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Sous le souffle de la flamme

Par | 2018-02-24T07:04:43+00:00 30 juin 2013|Catégories : Critiques|

Deux vers de Rubén Darío (1867-1916) tirés de Vers d'automne donnent le ton exact de ce recueil de Védrines : « Bajo tus pies des­nu­dos aún hay blan­cor de espu­ma, /​ y en tus labios com­pen­dias la ale­gría del mun­do ». À savoir, dans la tra­duc­tion de Jean-Luc Lacarrière : « Sous tes pieds nus demeure une blan­cheur d'écume, /​ et sur tes lèvres tu condenses la joie du monde ».

Védrines conjugue en effet, magni­fi­que­ment, une poé­sie de la joie, d'une joie sou­ve­raine qui est joie du corps et de la pen­sée épou­sant, dans son rythme propre et infi­ni­ment chan­geant, la car­na­tion du monde et de l'Eros.

« Elle s'enfonce jusqu'aux reins dans l'eau claire. L'explosion reten­tit dans sa poi­trine, le spasme écarte ses pou­mons. Elle est sou­dain amou­reuse de l'air prin­ta­nier, du vent vol­ti­geur […] ».

Bien sûr, la car­na­tion du monde passe aus­si bien par la dégus­ta­tion d'un fruit que par le spec­tacle du pas­sage et du frô­le­ment de papillons, res­ti­tués, grâce à leurs noms exacts, dans leur pré­sence, dans l'intensité de cette pré­sence.

De cette pré­sence qui vient dépo­ser sur notre ima­gi­naire la pous­sière colo­rée des ailes qui lui donnent, qui donnent à cette pré­sence aimée depuis l'enfance et com­mu­ni­quant sans dis­con­ti­nuer avec cette part d'enfance qui bat comme un cœur irré­gu­lier en cha­cun de nous, son vol tour­noyant et par secousses.

Le beau col­lage de l'auteur qui est l’illustration de cou­ver­ture dit bien l'importance extrême de cette figure du papillon, figure de la joie autant que de l'envol, de l'éphémère autant que de la beau­té, du monde inac­ces­sible autant que de l'immédiateté, de l'éblouissement autant que de la sur­prise. Ce col­lage, inti­tu­lé « Vénus aux Papillons », a été réa­li­sé d'après le Triptyque de la famille Sedano de David Gérard (1460-1523).

Si la poé­sie de Védrines est proche des deux vers de Darío que nous avons cités, c'est parce que la joie que nous venons d’évoquer est vécue, inten­sé­ment vécue par une femme (Marie), atten­tive et aux remous de l'eau (elle « vou­drait nager comme » vole le papillon) et à lais­ser son corps nu pour en éprou­ver la saveur (qui est la saveur de la fraî­cheur, du mou­ve­ment et de la trans­pa­rence), lors de chaque bai­gnade.

Pour en éprou­ver la saveur mul­tiple autant que pour suc­com­ber à l'envol des frô­le­ments sur elle.

Ceux des ailes des papillons :

« Sur le ventre blanc pâle de la jeune femme, le papillon trace un sillon étroit. Il est l'hôte du vent, de l'ortie. Il vient d'un pays qu'elle ne connaît pas. […] Il n'oublie pas qu'elle est la grâce encore hale­tante d'amour, ren­ver­sée d'aube sur la soie tendre ».

On l'aura com­pris à la lec­ture de la der­nière phrase : si Marie laisse son corps nu, c'est éga­le­ment et d'abord pour suc­com­ber à l'envol des caresses sur elle.

Celles de l'amant :

« Marie laisse cou­ler ses jambes dans l'herbe. Sa che­ve­lure est une forêt d'arbres. […] Entre les jambes ouvertes de Marie, la bouche d'Öland suit la rai­nure tendre. Elle s'arrondit au bord du ventre qu'elle anime de sa cha­leur, habi­tée par l'oblique du souffle. Il rêve de la des­si­ner dans la lumière. »

« Tandis qu'elle cueille le fruit sur la branche du veilleur, elle pressent que l'enfant naî­tra, dans quelques semaines, flamme et blé à la fois ».

Mais qui est l'amant au juste ? Qui est Öland ?

L'amant, il « est cet enfant qui […] enva­hit [Marie] de sa fraî­cheur pro­fonde. Il est cet homme qu'elle aime à cause de sa che­ve­lure d'hermine, de ses vête­ments noirs, de ce noir en lui et hors de lui, de son sou­rire quand ils dansent enla­cés. Il est ce voya­geur que porte la terre incon­nue, le sable futur et impré­vi­sible. »

Mais qui est Öland  au juste, qui est l'amant ?

L'amant n'est autre que la figure du poète, de tout poète véri­table (de même que Marie est ici la figure de toute femme à la vie ren­due à jamais vivante par l'amour), puisqu'à la ques­tion que lui pose celle-ci : « Où vas-tu ? », il répond aus­si­tôt, dans un chu­cho­te­ment qui défi­gure le silence comme seul peut le faire, sait le faire un aveu : « Au centre, […] là où se trouve la ques­tion arra­chée au silence… »