Nomade pour l’éternité … 

 

  Une émo­tion puis­sante plane sur l’œuvre de Cabral tant la rage de vivre face à tout ce qui indigne le poète grave le recueil d’une force tel­lurique ; recueil au cœur duquel rési­dent aus­si une présence insai­siss­able, une impuis­sance face à l’espoir et une fis­sure sou­vent proche de la rupture.

   En effet, décou­vrir la nature trag­ique, absurde, dérisoire de l’humain, c’est affron­ter son ombre portée, c’est l’é­clair­er pour ten­ter de s’en arracher. Mais un cri de haine, un geste vio­lent sont aus­si dif­fi­ciles à imiter qu’une aurore au ciel, que l’océan apaisé, aucun mot n’au­ra donc le pli de l’évidence. L’intention de l’auteur est de par­venir à s’emparer de la face obscure du monde, de point­er du verbe les injus­tices mul­ti­ples et les tragédies quo­ti­di­ennes. Cabral par­court ain­si la terre par la tem­pête qui la tra­verse,  par le bouil­lon­nement des eaux démon­tées, par les falais­es et les rochers déchiquetés :

 

« Je suis plein de nuits blanches ;
Des rafales d’étoiles mortes
M’ont couché sur le sable ;
Des bêtes aux yeux d’amantes
Roulent par­mi les vagues ;
C’est encore la guerre… » (P22)

 

  Le poète aurait certes pu simuler ce désas­tre grâce à une parole entière­ment maitrisée, mais il préfère l’as­som­brisse­ment pour mar­quer un ciel en colère. La présence sonore extrême­ment forte des  guer­res passées et présentes résonne en des phras­es de révoltes clouées aux pages comme des rouleaux prêts à éclater con­tre les récifs. Tout poème, qu’il soit d’alexandrins ou de maximes, est une plongée sur la terre où s’é­chouent les vagues intem­pes­tives du monde. Arrachée à l’adversité, au milieu de cette tem­pête ontologique, glisse une écume blanche de mots à peine vis­i­ble qui nait de l’u­nion d’une esthé­tique pré­cise et d’un aléa du sen­si­ble. En appro­fondis­sant la métaphore filée de la mer omniprésente, l’éc­ume appa­rait peu à peu comme l’homme per­du au large et bous­culé par des rouleaux gigan­tesques, coupable ou non, peu importe, sa ren­con­tre avec le réel sus­cite un sen­ti­ment de vérité et ren­force la cer­ti­tude d’une human­ité insen­sée où règne l’odeur âcre du sang : « Ici l’eau ne fait plus /que du ciment /on ne peut plus la boire /mais quel mur pour­rait /retenir le sang ? » (« MUR », p 69)

   L’œuvre de Cabral est placée de la sorte sous le signe d’une pas­sion ardente. Par­cou­rue de ten­sions, elle inter­vient au cœur de muta­tions divers­es, dans l’in­ter­stice ou plus pré­cisé­ment la faille entre monde ancien et société indus­trielle, matéri­al­isme et sacré, per­sis­tance du mythe et con­science révo­lu­tion­naire. Le poète trans­forme sa nos­tal­gie en arme cri­tique. Il ne se désem­pare pas de l’intime, il le ren­force en  engageant un vécu. Sa poésie invoque le réel, dis­ant la blessure, la fragilité de tous, le lieu com­mun d’une nos­tal­gie sans doute frater­nelle. Cha­cun de ses poèmes per­met d’aller plus en avant, jusqu’au bout du voy­age, dans le souf­fle de la par­tance, jusqu’à la vaste soli­tude des  mers,  recueil­lant ain­si de loin­taines âmes per­dues. Et si son œuvre prend toutes les formes de l’in­sai­siss­able et de l’insurrection, c’est pour s’acharn­er con­tre l’im­pos­si­bil­ité de chang­er le réel, sur quoi nous con­tin­uons à buter. La parole dit en con­séquence l’in­forme, l’in­cor­porel et son mou­ve­ment, la vio­lente nature et la men­ace qu’elle fait naître. Le poète ne s’ar­rête pas aux images d’un monde défait, il en mon­tre la pro­gres­sion, la tour­mente et explose en une nature cam­brée de douleurs ; nul « matin sans cica­tri­ces » quand l’océan et le ciel s’ob­scur­cis­sent de rouge sang !

  En somme, le cœur de l’innommable est sug­géré par un sen­ti­ment d’en­fer­me­ment, d’é­touf­fe­ment et de dis­pari­tion. Le poète des­sine des reliefs insoumis pour créer des plongées aux qua­tre coins d’un univers englouti. Ses visions font naitre des pein­tures d’où ressor­tent prin­ci­pale­ment la gri­saille, la sub­stance et les remous. Son œil a besoin d’une loupe à grossir le bruit du temps pour décou­vrir que le hurlement con­fus du monde se décom­pose, dans une réal­ité plus sai­sis­sante, en une foule de souf­frances très dif­férentes, jamais enten­dues : une apoc­a­lypse de cris.  Le poème devient alors cette voix où quelque chose chante inlass­able­ment l’absence blessée, une voix qui se fige, se cristallise et se brise. Les souf­fle­ments inces­sants de ses mots nous plon­gent au cœur même de la vérité. Il ne s’ag­it plus d’é­couter mais de ressentir.

   Ain­si le grand large envahit le texte et se con­fond avec la couleur du ciel (dont la ligne d’hori­zon est égale­ment floue); la masse grisâtre domine les rares vues dégagées et ren­force l’ef­fet d’en­fer­me­ment. Mais ces claus­tra­tions suc­ces­sives ten­dent à cir­con­scrire un domaine autant qu’elles con­stituent un itinéraire. Cha­cun de ces chemins, ou poèmes, fait ain­si l’épreuve d’une inter­ro­ga­tion mêlée au souf­fle vio­lent du monde jusqu’à en être recou­verte. L’œu­vre débute sur le vent et ses inci­dences, la parole exerce un va-et-vient irréguli­er sur la végé­ta­tion bre­tonne et la ligne d’hori­zon des guer­res loin­taines. Ces images représen­tent aus­si bien la face errante du souf­fle invis­i­ble que le point de vue d’un objet, des branch­es chahutées par le vent, les poèmes restituent par là-même une soli­tude con­cen­trée, un désas­tre où nul repos n’est per­mis pour qui saigne, crie ou écrit : «Tou­jours plus d’hommes/ Pour enter­rer les hommes !/ La terre n’en peut plus ! » (P16)

  La parole de Cabral s’ap­par­ente tou­jours et encore à une lutte entre­prise con­tre la vio­lence immaîtris­able du réel.  Dire le voir devient donc dire l’in­vis­i­ble le plus ter­ri­fi­ant. Cette poésie traduit la force mys­térieuse qui pousse à l’acte créa­teur de l’homme révolté : saisir l’in­sai­siss­able du Mal. Mais le poète le sait, l’in­di­vidu, en présence d’un milieu per­du et gigan­tesque, est face à une réal­ité qui le dépasse. Si le rouge cen­dré sert de toile de fond aux mots du poète, si l’e­space n’ex­iste plus, les humains n’ont donc plus aucune voie de res­pi­ra­tion, com­primés de force entre deux fig­u­ra­tions du ciel et de la terre, la claus­tra­tion se ren­force jusqu’à l’évaporation de l’être, et c’est la nuit qui se referme sur les visages…Le poète approche ain­si une par­tie du mys­tère des ombres filantes en ne faisant qu’un avec elles ; sans quit­ter les hor­reurs du monde, sans dépass­er la hau­teur des branch­es, il devient une minus­cule sil­hou­ette dont la voix prend en ampleur. Seule la façon dont ses mains cri­ent indique qui il est. Et si Cabral paraît être là de façon acci­den­telle, au milieu de ce monde inco­hérent, si les couleurs assom­bris­sent son regard, sa parole sait éclair­er avec fougue la nature de la Vie et de la Mort : soit le jour est sim­ple­ment tombé, soit l’ob­scur­cisse­ment jus­ti­fie l’ap­proche du chaos évoqué.

    Si vaste d’être seul est donc un recueil de poèmes à vif qui réson­nent en plusieurs sens. Le lyrisme y est sans con­ces­sion, s’engouffrant dans le bleu inso­lent de la mer ou s’écrasant à même le rouge sang de la terre. Voilà pourquoi l’apparent iden­tique et le juste leit­mo­tiv domi­nent la struc­ture du recueil, ces représen­ta­tions sont calquées sur l’agitation tou­jours recom­mencée du monde fait à l’image des hommes. Les vagues ne nais­sent-elles pas, ne gran­dis­sent-elles pas, n’éclatent-elles  pour mourir et se recréer de nou­veau ? De ce fait, l’Ailleurs reste inter­dit, nul lieu d’exil, nul repos, à peine quelques rives chargées de mémoires dont nous ne percevons plus que de fugaces ombres. Le ciel, à l’instar des oiseaux de Cabral, demeure défini­tive­ment muet et tombe sur le monde. Tout ce qui forge un tant soit peu l’humanité est terre de silence. Dans cet univers de perdi­tion, le temps n’en finit pas de mourir, la vie s’immobilise et, pour­tant, le lyrisme sauvage et abrupt de Cabral fait  trem­bler un inces­sant et presque imper­cep­ti­ble désir :

 

« J’écris les yeux fermés ;
J’écris mon livre à genoux,
Aux yeux de l’amour et de la mort
Je n’ai pas mon pareil
J’écris avec sur le cœur
Une petite main de sang
Les mots qui sauvent les mots qui perdent
Je les trou­ve au buis­son ardent… » (« Mon livre », P23)

 

    En effet, par un sin­guli­er amour,  Cabral nous arrime à sa tribu. Le poète est celui auprès duquel peu­vent s’a­gréger tous ceux qui sont  agités par le cauchemar de l’espérance. Le para­doxe de cette sit­u­a­tion est décrit comme la con­fronta­tion du sujet à ce qui le dépasse et lui échappe, ce devant quoi l’homme ne peut que mesur­er sa fragilité, mais aus­si ce à quoi il peut se rac­crocher, un entretemps poé­tique où s’expriment sa fac­ulté de résis­tance et la lumi­nes­cence de sa force intérieure. Les jours s’en vont, nous « demeurons »…..