> Le poème pour dire les poètes contemporains (7) La poésie d’Éric Sautou

Le poème pour dire les poètes contemporains (7) La poésie d’Éric Sautou

Par | 2018-05-24T10:20:46+00:00 20 janvier 2014|Catégories : Blog|

Le prin­cipe de cette chro­nique est le sui­vant : Matthieu Gosztola écrit à chaque fois un poème « sur » l’œuvre d’un poète contem­po­rain. Ce poème a pour fonc­tion, de par et le sens qu’il véhi­cule et le recours à la forme qui le consti­tue en tant que poème, de dire quelque chose de cette œuvre et de son mou­ve­ment.

 

À la suite de son propre poème, Matthieu Gosztola pro­pose plu­sieurs poèmes du poète en ques­tion.

 

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on écrit on avance
dans le blanc
de la page
on croit dépla­cer
des mon­tagnes
en dépla­çant
jusqu’à la page
les lettres
des livres

et en les met
tant
par­fois & sou­vent
dans 1 ordre dif­fé­rent
comme 1 jeu
mais très sérieux

: jeu d’exister

des livres :

ceux spé­cia­le­ment
aimés comme
des bou­quets
de fleurs
simples (simples comme des comp­tines)
ou des chan­sons
apprises et répé­tées (pour l’énonciation
de la ber­ceuse)
pour l’enfant ter­ri­fié
d’en soi  (pour la ber­ceuse
de l’intérieur de soi)

mais en fait
on ne déplace
que son propre
silence

on s’avance
dans la page
et s’avançant
on se retire
en même temps

on dit « je »
mais c’est un « je » im
per­son­nel

on est là
presque deve­nu
brume
ou chant
qui s’est tu
ou pas de côté
ou envo­lée
d’un bal­lon
au point
où il n’est plus
visible
et où il se dilate
se dilate
et où on sait
qu’il va bien­tôt
explo­ser

on avance
en écri­vant
dans un lieu
où il n’est pas
pos­sible
d’avancer
autre­ment
qu’en se lais­sant
aller
au silence

on avance
on devient
on écrit
on se tait (on écrit)

on se tait
et alors
ce qui se passe
et qui était impos­sible
à pré­voir (ce qui était impos­sible)
c’est comme
le pas­sage
de la veille
au som­meil
c’est comme
ce moment
où on s’endort
et où les images
prennent pos­ses­sion
de soi
avec la gram­maire
cham­bou­lée
car tout est
alors
cham­bou­lé (avec un peu de repos)

ce qui s’avance
en soi
au moment
où on avance
où on écrit
ce sont les images
qui viennent
quand on vient
dans le ventre
du som­meil

ce qui vient
avec ces images
quand on s’assoupit
quand on écrit
c’est le lec­teur

le lec­teur vient
il existe
il se tient avec
soi
il se tient en soi
il est là
il est sur la
page
il est la page

il nous fait signe
avec la main
un petit signe
de la main
comme si on était
au loin
et on est au
loin
c’est vrai on écrit
 

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Sélection de poèmes d’Éric Sautou par Matthieu Gosztola

 

 

QUITTER LES PLAINES

 

rien ne m’accueille
il tombe des branches
une mai­son vibre
je me hisse
je vois l’ange au clai­ron
la ribam­belle

on démonte la forêt
les insectes viennent
des femmes sont là
age­nouillées

chaque sai­son passe
le monde est vert

● 

une étin­celle après l’autre
je suis dans la cou­leur
il y a de l’eau remuée
bien­tôt le silence

mon poème est aveugle
la lune tourne
tourne

 

PARMI LES AILES

il court
le vent fort l’envolerait
on éclaire les chambres

il appelle sous le ciel
il avance dans les prai­ries

on parle de toutes choses
on a la volon­té
un dieu

nuées d’oiseaux
mon­tagnes
qu’on enflamme

on a le secret
la vie est libre 

Le Nom des fleuves

 

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LA CHAMBRE VIDE

n’aie pas froid
monte bien
jusqu’aux mains

 

 

 

les cailloux de terre ne songent pas à Dieu
la fleur qui est bleue devient pâle
le papillon est là sans jamais il n’arrive
comme ici les nuages
les pierres de char­bon la sébile
ou le coffre de bois
cueillez le thym nuages sombres
vers l’eau sombre du canal le fan­tôme où j’écris
fenêtres
ouvertes et chan­tants
après douze fois ce sera comme ici c’est la chambre du fond
à s’endormir ici sans jamais lui répondre

 

BERCEUSE

don­nez dans les mains s’en est allé
comme ici se balance
à pen­cher vers les choses
de quels arbres au-des­sus je m’endors

 

 

 

venez
ber­cez comme un bal­lon
musique feuille à feuille venez
comme un loin­tain le pay­sage
et se balance encore venez

 

 

chambre dans la seule
chu­cho­tées
sombre
d’où sombre ici le tas de feuilles
à la musique en rêve
pour quelqu’un ne vient pas

Frédéric Renaissan

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NATURES MORTES

j’ouvre la porte une table
attendre assis dans le soir
j’attends sur le bois
je déplace j’éclaire j’ouvre la nappe
j’ouvre ma chaise je parle assis sur le bois
une table je laisse
la lampe je laisse ici la main

 

 

 

un vil­lage ou presque j’avance
là sans reflets l’oreiller blanc la chaise
d’être là à ma table une mai­son d’église
plus rien sur la page et rien de plus ici un vase
de terre
et tout objet de verre je m’endors sur le bois

 

 

venir asseoir dans la durée fer­mer
fenêtre
porte
chaque fois qu’ici comme ici déjà là sous la planche
je défais à la planche
dans l’atelier du soir j’avance
d’objets mêlés venus
de chaque objet tenu
dans le coin le plus sombre
don­ner à la main faire
ici rideau floué
le meuble à son che­vet

 

 

 

s’asseoir devant et voir devant la même chose
je construis comme un peu quelqu’un d’autre qui vient
comme ici pour cha­cun je tombe avec la clef
plus rien pages de blanc
l’enfance ouvre la clef je défais à la main
je m’assieds je défais

La Tamarissière

 

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10

qui suis-je ain­si au monde (nuages et silen­cieux)

 

 

on ne m’a pas écrit aujourd’hui (ni par­lé)
un arbre
désuet
res­té seul au jar­din
(j’écris tant d’autres choses)

 

 

 

la pluie n’a pas l’habitude les oiseaux
sont vola­ti­li­sés

 

 

aubaine
s’en va dans sa coquille (bien­tôt aubaine sur les flots)
aubaine est en déroute
appelle à elle fleurs dérou­tées
esquif est sur les branches (arbre vivant et dérou­té)

 

 

 

Noël sans toi
(ou une marche sombre) les enfants qui ne savent
bercent
(ou une marche sombre)

 

 

 

un papillon
sur la fleur d’un sou­ci
revoyez-vous la fleur
redon­nez-moi la même

 

LA LETTRE

Je m’endors (avec des regrets).
J’ai essayé de t’écrire.
N’enlevez pas les fleurs de la chambre les fleurs ont fané.
Il pleut au-dehors. Je m’affaiblis. Je ne parle pas. J’écris.
Du ciel soufflent les fleurs.
Je m’endors. Je suis loin­tain. J’écris au bord des grilles.
Je suis au bord (désem­pa­ré).
J’écris je m’endors (et tout le reste).
À la fin je te vois.
C’est comme s’en aller qu’est-il arri­vé ?
Nous sommes le ciel, tra­ver­sés.
La chambre est vide. Le jour, plus noir qu’hier.
Il pleut à peine, mille choses alen­tour.
J’attends les mots (qu’il finit par me dire), je suis assis en face.
Quand je vivais là-bas…
Ce sont des poèmes (aujourd’hui dis­pa­rus), des sortes de mou­choirs.
Les fleurs font un bou­quet je les regarde.
La voix, la douce voix des choses, tout un jar­din de fleurs.
Je crois que je m’éveille.
Je n’écris pas beau­coup plus loin.
J’écris ton nom, je m’en sou­viens.

Les Vacances

 

 

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Éric Sautou est né à Montpellier (Hérault) le 22 sep­tembre 1962.

Bibliographie

Les Vacances, Flammarion, 2012
Frédéric Renaissan, Flammarion, 2008
Les Iles bri­tan­niques, Tarabuste, 2007
La Tamarissière, Flammarion, 2006
Un Oursin, éd. Le Dé bleu, col­lec­tion Le far­fa­det bleu, 2004
Rémi, Tarabuste, 2003
Canoë, Flammarion, dans le volume col­lec­tif Venant d’où ? 4 poètes, 2002
Le Nom des fleuves, éd. Le Dé bleu, 1999
Le Capitaine Nemo, Tarabuste, 1998

A par­ti­ci­pé aux antho­lo­gies :
49 poètes, un col­lec­tif, éd. Flammarion, 2004
Autres ter­ri­toires, éd. Farrago/​Léo Scheer, 2003

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