Tristan Cabral : hommage à un poète libertaire

Par |2020-09-23T14:19:34+02:00 4 mai 2019|Catégories : Focus, Tristan Cabral|

Hom­mage à un poète lib­er­taire que son état de san­té ne nous a pas per­mis de ren­con­tr­er autrement que par télé­phone ou par le truche­ment de son infir­mière, nous vous pro­posons la let­tre de Dominique Ottavi adressée à Tris­tan Cabral, qui a sus­cité notre intérêt, et qua­tre poèmes choi­sis par Jean-Michel Sananes, édi­teur de son dernier livre à paraître fin mai —  ain­si que l’ébauche d’un por­trait, née de la lec­ture émue de deux de ses textes auto­bi­ographique, les remar­quables  :  Juli­ette ou le chemin des immortelles1édi­tions du Cherche Midi, con­sacré à sa mère,  et H.D.T, Hos­pi­tal­i­sa­tion à la demande d’un tiers2édi­tions du Cherche Midi livre inclass­able (mélange de réc­its, de poèmes et de témoignages) au titre transparent. 

 

© Didi­er Leclerc

Tris­tan Cabral, est un poète han­té – il vit avec des morts, et leur redonne vie, tan­dis qu’il perd — ou plutôt qu’il sac­ri­fie la sienne : dans un par­fait par­al­lélisme, une ten­ta­tive de sui­cide par naufrage provo­qué en 2004 clôt le livre de Juli­ette, dans lequel il évoque sa mère et sa jeunesse, tan­dis que la « nais­sance » du poète Tris­tan Cabral, et son pre­mier recueil, salué par la cri­tique 3Ouvrez le feu ! : 1964–1972, par Tris­tan Cabral, pré­face de Yann Houssin, cou­ver­ture de Chris­t­ian Bayle, ed. Plas­ma, 1974 pré­tend être l’oeu­vre posthume d’un poète nom­mé Tris­tan Cabral, oeu­vre recueil­lie et présen­tée par le pré­faci­er, un cer­tain Yann Houssin, pro­fesseur de philosophie…

Peut-on faire plus belle entrée dans le monde des mots qu’en s’an­nonçant déjà mo®t — en s’at­tribuant le prénom de Tris­tan, comme dans la légende d’Y­seult — Yseult-Juli­ette, la tou­jours aimée, et le patronyme de Cabral, en hom­mage au révo­lu­tion­naire guinéen Amil­car Cabral ? Les deux axes de la vie — et de l’in­spi­ra­tion, intime­ment mêlées — du poète sont dés ce moment tracés.

Yann Houssin, est né à Arca­chon le 29 févri­er 1944, dirait-on de façon prosaïque. « Né d’une erreur entre le vent et la mer » dira son dou­ble, Tris­tan Cabral — et des amours de Juli­ette et d’un médecin mil­i­taire alle­mand, dans une péri­ode trou­blée par les pas­sions. Ce qu’elle paya très cher : femme ton­due par les excès de l’épu­ra­tion à la Libéra­tion, elle appa­raît fan­tôme éter­nelle­ment saisie dans sa prom­e­nade avec l’en­fant, sur ce chemin des immortelles le long du mur de l’At­lan­tique où l’évoque Tris­tan, ou dans le silence et la honte de la mai­son Flori­da, avec deux autres enfants nés d’un triste mariage de con­ve­nance, dans le sou­venir de l’amour jamais effacé pour l’homme qui, de son côté, a refait sa vie au point de ne recon­naître pas Tris­tan lorsque ce dernier ten­tera de le retrouver…

On porte cer­tains sou­venirs comme une croix, ils vous sur­vivent comme ces fleurs séchées cueil­lies autre­fois dans le sable… Les dire ou les écrire n’en délivre pas, et il faudrait « ne pas rater son naufrage » comme l’écrit le poète… Ne pas rater cette sor­tie, qui vous amène dans les lieux évo­qués au fil de H.D.T, où les sou­venirs recueil­lis de tous les exclus de la vie, les aliénés, les méprisés, les exploités, les bafoués… bour­don­nent et réper­cu­tent l’in­sup­port­able exis­tence de toutes les injus­tices : “Le RÉEL est un CRIME PARFAIT” (p.25)

Tris­tan Cabral n’est pas un poète lyrique penché sur sa douleur : il vibre pour l’homme acca­blé par un des­tin injuste, se range auprès des opprimés, par­court le monde, sou­tient les mou­ve­ment révo­lu­tion­naires, et fera même de la prison en 1976, pour avoir « par­ticipé à une entre­prise de démoral­i­sa­tion de l’ar­mée française »4on con­seille l’ex­cel­lent arti­cle de Christophe Dauphin, dans Les Hommes sans épaules : http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Tristan_CABRAL-260–1‑1–0‑1.html

 

Tris­tan Cabral, Juli­ette ou le chemin des immortelles, Le Cherche Midi édi­teur, Col­lec­tion Réc­its, 2013, 112 pages, 10 €.

Si le Recours au Poème a un sens, plus que jamais, comme nous le croyons, c’est à tra­vers des voix comme celle de Tris­tan Cabral — voix insoumise même au pro­fond de la souf­france et de la mis­ère — qu’il faut les écouter, et les transmettre.

Tris­tan Cabral, HDT, hos­pi­tal­i­sa­tion à la demande d’un tiers,Le Cherche Midi édi­teur, col­lec­tion Poésie et chan­son, 2015, 8,99 €.

 

 

Quatre poème à dire

 

 

poèmes con­fiés par Jean-Michel Sananes,
extraits du nou­veau recueil de Tris­tan Cabral 1

Ce rien

Cer­tains soirs,
On appuierait bien sur la gâchette,
On ten­terait bien le trou noir et la ten­dre blessure
Mais on ne le fait pas
Par peur
Par peur qu’après
Il n’y ait plus Rien
Même pas cette fêlure
Qui fait danser la Vie !

 

L’enfant, le tilleul et le moineau

L’été, il court dans les avoines,
Un moineau le conduit ;
L’hiver, il dort au creux d’un arbre, Le moineau le nourrit,

Le tilleul le protège.
Ce tilleul ne perd jamais une de ses feuilles ; Le moineau ne perd jamais l’un de ses chants ; Cet enfant a été 
chas­sé de l’école, L’instituteur n’aimait ni les enfants, ni les tilleuls, ni les moineaux !

 

 

Sa dernière let­tre à Dieu

Le sol tombe…
De l’autre côté du sang
Un cheval n’a pas échap­pé à sa soli­tude… Le sol tombe
Un homme aux mains d’oiseaux
Bien plus seul qu’une étoile
Jette des pier­res dans le ciel

La neige est noire
Le cheval s’est noyé
Sur les charniers
Un homme écrit une dernière let­tre à Dieu : Elle com­mence comme ça :
“À toi le Silen­cieux ! À toi le grand Aveu­gle ! Et elle se finit par ASSEZ, ÇA SUFFIT ! “.

 

 

 

Les arbres de Kiev

Tous les arbres mouraient…
Des men­di­ants de mir­a­cles passaient
Por­tant des sacs de sang ;
Les pilleurs d’étoiles
Cher­chaient refuge sur la mer ;
D’autres tiraient à genoux dans l’or des acacias
Des loups noirs dévalaient de la Loubian­ka Des bouch­ers les suivaient
D’autres hommes met­taient la lumière en joue Et on voy­ait partout

Les vis­ages dénudés des assas­sins tran­quilles Mais où vont les arbres ? 

 

 

Avec les mains brûlées

Je ne suis pas d’ici
Je viens des nébuleuses
J’incise les époques
Et je joue sur les places
Des musiques douloureuses
Des chiens per­dus hurlent dans l’Atlantique Je com­mence un voyage
Avec les mains brulées
Et je fini­rai bien
Par faire de mon visage
Une île intraduisible. 

 

 

 

Un Mot de l’éditeur — Jean-Michel Sananes

TRISTAN CABRAL est l’homme des révoltes et de la ten­dresse ardente. Ses textes nais­sent de son regard posé sur la douleur des hommes. Il a le cri impar­tial, aucune souf­france ne lui est étrangère, aucune de ses indig­na­tions n’est sélective. 

Dans son nou­veau recueil : POÈMES À DIRE, pub­lié aux Édi­tions Chemins de Plume, le poète fait pro­fes­sion de foi en quelques mots : J’aurai l’amour d’aimer et je prendrai le temps ! Pour­tant rien des douleurs du jour ne lui est épargné, ni de savoir “Nathalie” tombée au Bat­a­clan en plein Paris, ni le sang de “Char­lie” Seule­ment un sty­lo pour écrire tous vos noms. Il a l’âme prise dans l’in­ter­na­tionale des douleurs, il sait celle de l’hu­main et de l’enfant : Moi, dit l’enfant, je sais qui m’a tué, Yo sé quien me mato.

Du Chili à Tarbes, de Djé­nine à Alger, de Calais à Birke­nau, en pas­sant par Sara­je­vo, Tris­tan Cabral décline l’im­pa­tience d’aimer dans l’affligeant spec­ta­cle du monde. Dans cette déso­la­tion, aucune haine, aucun lar­moiement, il est de ten­dresse com­mu­ni­cante : Deux hommes beaux sont morts /Qui sig­nent d’un Silence…,  ces mots déter­rent les silences posés sur toutes les vio­lences, c’est un déroulé d’im­ages que l’on regarde, impuis­sant. La force de sa poé­tique nous aide à sup­port­er l’insupportable. 

Tris­tan Cabral le poète, est l’œil posé sur le monde, l’homme du cri, l’homme de la question.

Dans ce monde de vio­lences incom­préhen­si­bles, il et aus­si celui qui s’in­ter­roge jusqu’aux fron­tière du doute : Par­mi les mil­liards de mains / Ma main /Qui es-tu ma main ? Donnes-tu ? Sais-tu saisir une autre main ? Apportes-tu tou­jours la bougie ? 

Au seuil de l’infini, il nous dit :  J’attends la vague immense/  Qui m’ouvrira les yeux !

 

 

___________

Notes : 

1 — Le livre de Tris­tan CABRAL : “Poèmes à Dire” est en souscrip­tion aux Édi­tions Chemins de Plume

- au prix de 10 €, frais de port offerts.

- ou au prix de 12 € avec un livre de Tris­tan Cabral offert : “La petite route”, ain­si que les frais de port offerts,  après paiement de l’ouvrage acheté sur le site de Chemins de Plume, achat par Pay­pal ou carte ban­caire, ou par l’envoi d’un chèque à l’ordre de Poètes & Co, à envoy­er à : Édi­tions Chemins de Plume — 156, Cor­niche des Oliviers V30 — Hameau de St Pan­crace — 06000 Nice

Son prix pub­lic, hors souscrip­tion, sera de 12 euros.

Chez Chemin de plume, Tris­tan CABRAL a déjà publié :

- Requiem en Barcelona, un poème d’amour 
- La petite route

“Poèmes à Dire” sera présen­té au Salon de Livre de Nice, le 31 mai 2019. 

Présentation de l’auteur

Tristan Cabral

Né à Arca­chon en 1944, Tris­tan Cabral (nom de plume de Yann Houssin) enseigne la philoso­phie pen­dant 30 ans au lycée Alphonse Daudet de Nîmes. Il par­ticipe à de nom­breux mou­ve­ments de con­tes­ta­tion poli­tique : celle du comité anti-mil­i­­tariste l’amène quelques mois en prison, à La San­té, en 1976.

Son pre­mier recueil de poésie, en 1974, Ouvrez-le feu, d’un poète sui­cidé à 24 ans, Tris­tan Cabral, est salué par la cri­tique. Yann Houssin en signe la pré­face – ce n’est que plus tard qu’on appren­dra qu’il en est aus­si l’auteur.

Prin­ci­pales publications :

Ouvrez le feu! : 1964–1972, par Tris­tan Cabral, pré­face de Yann Houssin, cou­ver­ture de Chris­t­ian Bayle, ed. Plas­ma, 1974

Du Pain et des pier­res, par Tris­tan Cabral, précédé d’un entre­tien avec François Bott et Pierre Drach­line, ed. Plas­ma, 1977

Ouvrez le feu ! par Tris­tan Cabral, pré­face de Yann Houssin, ed. Plas­ma, 1979

Demain, quand je serai petit / Tris­tan Cabral, ed. Plas­ma, 1979

Et sois cet océan !, par Tris­tan Cabral, ed. Plas­ma, 1981

Et sois cet océan !, par Tris­tan Cabral, ed. Plas­ma, 1983

La Lumière et l’ex­il : antholo­gie des poètes du Sud de 1914 à nos jours pub­lié par Tris­tan Cabral, ed. le Temps par­al­lèle, 1985

Le Passeur de silence, par Tris­tan Cabral, ed. la Décou­verte, 1986

Man­i­festes pour la six­ième République par Jack Ori­ac, Tris­tan Cabral, Hervé Sint­mary, ed. la Mémoire du futur, 1987

Son­nets par Alin Anseeuw, Jean-Pierre Bobil­lot, Xavier Bor­des, Tris­tan Cabral, et al., ed. Ecbo­lade, 1989

Le Quatuor de Prague : 1968–1990, par Tris­tan Cabral, ed. de l’Aube, 1990

Le passeur d’Is­tan­bul : poèmes, par Tris­tan Cabral…, dessins de Ian­na Andréadis, ed. du Gri­ot, 1992

Le désert-Dieu : jour­nal de Jérusalem sous l’In­tifa­da, par Tris­tan Cabral, ed. l’Al­pha l’Omé­ga, 1996

Mourir à Vuko­var : petit car­net de Bosnie, par Tris­tan Cabral, mis en images par Mar­tine Mellinette, ed. Cheyne, 1997

L’en­fant d’eau : jour­nal d’un égaré, 1940–1950, par Tris­tan Cabral, ed. les Cahiers de l’é­garé, 1997

La messe en mort, par Tris­tan Cabral, ed. le Cherche midi, 1999

L’en­fant de guerre : 999‑1999, par Tris­tan Cabral, ed. le Cherche midi, 2002

Les chants de la san­souïre, avec Michel Fal­guières, pho­togra­phies de Didi­er Leclerc, Ate­lier N89, 2011

Si vaste d’être seul, par Tris­tan Cabral, ed. le Cherche midi, 2013

© Didi­er Leclerc

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Marilyne Bertoncini

Mar­i­lyne Bertonci­ni, co-respon­s­able de la revue Recours au Poème, à laque­lle elle col­la­bore depuis 2013, mem­bre du comtié de rédac­tion de la revue <emPhoenix, doc­teur en Lit­téra­ture, spé­cial­iste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et traduit de l’anglais et de l’i­tal­ien. Elle est l’autrice de nom­breux arti­cles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont égale­ment pub­liés dans des antholo­gies, divers­es revues français­es et inter­na­tionales, et sur son blog :   http://minotaura.unblog.fr. Prin­ci­pales publications : Tra­duc­tions :  tra­duc­tions de l’anglais (US et Aus­tralie) : Bar­ry Wal­len­stein, Mar­tin Har­ri­son, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Car­ol Jenk­ins ( Riv­er road Poet­ry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secan­je Svile, Mémoire de Soie, Tan­ja Kragu­je­vic, édi­tion trilingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 His­toire de Famille, Ming Di, édi­tions Tran­signum, avec des illus­tra­tions de Wan­da Mihuleac,  juin 2015 Instan­ta­nés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeu­vre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEn­cre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wan­da Mihuleac Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englouti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeu­vre de Phidias, suivi de L’In­ven­tion de l’ab­sence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L’An­neau de Chill­i­da, L’Ate­lier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’autrice, pré­face de Car­ole Mes­ro­bian, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novem­bre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d’ Eva-Maria Berg), avec des gravures de Wan­da Mihuleac, et une post­face de Lau­rent Gri­son, Tran­signum , mars 2019. Memo­ria viva delle pieghe/mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l’autrice, pré­face de Gian­car­lo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche biographique com­plète sur le site de la MEL : http://www.m‑e-l.fr/marilyne-bertoncini,ec,1301 )

Notes[+]

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