> Le poème pour dire les poètes contemporains (6)

Le poème pour dire les poètes contemporains (6)

Par |2018-10-16T10:55:25+00:00 7 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

Note : Le prin­cipe de cette chro­nique est le sui­vant : Matthieu Gosztola écrit à chaque fois un poème « sur » l’œuvre d’un poète contem­po­rain. Ce poème a pour fonc­tion, de par et le sens qu’il véhi­cule et le recours à la forme qui le consti­tue en tant que poème, de dire quelque chose de cette œuvre et de son mou­ve­ment.

 

À la suite de son propre poème, Matthieu Gosztola pro­pose plu­sieurs poèmes du poète en ques­tion.

 

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La poé­sie n’est rien

Si elle n’est pas liée
À la voix
À la pro­fé­ra­tion
Au secoue­ment bru­tal
Des évi­dences

À la mise en place
De la sur­ve­nue
Des aubes futures

Au geste
À la vie

Au débri­dé du geste
Et à la vie
De la liber­té

Cette liber­té libre
Par quoi
Le jour et la nuit sont
Instant après ins­tant
Ce qui a effleu­ré

– Non pour se sou­ve­nir
Mais pour
Respirer                                                               plus fort –

Une cin­quième
Saison

[Temps bref]

Mais une cin­quième sai­son
Qui aurait bu
Et la salive de l’hiver
Et celle du prin­temps

Serge Pey est
Un cha­man qui vient

Il est ivri (en hébreu)
: « celui qui passe,
Venant d’au-delà
Du fleuve »

Qui vient
Un bâton
Prolongeant par­fois
                          Son bras

Emprunter à la terre
Les paroles
Qu’elle contient

C’est un cha­man
Qui creuse la terre
Suffisamment
Pour pou­voir s’enterrer

Et se faire éponge

Les sens à l’affut

Les oreilles dres­sées

Devenu renard                                                                                        pro­phé­tique

Recueillant la salive
– Toujours elle –
Qui goutte
De l’esprit
Des morts

Ces morts qui viennent
Articuler
Dans un souffle gra­phique
Un nou­vel été
Qui nous tra­verse

Qui nous ren­verse

 

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Sélection de poèmes de Serge Pey par Matthieu Gosztola
 
5
 
Personne ne sait
où se trouve la mère
qu’il mit au monde
un jour d’accouchement
dans la fête géné­rale des morts
 
La mort est un orchestre incon­nu
qui nous demande de jouer
une musique
qu’il ne sait pas jouer
 
La par­ti­tion de l’infini
change nos mains sur le pia­no 
 
Avec nos doigts cou­pés
par­fois nous jouons juste
par­fois nous jouons faux
dans notre propre sang
 
Des mil­lions d’anges
font l’amour sur la vitrine
éclai­rée de la nuit
 
Nous les confon­dons
avec des mouches
ou des étoiles per­dues
ou des gouttes de pluie
 
Des mil­lions d’anges
jouissent dans le feu
de leurs ailes cal­ci­nées
comme des points
que nous jetons
au fond des phrases
 
La mort est une musique
qui ne s’arrête pas
et dont on ne se sou­vient plus
du com­merce
Nous res­sus­ci­tons uni­que­ment
pour nous sou­ve­nir
de ce com­men­ce­ment
 
Le chef d’orchestre
qui déchiffre sa par­ti­tion
titube dans la musique
au fur et à mesure
qu’il la déchire
 
Nous ne serons jamais morts
 
La mon­tagne aux yeux ban­dés
nous demande de la conduire 
à son pic le plus haut
Notre secret
n’est qu’à cette condi­tion
 
Nous des­si­nons
le Grand Dialogue
des accou­che­ments
quand nous jetons la mon­tagne
depuis son plus haut som­met 
 
6
 
Nous orga­ni­sons le retard
des étoiles
 
À chaque mous­tique
nous deve­nons pré­cis
 
Nous pen­dons des cochons
comme des fou­lards
dans les bou­che­ries
de la lumière
 
Nous tra­ver­sons le feu
Le silence nous parle
des lampes
que nous allu­mons
 
Les autres croient
que nous nous tai­sons
mais ils se trompent d’amour
 
Les paren­thèses
que nous ouvrons
sont les condi­tions
de notre éter­ni­té exté­nuée
 
Nous dis­po­sons de la nuit
Nous défai­sons ses draps
pour regar­der 
les lumières sales
qu’elle cache
Nous écri­vons son nombre
à l’envers
 
La gueule ouverte de la neige
 
 
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Ce matin l’éternité
a duré très peu de temps
dans l’aboiement du chien
qui s’est retour­né dans la lumière
 
Elle s’est pen­due à un arbre
au bout de la corde cas­sée
d’un oiseau
qui vou­lait tirer tout l’infini
 
Le ciel est brû­lant
Le soleil est bleu
 
La poé­sie déplace des adjec­tifs
ou des par­ti­cipes pré­sents
dans les défi­ni­tions du monde
 
Ce n’est pas notre guerre
mais nous fai­sons par­tie 
de ce monde
 
Ce n’est pas notre monde
mais nous fai­sons par­tie
de cette guerre
 
Le temps a des éter­ni­tés
que l’éternité ne connaît pas
 
Nos adjec­tifs ne font 
que dépla­cer la poé­sie  
pour reve­nir au monde :
Le ciel est bleu
Le soleil est brû­lant
 
Le lieu com­mun peut prendre
sa place dans un poème
en s’arrêtant d’être com­mun
et en dési­gnant sou­dain un lieu
que nous n’avons jamais ces­sé
de voir
 
Le bleu est deve­nu brû­lant
et notre guerre fait
par­tie de ce monde
 
Le dépla­ce­ment d’un adjec­tif
fait bas­cu­ler la chose
qui fait bas­cu­ler le monde
 
 
Le dépla­ce­ment d’une chose
fait bas­cu­ler l’adjectif
qui fait bas­cu­ler le monde
 
L’éternité a duré très peu de temps
 
 
 
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Serge Pey est né en 1950 dans une famille ouvrière du quar­tier de la cité de l’Hers à Toulouse. Enfant de l’immigration et de la guerre civile espa­gnole, son ado­les­cence liber­taire fut tra­ver­sée  par la lutte anti­fran­quiste et les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires qui secouèrent la pla­nète. Militant contre la guerre du Vietnam, il par­ti­ci­pa acti­ve­ment aux évé­ne­ments de mai et juin 1968. Parallèlement à son enga­ge­ment poli­tique, il décou­vrit très tôt  la poé­sie et les voix de fon­da­tion qui trans­for­mèrent sa vie. De Lorca à Whitman, de Machado à Rimbaud, de Villon à Baudelaire, de Yannis Rítsos à Elytis,  d’Alfred Jarry à Tristan Tzara, des trou­ba­dours à Antonin Artaud, des poé­sies cha­ma­niques à celle des poé­sies visuelles et dadaïstes… Il com­mence alors la tra­ver­sée d’une his­toire de la poé­sie contre la domi­nance fran­çaise des écri­tures de son époque. C’est au début des années soixante-dix que Serge Pey inau­gure son tra­vail de poé­sie d’action et expé­ri­mente, dans toutes ses formes, l’espace oral de la poé­sie. En 1975 il fonde  ÉMEUTE puis en 1981 les édi­tions TRIBU. Coopérative d’édition à la dis­tri­bu­tion nomade, TRIBU a publié sous sa direc­tion des auteurs comme Bernard Manciet, Jean-Luc Parant, Gaston Puel, Rafaël Alberti, Dominique Pham Cong Thien,  le Sixième Dalaï Lama, Allen Ginsberg, Ernesto Cardenal, Armand Gatti, Henri Miller… Il fut l’éditeur de Jaroslav Seifert prix Nobel de lit­té­ra­ture  en 1984.  Dans Les funam­bules de Prague,  réa­li­sé avec son ami Karel Bartocek, il don­na à lire en France des auteurs comme le phi­lo­sophe Karel Kosik ou Vaclav Havel.
 

 

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