> Trois recueils illustrés – John TAYLOR, Sabine HUYNH, Anna JOUY

Trois recueils illustrés – John TAYLOR, Sabine HUYNH, Anna JOUY

Par | 2018-02-18T00:36:59+00:00 10 juillet 2016|Catégories : Critiques|

 

John TAYLOR, Boire à la source

 

Auteur de 6 recueils, tra­duc­teur de Jaccottet, et Dupin, notam­ment, John Taylor, poète ori­gi­naire de Des Moines, vit en France depuis 1977 et nous pro­pose ici un bel ouvrage dans un for­mat ita­lien par­fai­te­ment adap­té au thème du pay­sage qu'il y déve­loppe au rythme de la marche, en paral­lèle avec les aqua­relles cré­pus­cu­laires – entre indi­go et gris de payne – de Caroline François-Rubino.

Marche le poète, "tou­jours plus haut", en quête de per­fec­tion, par­tant des "gre­nats dans les gra­viers" qu'apporte "la lèvre du gla­cier" pour accé­der au som­met où le porte son "bâton de saule", au cours d'une médi­ta­tion aus­si flot­tante qu'attentive aux détails, ces signa­tures de la nature qui le portent à extraire l'essence de toute chose, la poé­sie du monde, magni­fi­que­ment et sim­ple­ment offerte au lec­teur.

La très belle intro­duc­tion de Sabine Huynh sou­ligne "la belle leçon de poé­sie anglo-saxonne offerte par John Taylor, une leçon de vie aus­si et d'humilité", citant le grand poète amé­ri­cain William Carlos William. Je l'ai quant à moi lu avec la sen­sa­tion de péné­trer dans un ver­ti­gi­neux et rude pay­sage rupestre de Caspar David Friedrich : "la cas­cade inaces­sible à cause de la moraine", les ombres énormes telles des cha­mois, le silence de ces lieux habi­tés par les oiseaux, aigles et chou­cas, où flotte, à por­tée de main, une sacra­li­té archaïque, une har­mo­nie panique, entre les gen­tianes évo­quant les vitraux de Chartres, les can­dé­labres des mon­tagnes, et "le "Paradisea lilias­trum", le lis de para­dis : fleur alpine com­mune au nom divin".

Entre pluie et brouillard, "l'humidité, comme une loupe" modi­fie l'aspect des choses, tan­dis que le pro­me­neur amorce le retour :

 

"chaque ver­sant, chaque pers­pec­tive sur le fond des val­lées et entre les pics, semblent chan­gé de façon signi­fi­ca­tive.
Et évi­dem­ment, ils n'ont pas du tout chan­gé de façon signi­fi­ca­tive."

 

Quoique… ce voyage dans l'infiniment banal de la matière – les chaumes, les che­mins, les fleurs alpestres… "les feux du trac­teur sur la route"… – toutes ces ren­contres pro­vo­quées par la marche pai­sible du poète indiquent au lec­teur le "mode d'emploi" du regard qu'il lui fau­drait por­ter sur le monde, retour­nant à la source de toute chose, pour y boire "en ima­gi­nant qu'elle est autre chose. /​ Elle n'est pas autre chose" : elle est en effet La Chose elle-même, révé­lée et fugace. C'est ce que disent à leur façon les lavis de l'artiste, qui ponc­tuent ce recueil : pay­sages nua­geux et indé­cis, éclats aqueux de nuit qui sourdent de la page blanche, comme les "nuées de l'inconnaissance" évo­quées par John Taylor, flot­tant sous la nappe du brouillard.

 

Le recueil pré­sente en der­nière par­tie le texte ori­gi­nal – rap­pe­lant s'il le fal­lait l'excellent tra­vail de la tra­duc­trice, qu'on a lue comme si ce poème était né en fran­çais.

 

*

Sabine HUYNH, Kvar Lo

 

Des encres de Caroline François-Rubino accom­pagnent éga­le­ment le recueil de Sabine Huynh, dont le titre est un mot hébreu, signi­fiant "ce qui n'est déjà plus" et dési­gnant ici la perte pré­cé­dant l'être même, dans l'épaisseur du silence.

Epaisses et noires aus­si, comme des oeuvres de Soulages, les encres de l'artiste, qui semblent reflé­ter ces mots de la poète :

 

"des nuages trem­blés
ques­tions cumu­lées

ver­ti­cales
signaux de fumée",

 

évo­quant une cal­li­gra­phie noc­turne, comme cet avant du lan­gage qu'explorent les poèmes à tra­vers l'arc d'une vie : depuis la nais­sance "sans mémoire, dans l'absence", le mutisme et la confu­sion, généa­lo­gique et lin­guis­tique … sou­vent com­pa­gnons de l'exil, de la rup­ture d'avec la langue-mère, dont demeure un sou­ve­nir amné­sique de

 

"ce lieu où tu es née sans
y être jamais

allée, ses faces aphones".

 

Les encres, en pleine page, déter­minent trois chants dans l'ouvrage de Sabine Huynh : et par ouvrage, j'entends aus­si ce tra­vail de ravau­dage, de fau­fi­lage, (parents se dit horaille en hébreu, dit l'auteure, "tu entends mes trous, des trous dans ma famille") – ce tra­vail qui cherche à rap­pro­cher les lèvres de la bles­sure d'être hors – là, dans le manque, le ga-agouine (l'auteure use de mots hébreux dont les sono­ri­tés semblent étran­ge­ment bar­bares et signi­fiantes dans ce texte-tex­tile qui se – et nous – confronte à l'altérité, à la Babel qu'évoque en exergue une cita­tion de Kafka). Les mots tentent de pan­ser la bles­sure tou­jours ouverte d'être incom­prise, de devoir tou­jours "se tra­duire" :

 

"ma : dis­tance dure
le vide vous relie

comme une cica­trice".

 

Le lan­gage, dans Kvar Lo, a une ter­ri­fiante maté­ria­li­té : "langue bar­be­lée", "langue ava­lée /​ membre fan­tôme", qu'il faut conqué­rir, à défaut d'avoir été ber­cée par la "langue de l'écholalie /​ langue d'un bon­heur /​ et d'une mère /​ inac­ces­sibles, que la poète rem­place, avec l'hébreu, par une langue de gra­nit, socle solide – "un rocher où t'asseoir /d'où te lever". Cette quête d'une pos­sible fon­da­tion est la trame de ces trois par­ties : le chant de la nais­sance et de l'exil, celui de l'enfance et du rap­port à la mère, puis la décou­verte des langues étran­gères – la fran­çaise, pour sur­vivre, "le chi­nois /​ pour expul­ser la langue-mère", et l'hébreu, dont on com­prend qu'elle est langue d'amour et d'accueil. Cette troi­sième par­tie évoque aus­si le nou­vel enfan­te­ment qui rachète de l'exil, enra­ci­nant enfin l'auteure, dont les "fan­tasmes de foyer lin­guis­tique" se réa­lisent à tra­vers son lien avec sa propre fille et l'hébreu, par les­quels elle fonde sa propre ori­gine :

 

"L'hébreu langue de nomades
ancre ton corps brû­lant

dans ses lettres de gra­nit
langue de rocaille
un rocher où t'asseoir
d'où te lever
te leste et t'a faite
mère
en te don­nant
une langue-fille
hybride"

 

On n'en dira pas davan­tage de ce très beau recueil, émou­vant, vibrant et maî­tri­sé : la post­face de Philippe Rahmy le fait pour nous. Sabine Huynh y écrit au scal­pel, aucun mot n'est de trop, et tous font mouche.

 

 

*

Anna JOUY, De l'acide citron­nier de la lune

 

C'est de lan­gage aus­si, et du corps, que nous parle, avec l'acide dou­ceur d'un oxy­more, le recueil d'Anna Jouy, dont les mots nous pro­posent, en toute sim­pli­ci­té, de deve­nir, comme la monade de Leibniz telle que la lit Gilles Deleuze, une étoffe aux plis innom­brables, à même de « [libè­rer] ses propres plis de leur habi­tuelle subor­di­na­tion au corps fini » et

 

"Eclater comme un drap dans le repli des langues."

 

Deux poèmes en vers encadrent – comme les chas­sis d'une ouver­ture – de brèves proses : minus­cules "gestes" – dans les deux accep­tions du terme – de la vie quo­ti­dienne. C'est en effet de la fenête, où se poste la nar­ra­trice, que naissent ces obser­va­tions-médi­ta­tions, de cette fenêtre que la poète devien­dra, par absorp­tion du monde, dans une per­ma­nente inver­sion entre obser­vant et obser­vé, entre vie et matière. Le corps très char­nel, le monde maté­riel, s'équilibrent d'une recherche de l'impondérable, à tra­vers une ima­ge­rie ori­gi­nale, qui par­fois sus­cite le sou­ve­nir de Rimbaud – tel ce dieu en tatane (p.32) ou le coeur obèse (p.34-35), ou encore telle pein­ture de Dali :

 

"j'atteins le per­du
j'ai mis ma danse dans une hor­loge molle" (p.38) .

 

En effet, la poé­sie d'Anna Jouy heurte de façon sur­réa­liste les mots et les choses dans de sur­pre­nantes images, telle cette char­nelle méta­phore aus­si marine qu'aérienne :

 

"l'anémone du dedans /​bat des cils, cou­rant d'air" (p.37)

 

"Tout se tient dans les floches, entre lour­dingue et vola­til" écrit la poète, qui ailleurs déclare " J'ai encore trop par­lé et mon dire est un duvet qui vole". Il s'agit d'une ascèse, peut-être, dans laquelle la poète fait le vide en elle (ce dedans où se cachent "des demeures trop vastes, aux portes closes") pour y accueillir, à tra­vers les mots, toutes les sen­sa­tions : ces cou­leurs mer­veilleu­se­ment décrites avec un savoir de peintre : "ce gris qui s'essaie à l'hématome"(p. 46), "le ton camaïeu des voyelles" dans le lan­gage des oiseaux (p.50), ou encore "cette sen­sa­tion de satin entre le corps et l'âme"(p.49).

 

Ce menu recueil, très sen­suel (et le choix du papier iri­sé comme un aile de papillon en ren­force l'effet) est une exploration/​aspiration du monde exté­rieur à par­tir d'un état de rêve­rie éveillée très bache­lar­dienne : les eaux évo­quées dans le texte et celles du som­meil sont proches, et "l'inverse vie trempe comme un ice­berg."

 

On ne peut que conseiller au lec­teur de s'y plon­ger, et de rêver.

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017

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