> Le poème pour dire les poètes contemporains (1)

Le poème pour dire les poètes contemporains (1)

Par |2018-11-17T10:42:54+00:00 30 août 2013|Catégories : Blog|

La poésie d'Antoine Emaz

 

 

poé­sie
du peu

de l’intensité
ouvra­gée

comme
de
la pierre

jusqu’à
ce que
le petit

mar­teau bou­charde
à deux têtes

de la langue
bute
sur le nœud
de l’être

*
**

poé­sie
du peu

mais c’est
pour
que soit tou­chée

sous la
peau

par le rifloir
des mots

– étin­celle

son mat –

l’écorce
de l’être

aus­si dure
que du marbre

*
**

poé­sie
du peu

mais
c’est
pour
que
résonne

par-delà
les mots

le son
de l’humain

per­du
dans la débâcle
des jours
ordi­naires

et se
rac­cro­chant

à sa fini­tude

comme à un
fil de nylon
poly­amide

bles­sant
les paumes

*
**

seule­ment

l’humain
avance

même
immo­bile

il conti­nue

*
**

poé­sie
du peu

comme
flèche
lan­cée

au cœur
de
la cible
du silence

pour que les
vibra­tions
de la flèche

fassent
réson­ner
le silence

et dans
cette réso­nance

montrent
la façon
qu’a l’humain

de se tenir
debout

même si
c’est
au bord
du vide

qu’il a
en lui

et qui est
le vide
nais­sant
des vio­lences

que s’infligent

par­tout
tout
le temps

les hommes
entre eux

*
**

poé­sie
du peu
pour dire

l’humain
mar­chant

se tenant
debout

avan­çant
sur la crête
des heures

creuses

pattes

d’oiseau
mal
habile

en dés­équi­libre

constant

sur
la vague

*
**

l’humain
vit

et dans
cette vie
qui est
la sienne

il

lutte

pour ne

pas som­brer

dans la tiède
pen­sée
du déses­poir

 

 

 

Courte antho­lo­gie

 

quand le dehors
au lieu d’emporter
pèse
ça bas­cule
sim­ple­ment
le temps revient
en années de pierre
d’un seul coup
plus lourdes

rien plein

cette suf­fo­ca­tion
à l’origine

***

les mots s’en vont
plus loin

reste
la peur
abrupte devant
levée
cabrée
et le corps vite se serre
on ne voit plus

un silence dur
dedans
à expul­ser

***

on ne sait pas quoi
en face
glace

tête de terre brusque
silence
sans savoir cette chose
devant
une levée de terre
comme une face

boue debout devant
mou­vant
ébauche instable
sol

et la peur

***

les mots fondent
cette terre
bouge

épais remous
dedans dehors
la boue bruit
sous la langue
et s’accroît monte
gueule force brute
dans la bouche

on entend comme son rire
quand elle happe molle
vite

***

en main

peu de mots res­tent
secs sûrs

osse­lets

extraits de C’est, « Rien plein »

 

 

 

dans la pluie et le gris

quelle réso­nance confuse
s’obstine
dans ce frois­se­ment
d’air et d’eau
sans mots

un pan de pas­sé
tire en arrière

un épais vent d’eau
aus­si lourd que ce temps

***

on n’en sort pas

ça passe et cha­cun terre
ses morts vite ses rêves
cha­cun dedans pèse
son poids de figures vite
vues per­dues

on longe

***

reste du temps devant
mais on change mal de route
avec cette gêne
ce sac

il faut trop de temps de mots
pour vrai­ment voir et
se repé­rer
un peu

en atten­dant
ce qui gagne sur nous
prend visage

comme une figure de rien

et cela n’émeut pas
mais colle au sol
atterre

extraits de Peu importe, « Ça passe »

 

 

 

on arrête là

on ne sait quel pay­sage bouge rouge
au fond de l’œil
un peu comme un bat­te­ment assour­di
une houle née loin venue rou­ler tom­ber
encore
ici

la nuit
tremble

***

mal­gré tout
cela s’écoule sale peut-être mal mais finit par trou­ver un che­min une veine à tra­vers la bouche la mémoire la radio les images

pas­sant le bruit les mots
une sale seule cou­leur
s’établit
fait fond

rideau
on des­cend


c’est fini

***

demain
de nou­veau on ira sans doute vers rien que ce pays encore bien sûr on ira de l’avant dans le même jusqu’à quoi au bout de la res­sem­blance du même for­cé jusqu’à quoi
d’autre

extraits de Fond d’œil, « Fin »

 

 

 

on a fini la jour­née

on pose les outils

cha­cun son bar­da
son blin­dage

il a fait jour

pour le reste
on n’est déjà plus très sûr

***

on entre dans un autre temps
d’un coup le jour a bas­cu­lé sur un autre rythme
assez pour détendre et pou­voir
de nou­veau demain
tendre
un jour

cha­cun seul devant
ce qui reste à faire
et défaire avant d’être
seul

cha­cun peut-être tous de même
on souffle

***

à force
la méca­nique du corps
s’use

on le sent mal

on fait comme si c’était
de rien
on sait que ce n’est plus

du temps a fui
chuinte encore faible

brus­que­ment voir sa peau
comme une vieille chambre à air

on retourne au blanc

soir clos
on éteint

extraits de Soirs, « (7.01.97) »

 

 

 

à un moment le soir la lumière
la gly­cine fond dans le ciel

c’est très court de cou­leur
on ne sait si ça peut
figu­rer dans les mots
cette double nuit bleue

à la radio loin la guerre
la vio­lence proche les morts
sans noms leur nombre
dans la fleur de nuit lin­ceul
pig­ment pous­sière his­toire

le poème aus­si s’en va

par­mi les mots qui flairent
aboient cherchent aboient
quoi quand
tournent encore des rapaces
aux ailes pétro­lées
ou des hiron­delles folles

dehors moins d’air
on pour­rait dire ça
comme ça

extraits de De l’air, « Bout de temps (2.04.02) »

 

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