> Le poème pour dire les poètes contemporains, 8 : la poésie d’Olivier Barbarant

Le poème pour dire les poètes contemporains, 8 : la poésie d’Olivier Barbarant

Par |2018-08-19T17:48:51+00:00 15 mars 2014|Catégories : Blog|

 

Note : Le prin­cipe de cette chro­nique est le sui­vant : Matthieu Gosztola écrit à chaque fois un poème « sur » l’œuvre d’un poète contem­po­rain. Ce poème a pour fonc­tion, de par et le sens qu’il véhi­cule et le recours à la forme qui le consti­tue en tant que poème, de dire quelque chose de cette œuvre et de son mou­ve­ment.

À la suite de son propre poème, Matthieu Gosztola pro­pose plu­sieurs poèmes du poète en ques­tion.

 

***

 

Le mou­ve­ment
          Mouvement de ce qui se tait

Mouvement de ce qui parle avec
          Les cou­leurs        les sen­sa­tions

Mouvement du monde
          Qui n’attend jamais

Pour être mou­ve­ment
          Mouvement de tout ce qui

Est la vie 
          Et de tout ce qui accom­pagne

La vie
          Sursaut d’odeurs de cuirs

& de les­sives
          Odeurs de pièces long­temps fer­mées

& ouvertes
          Ou odeur tom­bée de

La pous­sière
          De ce qui est pas­sé

Faire venir le mou­ve­ment
          Tout le mou­ve­ment répan­du

Sur les choses
          Comme une eau (dou­ceur tom­bée)

Le faire venir
          Dans les mots

Dans leur agen­ce­ment
          Qui est musique et quel­que­fois

Architecture (oui mais si peu)
          Voilà ce à quoi s’emploie

Olivier Barbarant
          Les mots

Choisis comme
          Des fleurs (quelques-unes par­mi vous toutes, fleurs)

Sont choi­sies
          Pour deve­nir

Bouquet
          Et être jetées

À la face du temps
          Qui nous rend seuls quand on est plu­sieurs

Et qui est
          Quelquefois

La mort
          C’est-à-dire

L’absence de réponse
          Quand une ques­tion

Troue
          L’espace

Et
          Nous

 

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Sélection de poèmes d’Olivier Barbarant par Matthieu Gosztola

 

Ode au métro Simplon

 

                                                                                               In memo­riam Rémi Darne
                                                                                              Ce vieux sou­rire qui lui fut offert,
                                                                                              et que sa mort a ger­cé.

 

Un ciel que l’hiver ébrèche met­tant au bleu très pâle ses cou­teaux trans­pa­rents
Et le soleil qui se fau­file à la sur­face du pre­mier café
Voilà pour le décor pen­dant ce temps à la radio
Hurlant pour rien on s’interroge sur le sexe des dino­saures
Qui ferait paraît-il énigme un nou­veau grand débat
Et le savant ou appren­ti dont la langue fourche
On ne sait pas si c’est un mâle ou un sque­lette

Joli lap­sus que la jour­na­liste cour­toise ne relève pas
Mais le ciel est pareil nul ne sait
Est-ce un œil ou des osse­ments
Pour ne rien dire aus­si du sta­tut un peu ambi­gu des anges
Qui ne le peuplent plus
Sauf de nuages qui sont peut-être leurs débris d’ailes agglo­mé­rés

Mais je m’éloigne au début je vou­lais décrire la ville
Son silence quel­que­fois l’arbre malingre que le pas­sage des trains agite
Et la mai­son grise et blanche en face fai­sant sous les lumières déver­sées un long miroir éblouis­sant

Chaque matin on voit sur le même mor­ceau d’espace une nuance de temps
Faut-il alors par­ler de la vie qui passe quand elle fuit
Avec le compte à rebours des réveils et de fil en aiguille comme on dit
Le tis­su ça et là qui s’en désa­grège
Un tulle déchi­ré j’ai appris récem­ment qu’on par­lait en cou­ture
Pour le plus déli­cat d’un tulle illu­sion

Tout ça qui ne va pas ensemble les dino­saures et les rubans

Comme ces linges dis­crets dans le ciel et la peur qui vous prend juste à récep­tion d’une lettre
Avec en vert mau­vais l’adresse où peut-être à la fin on vous empor­te­ra

Étrange lever où l’aube s’étiole fina­le­ment dans une lueur de pein­ture
Encore un matin que l’ennemi n’aura pas et qui du coup sou­riant s’alanguit
Tandis que scin­tille sur les pavés l’eau sale du petit jour

On dirait qu’au matin je vis dans mon gre­nier à hau­teur d’aquarelle
À ras du faux prin­temps
Au point que tombe de mes lèvres un cli­que­tis d’astres rouillés
Que je ne suis pas loin de prendre pour du grand art ou presque

Plus tard sous terre je crois que je regret­te­rai les épaules
Et sur­tout le goût du café
C’est curieux de pen­ser qu’il n’y a guère dans la vie que des étreintes et des aurores

D’ailleurs cette chan­son c’est pareil on la fre­donne sim­ple­ment pour s’y glis­ser
Et puis dor­mir comme autre­fois avec aux quatre coins du lit un bou­quet de per­venches
Jusqu’à ce qu’un plus beau matin sur du papier mâché déplie ses ané­mones

En ai-je fini nom de dieu avec ces jolies pen­sées de fleu­riste
Il fau­dra bien un jour en finir avec tout
Mais quand même plus tard je me demande quand il sera ques­tion est-ce qu’on sau­ra
Quand j’imagine le savant dou­ce­ment dénouant l’invraisemblable tapis­se­rie des corps encore enche­vê­trés
Nos sque­lettes mâles ou femelles ?

 

 

Odes déri­soires et quelques autres un peu moins

 

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L’ombre dit : Cette neige odo­rante ten­due à bout de bras
Dans le ver­nis des feuilles et le velours du ciel ne ser­vi­ra de rien
L’avenir véri­table est tapi par­mi les racines

L’ombre dit : Ton prin­temps brûle des erreurs
Et ses flo­cons d’aurore pour moi­tié traînent déjà sur le sol gris
Très vite la rosée les tache et le vent les sou­lève et le soleil les racor­nit

L’ombre ajoute : Les fleurs les plus fières sont des étoffes à flé­trir
Dès que fanées parais­sant les cotons salis d’une infir­me­rie dans les branches
À tant défier la lumière on devient source tôt tarie

L’ombre dit : Toute beau­té comme la tienne est en attente du bour­reau
Dans l’arène les fins tis­sus servent à irri­ter la bête
Le sel ain­si que tu répands prend des airs de pro­vo­ca­tion

On ne s’expose pas long­temps à la corne du temps qui passe
La terre est patiente et froide sous tes étoiles sus­pen­dues
Tremble dans chaque trans­pa­rence une pro­messe de tom­beau

L’ombre dit : Celui qui plonge son visage dans ton petit jour en mor­ceaux
A tou­jours cru en la splen­deur comme de plus sages aux idoles
Les yeux fer­més dans ta dou­ceur il oublie d’abord qu’il s’aveugle

Il aura beau quand redres­sé tres­ser des phrases et des guir­landes
Faire ongles d’anges les pétales ou bien des pau­pières d’enfant
Dans tes frais et pâles soleils il se détourne du grand feu

L’ombre dit : Ton écume per­cée de safran n’est qu’une illu­sion de regard
Tu ne sais rien de ton secret et voi­là pour­quoi tu fleu­ris
Sitôt recon­nue ta can­deur ferait spec­tacle d’elle-même

C’est d’ailleurs bien trop s’épuiser pour un fra­gile can­dé­labre
Une brève averse suf­fit à rui­ner tout ton édi­fice
Ce rien de givre pour un dément seul forme abri

Que diras-tu de ton mal­heur devant tes larmes ren­ver­sées
Cette espé­rance que tu fus n’était qu’un men­songe de plus
Voilà tes branches cru­ci­fiées por­tant l’absence au lieu de fleurs

L’oranger : – Si je n’ai brillé qu’un ins­tant
J’ai du moins déco­ré l’horreur.

 

Essais de voix mal­gré le vent

 

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Né à Bar sur Aube le 5 mars 1966. Sort de la mater­ni­té un jour de neige en plein prin­temps, selon la légende fami­liale. Enfance en Champagne (Nogent-sur-Seine, Troyes). A pour école mater­nelle la rési­dence nogen­taise de Flaubert. Aime déjà les chats, l’herbe mouillée, l’odeur de l’encre et les pages blanches. Au col­lège, latin et espa­gnol. Veut lire Lorca. Arrive en région pari­sienne à l’âge de 13 ans. Études en ban­lieue : lit Gide, Balzac, Aragon, Camus, Desnos et Musset, déam­bule à Thiais dans le Parc de l’ancienne rési­dence de Maurice Thorez. Idolâtrie ado­les­cente pour Racine, qui demeure. Découvre Colette et Saint-Simon, Proust et Verlaine. Amours nom­breuses, anar­chisme pro­cla­mé, alors assez mili­tant. Baccalauréat en 1983, puis classes pré­pa­ra­toires au lycée Henri IV. Habite désor­mais à Montmartre, découvre une bour­geoi­sie cos­mo­po­lite et culti­vée qui ne lui res­semble guère, mais où il se fait de vrais amis. Études de Lettres modernes à l’ENS de Fontenay Saint-Cloud (agré­ga­tion en 1989, doc­to­rat à Jussieu, sur Aragon, en 1994). Lit ses contem­po­rains, va d’enthousiasme en enthou­siasme. Découverte en khâgne de Hölderlin, Jaccottet, Roud. Propose ses pre­miers textes publiés : une cri­tique lit­té­raire d’abord dans la revue Esprit, puis un hom­mage à Gustave Roud paru dans la Nrf de Réda, un salut à Francis Ponge (« La cor­beille ») accep­té par Jean-Michel Maulpoix dans Recueil. L’éditeur de cette revue, Patrick Beaune, direc­teur des édi­tions Champ Vallon, accepte en 1992 le manus­crit de son pre­mier recueil, Les Parquets du ciel. Il sera désor­mais « son » édi­teur, avec une belle fidé­li­té.
Vit à Paris, et selon les caprices des affec­ta­tions uni­ver­si­taires, puis secon­daires : Besançon, Saint-Quentin. Découvre aimer la pro­vince à 24 ans. Des amours sérieuses, si fugaces. Précipitation et couples désas­trés four­nissent à 28 ans l’impression d’une vie de mul­ti­di­vor­cé, par­fois de veuf. Des morts, des amours, des livres, des res­tau­rants : sa vie les entasse, et pleure – un peu trop. De nom­breux chats, dans le même temps : Nusch, Biboune, Méphisto. Colloques, articles, contri­bu­tions variées : à Digraphe, la Nrf, Recueil puis Le Nouveau Recueil, Théodore Balmoral, Po&sie, Europe, Le Mâche-lau­rier… Des col­loques uni­ver­si­taires, à rythme un peu trop sou­te­nu, si bien qu’il en épuise pré­ci­pi­tam­ment les joies. Bonheur cepen­dant d’avoir ren­con­tré Heddi Kadour, Jacques Réda, Michel Deguy, Jacques Borel, James Sacré, Jean Ristat, Bernard Noël, d’avoir été reçu, pour une sorte de visite au maître, par Philippe Jaccottet à Grignan. Ressent une dou­lou­reuse fier­té à l’idée d’avoir eu la chance de croi­ser André Frénaud et Gaston Miron peu avant leur dis­pa­ri­tion. Épuisement aus­si des plai­sirs des articles – trop nom­breux, à y bien pen­ser – pour les dic­tion­naires des auteurs et des œuvres qui n’ont eu de cesse de fleu­rir au fil de la décen­nie 90 : a refon­du quelques notices du Laffont-Bompiani, a rédi­gé bien des notices du Couty-Beaumarchais, a contri­bué à celui du Livre de poche et celui des PUF. Mais aime tou­jours saluer les textes qui lui plaisent, dans Recueil, Europe ou ailleurs. Dirige quelques numé­ros de la revue Recueil (Littérature et Enseignement) et Nouveau Recueil (L’usage du quo­ti­dien). La Guerre du golfe achève une évo­lu­tion poli­tique amor­cée depuis long­temps déjà : il défile en com­pa­gnie des com­mu­nistes, convain­cu d’être à sa place. Des rela­tions com­plexes vis-à-vis de l’appareil lui inter­disent cepen­dant de se recon­naître plei­ne­ment dans ce qu’il com­prend pour­tant comme le seul reste de ce qu’on appe­lait la gauche, du temps qu’on savait par­ler.
Depuis 1994, ins­tal­lé à Saint-Quentin en Picardie. Enseigne au Lycée le plus popu­laire de la ville, avec bon­heur. En 1995, ren­contre Véronique Elzière, qu’il appelle Bérénice dans ses livres, sa com­pagne, son amour, sa nou­velle vie. Adopte Cosette en juillet 1995, chatte tri­co­lore qui riva­lise de beaux yeux avec Bérénice. Écrit tan­tôt en prose (Douze lettres d’amour au sol­dat incon­nu, 1993, réédi­té en 1995 ; Temps mort, jour­nal impré­cis, octobre 1999) tan­tôt en vers (Les Parquets du ciel, 1992, Odes déri­soires et quelques autres un peu moins, 1998) et par­fois sur d’autres – et c’est presque tou­jours des poètes, et sou­vent Aragon (Aragon, la mémoire et l’excès, 1997 ; intro­duc­tions et notes pour la réédi­tion d’Hourra l’Oural et de Persécuté per­sé­cu­teur chez Stock, publi­ca­tion d’inédits d’Aragon sous le titre Garde-le bien pour mes archives chez Stock). Ne sait pas exac­te­ment « ce qui le pos­sède et le pousse à dire à voix haute », comme disait l’autre – mais demeure cer­tain que la qua­li­té d’une écri­ture ne sau­rait tenir qu‘à la pro­fon­deur de l’intimité qu’elle atteint.

 

Bibliographie
 

Élégies étran­glées, Champ val­lon, 2013

Je ne suis pas Victor Hugo, Champ val­lon, 2007

• Essais de voix mal­gré le vent, Champ val­lon, 2004

• Temps mort : jour­nal impré­cis (1986-1998), Champ val­lon, 1999

• Odes déri­soires et quelques autres un peu moins, poèmes, Champ val­lon, 1998

• Aragon : la mémoire et l’excès, Champ val­lon, 1997

• Douze lettres d'amour au sol­dat incon­nu, Champ val­lon, 1993

• Les Parquets du ciel, poèmes, Champ val­lon, 1991

 

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