> Le poème pour dire les poètes contemporains : Stéphane Bouquet

Le poème pour dire les poètes contemporains : Stéphane Bouquet

Par |2018-11-15T13:38:07+00:00 28 septembre 2013|Catégories : Blog|

Note : Le prin­cipe de cette chro­nique est le sui­vant : Matthieu Gosztola écrit à chaque fois un poème « sur » l’œuvre d’un poète contem­po­rain. Ce poème a pour fonc­tion, de par et le sens qu’il véhi­cule et le recours à la forme qui le consti­tue en tant que poème, de dire quelque chose de cette œuvre et de son mou­ve­ment.

A la suite de son propre poème, Matthieu Gosztola pro­pose plu­sieurs poèmes du poète en ques­tion.

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poé­sie
au plus proche
 

de chaque être
pris
 

au las­so
du poème
 

                            pris
                           pour être
 

                            recueilli

 

*

**

 

poé­sie cou­rant
comme une rivière
 

qui sans cesse change
et sans cesse est la même
 

mais pour que
tou­jours
 

vienne
la sur­prise
 

d’un
désir
 

            vienne
comme
 

vient
l’air
 

tou­jours
déjà
 

                                               là
 

vienne
comme

 

vient
           la vie
 

*

**

 

                                   et le tra­vail sur la langue
                                  existe pour faire vaciller
 

les cer­ti­tudes
qui modèlent
 

notre regard
sur les choses
 

                        car chaque
être
 

est
pour Bouquet
 

de l’incertitude
adve­nue
 

chaque être
est
                                          – arbre seul vou­lant être tou­ché –
le miracle
d’une éclo­sion
 

de temps
en un lieu
 

que les jours
font chan­geant
 

une éclo­sion
de dou­ceur
 

– la bru­ta­li­té
de la dou­ceur –
 

que le poème
épelle
 

à par­tir
de son
 

pre­mier
fré­mis­se­ment
 

*

**

 

                        poé­sie
                       au plus près
 

de la sub­stance
à jamais
 

fra­gile
de l’être
 

mais         sub­stance
peu­plant les sai­sons
 

comme
la mousse
 

sous
les arbres
 

retient les odeurs
invi­sibles
 

de la pluie
tom­bée
 

*

**

 

            oui
                       la poé­sie
                       de Bouquet
 

res­ti­tue
la fra­grance
 

de
l’être

 

res­ti­tue
avec son désir
 

– car c’est une poé­sie
dési­rante

 

un corps
une peau
faits de mots –
 

 

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Sélection de poèmes de Stéphane Bouquet par Matthieu Gosztola

 

 

Walt Whitman : ce qui m’a tou­ché le plus, au début, dans Feuilles d’herbe, est la fin d’un poème – peut-être bien Song of Myself /​ Chanson de moi-même : je suis là, je vous attends. Et aus­si : d’ici, d’où je suis, je vous contiens déjà, res­pi­ra­tions futures. C’est une défi­ni­tion rigou­reuse de la poé­sie ; chaque poème espère quelqu’un, est la patiente dic­tion de l’attente, chaque poème émet le vœu de conte­nir.

 

Quelqu’un donc : je vou­drais qu’un poète, ou même un poème seule­ment, me soit une sen­sa­tion aus­si douce, aus­si frô­le­ment de paume, un sen­ti­ment pareil au coif­feur très beau (algé­ro-viet­na­mien) dont je sors, et qui me pro­té­gea les yeux d’une main pour leur évi­ter l’air chaud du sèche-che­veux. Je ne dis pas qu’un tel poème n’existe pas, heu­reu­se­ment, de temps à autre.

 

Un peuple
 

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je marche en cercles étroits
autour de la tran­quilli­té d’une autre dan­seuse
rete­nu
près d’elle par sa dou­ceur mise à ouvrir chaque
étape de l’espace : de son pied écarte
ici vers autre chose
peut-être le refuge de paille de la vie soli­taire peut-être
la tran­si­tion lente
qui par­vient au silence par­ta­gé
des pré­noms
 

[…]

 

4. Scènes pos­sibles de joie :
 

4. 1. Elle l’attendait depuis long­temps, depuis que la lumière a ces­sé de battre comme une sorte de cœur dans les vitres (sa pen­sée). Et main­te­nant elle était sûre que c’était lui, parce qu’elle recon­nais­sait son pas, son rythme. Elle pou­vait presque recon­naître son souffle aus­si, bien qu’évidemment elle ne l’entendît pas, et, pour l’instant, il se conten­tait de grim­per – vite, très vite – les marches, mais elle avait la cha­leur pré­cise de son souffle dans l’oreille, elle gar­dait sa voix et son souffle dans quelque chose comme un creux que j’ai dans le corps pen­sa-t-elle et où je vous cultive. Une der­nière fois, elle véri­fia sa sil­houette dans le miroir. Sa robe allait, son visage allait, tout allait trou­vait-elle. Elle l’attendait et il frap­pe­rait et elle s’ouvrirait comme une rose, comme une fleur, comme n’importe quelle fleur, à qui on redonne la lumière, la cha­leur, et qui veut prendre, qui veut croître et fleu­rir et s’épanouir, qui veut être com­plè­te­ment dans la cam­pagne. Je veux être com­plè­te­ment dans la cam­pagne pen­sa-t-elle le long des allées de terre le visage tour­né vers le soleil et abri­té du vent par les ose­raies, par les saules, par tout ce qui existe et peut me pro­té­ger. Elle remit une mèche de che­veux, elle effa­ça l’ombre d’une pous­sière sur sa joue et alors il frap­pa.

 

4. 2. – Vous vou­lez venir avec moi ?

– Oui je veux bien. Elle l’avait dit trop vite comme l’oiseau qu’elle était et qui sou­hai­tait quoi ? pico­rer un visage sans doute, oui c’est ça, le sien, un visage d’herbes et de barbe. Elle se sen­tait trans­por­tée, rayon­nante, lumi­neuse. Très très légère et l’idée lui était venue : en sa com­pa­gnie, je suis un oiseau, pas autre chose. C’est-à-dire : quelqu’une d’infiniment heu­reuse et débar­ras­sée de tout dan­ger. Les oiseaux volent, ils échappent aux pré­da­teurs par leurs ailes et vivent d’une cer­taine façon une vie presque non ris­quée. Voilà l’idée fausse que je me fais des oiseaux pen­sa-t-elle. Elle était une fleur et main­te­nant un oiseau et quoi d’autre ? mais c’était lui qui la met­tait dans tous ses états, lit­té­ra­le­ment, et pro­vo­quait ses méta­mor­phoses et elle ne pou­vait pas résis­ter : elle était à côté de lui et elle déva­lait toutes les formes de la vie, et pas une ne lui échap­pait, parce qu’il m’ouvre de par­tout pen­sa-t-elle, je suis deve­nue toute.

 

4. 3. … dit-il ; dit-elle ; dit-il ; dit-elle. Toute une conver­sa­tion, ils en sont arri­vés là, fina­le­ment, et c’était sans effort : il et elle volu­biles et jamais gênés, jamais inter­rom­pus, comme dans son enfance il y avait cette rivière per­ma­nente et inac­ces­sible, dans son ado­les­cence en fait. Et désor­mais elle regar­dait les rives depuis le bateau, depuis la presque barque qu’était, pour elle, leurs paroles et nous nous les échan­geons, et elle se les décri­vait : roseaux, lentes biches, herbes & saules, branches plon­gées dans l’eau, pentes de terre, gar­çons nus sur les pentes de terre, les gar­çons nus et juteux de soleil, elle se le disait comme ça, nous sommes des fruits de toute façon, et il arrive que quelqu’un nous approche et nous cui­sons. Moi aus­si j’appartiens à l’ordre des pêches et je coule pen­sa-t-elle. Tout désor­mais pre­nait ce rythme.
 

Le mot frère

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Poème pour le redé­part
 

Je reviens à ces poèmes
après long­temps d’abandon
Je savais que j’avais
per­du la saveur de leur geste
et ma vie n’allait pas
au rythme lent de leur nais­sance
 

Maintenant c’est l’automne       les boues grasses
    le feu des feuilles
 

Dans l’année de cet âge (108 poèmes pour & les proses affé­rentes)
 

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Une voi­ture très loin arrive
par-delà les blés de famille
 

Ce n’est pas la peine
de venir plus près elle vacille et
s’assoit par terre elle ne veut pas
savoir quel nom
 

de quel fils est à jeter
avec les pelures de ses repas soli­taires
elle se rap­pelle au hasard les réveils et
les esca­liers
 

disons les réveils et
les esca­liers
ou bien leurs corps et rivières ah
 

un mot main­te­nant
est pour tou­jours sans réponse
 

Un monde existe

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4. Il y a un monde de voi­sins, mais ceux-là dorment. Quelqu’un, pour­tant, doit ne pas dor­mir, et regar­der les arbres, par la fenêtre obs­cure de sa chambre, et lui aus­si, les arbres, il vient de se tour­ner vers eux : la suc­ces­sion des arbres :

 

4. 1. quelque chose de seul

coule dans la bouche
 

mal­gré là foi­son
récent des arbres
 

& beau­coup fré­quen­ter
l’air de cer­tains visages
 

n’empêche rien : le très loin
tout cela des gens
 

à qui j’adresse des mains innom­brables
 

4. 2. un simple élan­ce­ment de clo­cher
vers la res­pi­ra­tion bleue du ciel
 

et là où je suis

dans la confu­sion secouée de vent du saule
les lianes de feuilles passent
& repassent dou­ce­ment
 

sur mon visage hos­pi­ta­lier, c’est tout tu vois
 

4. 3. tu sais, mes frères et moi dénu­dions les arbres de leur écorce
dans la forêt et les arbres à la fin mou­raient, les pauvres arbres,
c’est seule­ment un faux sou­ve­nir
pour se pro­vo­quer une enfance
 

4. 4. assis sur un fau­teuil en cuir
à l’orée de la ter­rasse en bois
 

à l’orée de la forêt de chênes
& là-bas dans la clai­rière étreinte par un peu de pluie
 

le chêne, le vague­ment seul,
pro­nonce branche après branche
 

la claire sil­houette de lui-même
 

4. 5. les arbres tu vois,
leur infi­ni­ment lente exis­tence
 

Nos amé­riques

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Stéphane Bouquet est un écri­vain, scé­na­riste et cri­tique de ciné­ma fran­çais né à Paris en 1968. Il a publié quatre livres de poé­sie et un récit chez Champ Vallon (Dans l'année de cet âge, 2001 ; Un monde existe, 2002 ; Le Mot frère, 2005 ; Un peuple, 2007 ; Nos amé­riques, 2010) ain­si que trois tra­duc­tions de poètes amé­ri­cains : Robert Creeley, Le Sortilège, aux édi­tions Nous, 2006, Paul Blackburn, Villes, chez José Corti, 2011, Peter Gizzi, L’Externationale, chez José Corti, 2013. Il a ani­mé avec Laurent Goumarre l'émission Studio Danse sur France Culture et il a été cri­tique lit­té­raire à Libération. Collaborateur auprès du Monde. Pensionnaire à la Villa Médicis en 2002/​2003. Il a par ailleurs écrit les textes de (et joué dans) La Traversée, long-métrage auto­bio­gra­phique, ain­si que les scé­na­rios de divers films de Sébastien Lifshitz (Les Corps ouverts,Presque rien, Wild Side, Les Terres froides), de Valérie Mréjen (La Défaite du rouge-gorge), de Yann Dedet (Le Pays du chien qui chante) et de Robert Cantarella. Il a été long­temps cri­tique aux Cahiers du ciné­ma. Il a publié des études sur Gus Van Sant (éd. Cahiers du ciné­ma, 2009, coécrit avec Jean-Marc Lalanne) sur Eisenstein (éd. Cahiers du ciné­ma, 2008) et sur L'Evangile selon Saint Matthieu de Pasolini (éd. Cahiers du ciné­ma, 2003). Il a par­ti­ci­pé en 2002, en tant que dan­seur, à la créa­tion cho­ré­gra­phique de Mathilde Monnier, Déroutes et, en tant que danseur/​scénariste, à sa pièce Frère & sœur créée auFestival d'Avignon 2005.

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