Florence Saint-Roch, Rouge peau rouge

Par |2021-09-06T18:54:57+02:00 6 septembre 2021|Catégories : Critiques, Florence Saint-Roch|

Le titre du nou­veau livre de Flo­rence Saint-Roch le place dou­ble­ment sous le signe du « rouge ». « On fait corps avec lui », affirme la poète dès le pre­mier poème. « On vit rouge », ajoute-t-elle…  J’ai donc choisi de pour­suiv­re ce « rouge » comme un fil con­tinu, tout au long de ces pages qui me sem­blent essen­tielles pour notre temps, dans leur quête d’une « peau » plus vivante que nos pâles oripeaux.

Qu’est-ce donc que vivre rouge ?

C’est d’abord, vis­i­ble­ment, se gliss­er dou­ble­ment dans la « peau » des Amérin­di­ens. Si, dans le titre, l’adjectif entoure ou encer­cle ce nom, très vite, dans le livre, cette dou­ble posi­tion se pré­cise : « rouge » désigne à la fois ce qui ray­onne sous et sur la « peau ». À celle-ci, en effet, d’autres peaux se surim­posent, plus ardentes, pour lui apporter vital­ité et pro­tec­tion : « Les peaux de bêtes nous envelop­pent / Parta­gent leurs fra­grances avec celles du feu ». Symétrique­ment, juste en dessous, « Notre sang par­le vif ». Notre sang et nos « jours comme notre peau » devi­en­nent alors « Cinabre posé dans son cri ». Le cinabre est un min­erai de mer­cure  longtemps   util­isé dans divers­es civil­i­sa­tions comme pig­ment dans des fresques murales, lors de céré­monies religieuses ou de séances div­ina­toires. Cette couleur peut égale­ment se pein­dre sur la (les) peau(x) : « On pré­pare les couleurs / Ama­rante cad­mi­um ver­mil­lon / Au plus fort de la chaleur / Les pig­ments portés à leur plus vif ».

Flo­rence Saint-Roch, Rouge peau rouge, 
Le Cas­tor Astral, 2021, 88 pages, 12 €.

Le fait de rou­gir le cuir des tuniques ou la peau humaine est plein de sens : cette couleur est uni­verselle­ment con­sid­érée comme l’expression du principe de la vie. Chez les Peaux-Rouges amérin­di­ens, elle revêt une sym­bol­ique pré­cise : diluée dans une huile végé­tale, la pein­ture rouge est cen­sée stim­uler les forces et réveiller le désir ; lui sont d’ailleurs attribuées des ver­tus médic­i­nales, la poète le sait par­faite­ment : « Sur un feu qui n’est qu’à eux / Ils com­posent des remèdes » ; « Ecorces et peaux mêlent leurs tanins / Délassent notre fatigue ». On peut d’ailleurs aus­si boire des remèdes tein­tés de rouge : « Décoc­tions d’hydraste et d’agripaume / Versent l’ardeur au cœur de chacun ».

En suiv­ant la piste des Amérin­di­ens, Flo­rence Saint-Roch nous entraîne ain­si dans un tout autre monde, plus vivant que le nôtre. L’explorant avec la finesse et la pré­ci­sion qui car­ac­térisent son écri­t­ure, elle nous y fait enten­dre les « voix » qui « souf­flent dans le feu qui crépite ». Grâce à elle, nous prenons peu à peu con­science d’un « Rouge esprit / Infusé en tout ». Infusé, par exem­ple, dans « l’expansion char­nue » de « ces baies que l’on cueille ». Du reste, « Pour ne pas céder au som­meil / On croque des baies d’aronia / Cenelles can­neberges cyn­or­rhodons ». On le ren­con­tre par ailleurs dans les min­erais souter­rains, aux côtés de l’ « Anti­moine » et du « pyrite de fer », à tra­vers « l’orpiment », de couleur orangée, tel un « tré­sor » dis­simulé qu’il s’agit de décou­vrir : « Mille soleils à notre portée ».

Plus générale­ment, le rouge, chez les Amérin­di­ens, est lié à la direc­tion du sud et, par là même, à l’élément feu. Rien d’étonnant si celui-ci est omniprésent dans ce livre, éclairant et vibrant : « Il fait bon être là à regarder / Le rouge dans ses vibra­tions / Courants de lumière / Jaspe cal­cite cor­naline ». Ce feu n’occulte pas nos ombres ; bien au con­traire, il les appro­fon­dit comme il ravive l’épiderme des vis­ages : « Le feu agrandit les ombres / Sur nos vis­ages grand teint de terre cuite ». Dans ce monde sin­guli­er, le feu le plus intime, autour duquel cha­cun trou­ve sa place, reflète le feu uni­versel, celui qui illu­mine les espaces inter­sidéraux : « Rien de mieux que le feu / Pour dire les astres / Qu’on porte en nous / La façon dont ils nous ori­en­tent / Et nous col­orent ». La poésie de Flo­rence Saint-Roch relie les feux sous toutes leurs formes, jusqu’à plonger au sein de la terre, nous évi­tant ain­si de per­dre le con­tact avec la matière, notre matrice, le lieu de notre ancrage : « Nos pieds reçoivent la chaleur de la terre / Ils nais­sent à eux-mêmes ».

La rougeur du feu devient alors sym­bole de vig­i­lance pro­fonde, de con­science lumineuse et ardente, garante de la justesse de nos actions et de nos liens au monde : « Une flamme atten­tive réc­on­cilie / Nos trist­esses et nos faveurs » ; « On tient con­seil / Sur nos vis­ages se déci­dent / La pour­pre et le char­bon ». Ne gag­ne­r­i­ons-nous pas à nous dress­er dès le réveil, « À l’affût dans l’aube rose » ? Voilà qui nous entraîne dans une forme de com­préhen­sion, au sens pre­mier du terme (pren­dre ou saisir avec) : « On suit le tra­jet des sèves / On com­prend mieux les yeux dorés du lynx / La danse enfiévrée des noctuelles ». Vivre rouge con­duit à une obser­va­tion plus fine, plus atten­tive aux élé­ments du monde, jusqu’aux sim­ples « cail­loux » : « Chaque face décline sa sub­til­ité / Café au lait choco­lat caramel / Nuances de rose et de violet ».

Pour autant, le rouge n’est pas qu’une couleur dans ce livre ; il est d’abord un mot dont ray­on­nent les sig­ni­fi­ca­tions et que nour­ris­sent les sonorités : dans l’adjectif, on entend les sons [r], revi­tal­isant, [ou], bien con­nu pour ancr­er dans le corps, suivi du [ge], dynamique et vibrant. Il est ensuite une con­stel­la­tion de mots et de sons qui s’entraînent l’un l’autre. La poète tisse sub­tile­ment son livre de fils sonores, en écho à l’ardeur qu’elle cherche à faire renaître de toute éter­nité : « Toujours il [le rouge] bouge1 ». D’autres sonorités sont con­vo­quées avec les précé­dentes, en lien direct avec la vibra­tion du feu : « Le temps fait la roue / S’élance flam­boie / Devient cen­dres / Infati­ga­ble recom­mence encore » ; « Clameurs soufrées / Dans une touffeur d’avant l’orage » ; « Nos cœurs en leurs lentes pul­sa­tions / Filent la pourpre véri­ta­ble »… « Les rouges brésillent sur nos visages » « L’air vibre sec et court / Brûle la poussière » ; « Ciel et terre s’embrasent » ; « La flamme qui pétille ; Les astres rougeoyants ». Ces sons vibrants s’opposent à d’autres, plus fer­més (la con­sonne « n » y joue son rôle), liés à nos vieilles résis­tances, qui finis­sent par se diluer et se dis­soudre dans le rugisse­ment du « r » : « Même les ronces ont renoncé ».

Ne peut-on en con­clure que ce « rouge » sym­bol­ise la parole poé­tique de Flo­rence Saint-Roch puisque un esprit vif et vaste l’imprègne tout entière ? Les vers brefs qui s’enchaînent nous aident à plonger dans l’inconnu du lan­gage, l’inouï du réel : « Pas de fumée sans feu / Nous dit-on / On ne sait pas tou­jours le nom / De ce qui nous appelle // N’importe / On se risque / On répond ». Jusqu’à nous faire enten­dre cette prophétie, ou ce souhait, selon lesquels nous pour­rions nous hiss­er à la hau­teur d’une con­science plus limpi­de et plus aven­tureuse : « Un jour peut-être / […] / Toute sci­ence dépas­sant / On sera de tous les feux / De toutes les cours­es de tous les chants / Nous serons dans les courants d’air »…

Note

[1] C’est moi qui surligne.

 

Présentation de l’auteur

Florence Saint-Roch

Née en 1965 à Saint-Omer (62) — pas de mer, mais beau­coup d’eau — où elle vit et tra­vaille. A pub­lié Le Sens du vent (Tara­buste, 2015), Embar­que (Les Ven­terniers, 2017), Par­celle 101 (P.i.sage intérieur, 2018), Éclipses (Vin­cent Rougi­er, 2018). Con­tribue à la revue “Décharge” et à “Terre à ciel”.  

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Sabine Dewulf

Née en 1966 à Cam­brai, agrégée de let­tres mod­ernes, doc­teur ès let­tres et for­mée en psy­ch­analyse rêve-éveil­lé, Sabine Dewulf se pas­sionne pour la poésie, la con­nais­sance de soi et toutes les formes de spir­i­tu­al­ité. En 2003, elle a fondé avec Hen­ri Mer­lin l’association des « Amis de Jules Super­vielle », actuelle­ment dirigée par Hélène Claire­fond. Tous les ouvrages qu’elle a pub­liés sont en lien étroit avec la poésie. Bib­li­ogra­phie Jules Super­vielle ou la con­nais­sance poé­tique (2 tomes), L’Harmattan, 2001, Les Jardins de Colette – Par­cours sym­bol­ique et ludique vers notre Eden intérieur, illus­tra­tions de Josette Dele­croix, édi­tions du Souf­fle d’Or, 2004, La Fable du monde – Jules Super­vielle, coll. « Par­cours de lec­ture », Bertrand-Lacoste, 2008, Pierre Dhain­aut, coll. « Présence de la poésie », Les Van­neaux, 2008, Jules Super­vielle aujourd’hui, actes du col­loque d’Oloron-sainte-Marie, textes réu­nis et présen­tés par Sabine Dewulf et Jacques Le Gall, Press­es Uni­ver­si­taires de Pau, 2009, Le Jeu des miroirs – Décou­vrez votre vrai vis­age avec Dou­glas Hard­ing et Jules Super­vielle, illus­tra­tions de Josette Dele­croix, Le Souf­fle d’Or, 2011, Les Trois cheveux d’or – Par­cours de guéri­son avec les frères Grimm et Pierre Dhain­aut, avec la col­lab­o­ra­tion de Stéphanie Del­court et Eric Dewulf, Le Souf­fle d’Or, 2016, Ray­mond Fari­na, coll. « Présence de la poésie », Les Van­neaux, 2019, Et je suis sur la terre (poèmes), avec les aquarelles de Car­o­line François-Rubi­no, L’Herbe qui trem­ble, 2020, Tu dis délivr­er la lumière, coécrit avec Flo­rence Saint-Roch, poèmes et pho­togra­phies, Pourquoi viens-tu si tard, 2021, En regard, à l’écoute — La poésie de Pierre Dhain­aut à tra­vers les livres d’artiste, Ville de Lille et Inven­it, 2021.
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