> Si vaste d’être seul, Tristan Cabral

Si vaste d’être seul, Tristan Cabral

Par |2018-10-19T17:44:11+00:00 19 octobre 2014|Catégories : Essais|

Nomade pour l'éternité … 

 

  Une émo­tion puis­sante plane sur l’œuvre de Cabral tant la rage de vivre face à tout ce qui indigne le poète grave le recueil d’une force tel­lu­rique ; recueil au cœur duquel résident aus­si une pré­sence insai­sis­sable, une impuis­sance face à l’espoir et une fis­sure sou­vent proche de la rup­ture.

   En effet, décou­vrir la nature tra­gique, absurde, déri­soire de l’humain, c'est affron­ter son ombre por­tée, c'est l'éclairer pour ten­ter de s’en arra­cher. Mais un cri de haine, un geste violent sont aus­si dif­fi­ciles à imi­ter qu'une aurore au ciel, que l'océan apai­sé, aucun mot n'aura donc le pli de l’évidence. L’intention de l’auteur est de par­ve­nir à s’emparer de la face obs­cure du monde, de poin­ter du verbe les injus­tices mul­tiples et les tra­gé­dies quo­ti­diennes. Cabral par­court ain­si la terre par la tem­pête qui la tra­verse,  par le bouillon­ne­ment des eaux démon­tées, par les falaises et les rochers déchi­que­tés :

 

« Je suis plein de nuits blanches ;
Des rafales d’étoiles mortes
M’ont cou­ché sur le sable ;
Des bêtes aux yeux d’amantes
Roulent par­mi les vagues ;
C’est encore la guerre… » (P22)

 

  Le poète aurait certes pu simu­ler ce désastre grâce à une parole entiè­re­ment mai­tri­sée, mais il pré­fère l'assombrissement pour mar­quer un ciel en colère. La pré­sence sonore extrê­me­ment forte des  guerres pas­sées et pré­sentes résonne en des phrases de révoltes clouées aux pages comme des rou­leaux prêts à écla­ter contre les récifs. Tout poème, qu’il soit d’alexandrins ou de maximes, est une plon­gée sur la terre où s'échouent les vagues intem­pes­tives du monde. Arrachée à l’adversité, au milieu de cette tem­pête onto­lo­gique, glisse une écume blanche de mots à peine visible qui nait de l'union d'une esthé­tique pré­cise et d'un aléa du sen­sible. En appro­fon­dis­sant la méta­phore filée de la mer omni­pré­sente, l'écume appa­rait peu à peu comme l’homme per­du au large et bous­cu­lé par des rou­leaux gigan­tesques, cou­pable ou non, peu importe, sa ren­contre avec le réel sus­cite un sen­ti­ment de véri­té et ren­force la cer­ti­tude d’une huma­ni­té insen­sée où règne l’odeur âcre du sang : « Ici l’eau ne fait plus /​que du ciment /​on ne peut plus la boire /​mais quel mur pour­rait /​retenir le sang ? » (« MUR », p 69)

   L’œuvre de Cabral est pla­cée de la sorte sous le signe d'une pas­sion ardente. Parcourue de ten­sions, elle inter­vient au cœur de muta­tions diverses, dans l'interstice ou plus pré­ci­sé­ment la faille entre monde ancien et socié­té indus­trielle, maté­ria­lisme et sacré, per­sis­tance du mythe et conscience révo­lu­tion­naire. Le poète trans­forme sa nos­tal­gie en arme cri­tique. Il ne se désem­pare pas de l’intime, il le ren­force en  enga­geant un vécu. Sa poé­sie invoque le réel, disant la bles­sure, la fra­gi­li­té de tous, le lieu com­mun d’une nos­tal­gie sans doute fra­ter­nelle. Chacun de ses poèmes per­met d’aller plus en avant, jusqu’au bout du voyage, dans le souffle de la par­tance, jusqu’à la vaste soli­tude des  mers,  recueillant ain­si de loin­taines âmes per­dues. Et si son œuvre prend toutes les formes de l'insaisissable et de l’insurrection, c'est pour s'acharner contre l'impossibilité de chan­ger le réel, sur quoi nous conti­nuons à buter. La parole dit en consé­quence l'informe, l'incorporel et son mou­ve­ment, la vio­lente nature et la menace qu'elle fait naître. Le poète ne s'arrête pas aux images d'un monde défait, il en montre la pro­gres­sion, la tour­mente et explose en une nature cam­brée de dou­leurs ; nul « matin sans cica­trices » quand l'océan et le ciel s'obscurcissent de rouge sang !

  En somme, le cœur de l’innommable est sug­gé­ré par un sen­ti­ment d'enfermement, d'étouffement et de dis­pa­ri­tion. Le poète des­sine des reliefs insou­mis pour créer des plon­gées aux quatre coins d’un uni­vers englou­ti. Ses visions font naitre des pein­tures d'où res­sortent prin­ci­pa­le­ment la gri­saille, la sub­stance et les remous. Son œil a besoin d'une loupe à gros­sir le bruit du temps pour décou­vrir que le hur­le­ment confus du monde se décom­pose, dans une réa­li­té plus sai­sis­sante, en une foule de souf­frances très dif­fé­rentes, jamais enten­dues : une apo­ca­lypse de cris.  Le poème devient alors cette voix où quelque chose chante inlas­sa­ble­ment l’absence bles­sée, une voix qui se fige, se cris­tal­lise et se brise. Les souf­fle­ments inces­sants de ses mots nous plongent au cœur même de la véri­té. Il ne s'agit plus d'écouter mais de res­sen­tir.

   Ainsi le grand large enva­hit le texte et se confond avec la cou­leur du ciel (dont la ligne d'horizon est éga­le­ment floue); la masse gri­sâtre domine les rares vues déga­gées et ren­force l'effet d'enfermement. Mais ces claus­tra­tions suc­ces­sives tendent à cir­cons­crire un domaine autant qu’elles consti­tuent un iti­né­raire. Chacun de ces che­mins, ou poèmes, fait ain­si l’épreuve d’une inter­ro­ga­tion mêlée au souffle violent du monde jusqu'à en être recou­verte. L'œuvre débute sur le vent et ses inci­dences, la parole exerce un va-et-vient irré­gu­lier sur la végé­ta­tion bre­tonne et la ligne d'horizon des guerres loin­taines. Ces images repré­sentent aus­si bien la face errante du souffle invi­sible que le point de vue d'un objet, des branches cha­hu­tées par le vent, les poèmes res­ti­tuent par là-même une soli­tude concen­trée, un désastre où nul repos n’est per­mis pour qui saigne, crie ou écrit : « Toujours plus d’hommes/ Pour enter­rer les hommes !/​ La terre n’en peut plus ! » (P16)

  La parole de Cabral s'apparente tou­jours et encore à une lutte entre­prise contre la vio­lence immaî­tri­sable du réel.  Dire le voir devient donc dire l'invisible le plus ter­ri­fiant. Cette poé­sie tra­duit la force mys­té­rieuse qui pousse à l'acte créa­teur de l’homme révol­té : sai­sir l'insaisissable du Mal. Mais le poète le sait, l'individu, en pré­sence d'un milieu per­du et gigan­tesque, est face à une réa­li­té qui le dépasse. Si le rouge cen­dré sert de toile de fond aux mots du poète, si l'espace n'existe plus, les humains n’ont donc plus aucune voie de res­pi­ra­tion, com­pri­més de force entre deux figu­ra­tions du ciel et de la terre, la claus­tra­tion se ren­force jusqu’à l’évaporation de l’être, et c’est la nuit qui se referme sur les visages…Le poète approche ain­si une par­tie du mys­tère des ombres filantes en ne fai­sant qu'un avec elles ; sans quit­ter les hor­reurs du monde, sans dépas­ser la hau­teur des branches, il devient une minus­cule sil­houette dont la voix prend en ampleur. Seule la façon dont ses mains crient indique qui il est. Et si Cabral paraît être là de façon acci­den­telle, au milieu de ce monde inco­hé­rent, si les cou­leurs assom­brissent son regard, sa parole sait éclai­rer avec fougue la nature de la Vie et de la Mort : soit le jour est sim­ple­ment tom­bé, soit l'obscurcissement jus­ti­fie l'approche du chaos évo­qué.

    Si vaste d’être seul est donc un recueil de poèmes à vif qui résonnent en plu­sieurs sens. Le lyrisme y est sans conces­sion, s’engouffrant dans le bleu inso­lent de la mer ou s’écrasant à même le rouge sang de la terre. Voilà pour­quoi l’apparent iden­tique et le juste leit­mo­tiv dominent la struc­ture du recueil, ces repré­sen­ta­tions sont cal­quées sur l’agitation tou­jours recom­men­cée du monde fait à l’image des hommes. Les vagues ne naissent-elles pas, ne gran­dissent-elles pas, n’éclatent-elles  pour mou­rir et se recréer de nou­veau ? De ce fait, l'Ailleurs reste inter­dit, nul lieu d’exil, nul repos, à peine quelques rives char­gées de mémoires dont nous ne per­ce­vons plus que de fugaces ombres. Le ciel, à l’instar des oiseaux de Cabral, demeure défi­ni­ti­ve­ment muet et tombe sur le monde. Tout ce qui forge un tant soit peu l’humanité est terre de silence. Dans cet uni­vers de per­di­tion, le temps n’en finit pas de mou­rir, la vie s’immobilise et, pour­tant, le lyrisme sau­vage et abrupt de Cabral fait  trem­bler un inces­sant et presque imper­cep­tible désir :

 

« J’écris les yeux fer­més ;
J’écris mon livre à genoux,
Aux yeux de l’amour et de la mort
Je n’ai pas mon pareil
J’écris avec sur le cœur
Une petite main de sang
Les mots qui sauvent les mots qui perdent
Je les trouve au buis­son ardent… » (« Mon livre », P23)

 

    En effet, par un sin­gu­lier amour,  Cabral nous arrime à sa tri­bu. Le poète est celui auprès duquel peuvent s'agréger tous ceux qui sont  agi­tés par le cau­che­mar de l’espérance. Le para­doxe de cette situa­tion est décrit comme la confron­ta­tion du sujet à ce qui le dépasse et lui échappe, ce devant quoi l'homme ne peut que mesu­rer sa fra­gi­li­té, mais aus­si ce à quoi il peut se rac­cro­cher, un entre­temps poé­tique où s’expriment sa facul­té de résis­tance et la lumi­nes­cence de sa force inté­rieure. Les jours s’en vont, nous « demeu­rons »…..

 

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