J’ai vu pour la pre­mière fois de la poésie en langue des signes lors du fes­ti­val Poet­ry Inter­na­tion­al à Rot­ter­dam en 2005. Plus par­ti­c­ulière­ment, j’ai été frap­pé par les représen­ta­tions du duo améri­cain Peter Cook et Ken­ny Lern­er. Le pre­mier inter­pré­tait son poème visuel comme s’il s’agissait d’un acte théâ­tral, alors que le deux­ième tradui­sait ce même poème en anglais. Cepen­dant, il ne s’agissait pas seule­ment d’un poète sourd s’exprimant unique­ment en gestes et de son parte­naire doté de parole, non, ensem­ble Peter Cook et Ken­ny Lern­er nous régalaient sou­vent d’un pas de deux lyrique et per­ti­nent. Se mêlaient naturelle­ment gestes, paroles, mimes et mou­ve­ments afin de dépass­er la bar­rière de la sur­dité de manière créatrice.

 

En août 2007, j’étais invité au Col­lège Européen des Tra­duc­teurs Lit­téraires de Sen­effe (Wal­lonie). À part des col­lègues traduisant en arabe, let­ton, litu­anien, roumain, russe, serbe, ukrainien entre autres, j’y ai ren­con­tré Isabelle Bats qui tradui­sait du théâtre en langue des signes. Ayant encore à l’esprit le sou­venir fasci­nant de Poet­ry Inter­na­tion­al, je la ques­tion­nai sur la tra­duc­tion de textes lit­téraires en langue des signes. Plutôt que d’entamer un sémi­naire sur la ques­tion, Bats a choisi un de mes poèmes – « Koso­vo » – et a décidé de me faire partager tous les stades de sa tra­duc­tion. Vous pou­vez voir ci-après le résul­tat de son tra­vail pho­tographié signe par signe.

Isabelle Bats est née le 25 avril 1969 à Charleroi, mais elle habite depuis plusieurs années à Gand. Elle a suivi des études de théâtre à l’INSAS. Peu après, elle a tra­vail­lé au sein de divers théâtres brux­el­lois en tant qu’autrice, met­teuse en scène et comé­di­enne. En 2000, elle décide d’entreprendre une for­ma­tion en langue des signes. Ma pre­mière ques­tion a été :

Pourquoi cette décision ?
Je désir­ais, via cette langue, décou­vrir d’autres moyens de com­mu­ni­ca­tion que ce soit en rela­tion avec la théâ­tral­ité ou la langue française elle-même. L’intérêt pour la langue des signes n’avait, au départ, aucun lien avec une quel­conque appli­ca­tion pro­fes­sionelle. Ce n’est qu’au cours de ces cinq années d’étudiante en langue des signes que j’ai décou­vert l’évidente util­ité de ce lan­gage dans sa pra­tique théâ­trale. Je me retrou­ve main­tenant à traduire des pièces que j’interpréterai sur le plateau en simul­tanéité avec un spec­ta­cle par­lé. Je serai alors offi­ciante en tant que « sous-titre » pour un pub­lic sourd.
On con­naît la langue des signes dans sa fonc­tion d’interprête notam­ment à la télévi­sion. Ta fonc­tion de « sous-titre » s’entend dans cette lignée-là. Est-ce qu’il existe une util­i­sa­tion autonome de la langue des signes, notam­ment pour la poésie ?
Il existe, je l’ai vu, des poètes en langue des signes. Ils cherchent par l’expression des signes, de leurs corps ou de leurs vis­ages à trou­ver des vari­antes de rythmes et de rimes qui s’apparentent aux moyens employés dans notre langue orale ou écrite. Il s’agit donc d’une lit­téra­ture en soi. Ils cherchent à inve­stir l’espace comme nous investis­sons une feuille de papi­er : en y mêlant le sens, la beauté, la musicalité.
Musi­cal­ité ?
Comme nous util­isons des glisse­ments de sons, ils utilisent des glisse­ments de signes, de gestes et même d’attitude. Afin, par exem­ple, d’exprimer la tristesse, ils n’utilisent pas seule­ment les signes/mots relat­ifs à cet état, ils se doivent de l’exprimer via leurs corps, leurs vis­ages et leur cadence. Le spec­ta­teur se retrou­ve face à ce qu’on pour­rait associ­er à une danse, un paysage en mou­ve­ment. Le poème n’existe pas unique­ment en tant que com­mu­ni­ca­tion mais aus­si en tant qu’objet visuel com­plet com­prenant danse, théâtre, mime.
Pour la tra­duc­tion « clas­sique », il existe des théories, des approches, des straté­gies. Existe-t-il une stratégie pour la tra­duc­tion en langue des signes  d’un poème écrit ?
Je ne crois pas qu’il existe une stratégie enseignée. Cha­cun de nous invente son approche ad hoc du texte lit­téraire. Cepen­dant, j’ai par­ticipé à un ate­lier de tra­duc­tion de comptines. Nous avons essayé de ren­dre en signes la musique de ces textes courts. Il s’agissait non seule­ment de ren­dre les mots, de ren­dre la morale du texte en signes mais encore de ren­dre per­cep­ti­ble la musique sur laque­lle nous, enten­dants, chan­ton­nons. Et ça a été une prise de tête épou­vantable. Cha­cun essayait d’entrer dans sa tra­duc­tion via des modes dif­férents : le sens, la métrique, la musique, le respect des rimes…Ce qui en fait n’est pas telle­ment dif­férent de la tra­duc­tion « clas­sique » où la plu­part du temps on n’arrive pas non plus à traduire tous ces aspects en même temps.
Peux-tu nous expli­quer com­ment tu as abor­dé ce poème spé­ci­fique, « Kosovo » ?
Je me suis basée sur la ver­sion française de « Koso­vo » , vu que je traduis en langue des signes fran­coph­o­ne de Belgique :
Sur la table: une poignée
de miettes de pain
ou est-ce des débris?
le petit cul d’un pain
à moitié consommé
ou est-ce le reste
d’une tête d’enfant?
Le texte est une suc­ces­sion d’instantanés extrème­ment con­crets. L’auteur m’avait con­fié que le poème avait été écrit d’après une pho­to de guerre au Koso­vo. Sur la pho­to, on voy­ait une cui­sine en ruines, avec sur la table une forme ambiguë. Le poème ne s’attache qu’à saisir cette forme avec deux ques­tions extrême­ment directes. A pri­ori aucun mot n’est dif­fi­cile à traduire en soi. J’ai tout d’abord traduit chaque mot et je les ai placés dans l’ordre dans lequel je devrais les ren­dre. J’ai ten­té par la suite de retrou­ver par un mou­ve­ment con­joint le principe de « rime » et d’assonance du poème. Dans les deux instan­ta­nés du texte, il est ques­tion d’une même forme posée au même endroit. Il était impor­tant de retrou­ver cette simil­i­tude dans les gestes que j’emploie. La forme dont il s’agit est ronde, elle con­cerne un tas de miettes ou de débris, un pain ou une tête. Je me suis astreinte à respecter cette forme, je l’ai fait vari­er en fonc­tion de ce que je décrivais mais le geste glob­al est le même, il s’agit d’une res­pi­ra­tion com­mune, d’une « rime » en quelque sorte.

Isabelle Bats,

Tu pré­cis­es que tu tra­vailles dans la langue de signes fran­coph­o­ne de Bel­gique. Naïve­ment, j’avais pen­sé que la langue des signes était universelle.
Pas du tout ! Chaque pays, et même en Bel­gique, chaque entité lin­guis­tique, pos­sède sa langue. Il est tout à fait pos­si­ble de recon­naître des mots entre ces langues mais dès qu’il s’agit d’exprimer des con­cepts on est dans l’ordre de l’abstrait et là, cha­cun recourt soit à l’épellation, soit à des signes qui ne nous sont reliés que par le lien de la con­ven­tion pro­pre à un pays, une région, voire une ville. Par exem­ple, dans le poème « Koso­vo », il ne sera dif­fi­cile à per­son­ne de recon­naître le signe de « table » ou de « tête ». En revanche, le mot « ou » est ici traduit du français et est épel­lé ; il va sans dire que ce mot serait traduit dif­férem­ment en néer­landais puisque « of » est épel­lé autrement.
Ce qui veut dire qu’un Fla­mand et un Wal­lon n’arrivent même pas à se com­pren­dre en langue des signes ?
En théorie, tu as rai­son. Ce sont deux langues dif­férentes mais qui se rejoignent. En effet, en Bel­gique exis­taient des écoles où les sourds fran­coph­o­nes et néer­lan­do­phones suiv­aient un enseigne­ment com­mun et de par les échanges réal­isés alors, ces deux langues se sont enrichies de nom­breux mots iden­tiques. Je crois qu’avec un rien de bonne volon­té des deux par­ties, il est pos­si­ble d’engager une con­ver­sa­tion. Ce qui, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, est absol­u­ment impos­si­ble entre per­son­nes entendantes.

* * *

Jan H. Mysjkin, né en 1955 à Brux­elles, habite alter­na­tive­ment Paris et Bucarest, depuis 2002. Il a pub­lié dix recueils de poésie en néer­landais, dont Jeu de miroirs/Sonnets en mou­ve­ment, qui a été traduit en français pour les « Cahiers de Roy­au­mont » (2003). En 2010, le poème Koso­vo a été réal­isé dans une pub­li­ca­tion en 34 langues, dont la langue des signes.

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Jan H. Mysjkin

Jan H. Mysjkin a fait des études de ciné­ma et de philoso­phie. Depuis 1985 et son pre­mier recueil, Vorm­beeldige gedicht­en (± « Poèmes exem­plaires »), il a pub­lié une dizaine de vol­umes, dont le dernier Dit is nobel gezegd, maar duis­ter (Ceci est noble­ment dit, mais obscur, 2014). Il a traduit un nom­bre impres­sion­nant d’œuvres, aus­si bien de la poésie que de la prose, des auteurs clas­siques que des auteurs d’avant-garde. Depuis 1991, l’année où il reçoit le Prix nation­al de la tra­duc­tion lit­téraire en Bel­gique, il vit entre Ams­ter­dam, Bucarest et Paris.
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