Alain Nouvel, Pas de rampe à la nuit ?

Par |2022-01-07T19:21:19+01:00 5 janvier 2022|Catégories : Alain Nouvel, Critiques|

Pas de rampe à la nuit ? Le titre est inter­ro­gatif, comme pour nous faire imag­in­er qu’il y en ait une, juste­ment. A quoi bon une telle rampe ? On s’y accrocherait peut-être, ce qui sig­ni­fie que nous auri­ons une prise sur le monde, mais com­ment croire que nous ayons une telle prise lorsque tout, autour de nous, s’effrite ou s’effiloche… « tu écris tu pêch­es au filet / tu crois avoir le geste large / et ne ramènes presque rien » … alors ? Trou­ver refuge auprès des arbres ?

Il y a dans la poésie d’Alain Nou­v­el des trou­vailles syn­tax­iques et des tour­nures bizarres, le mot « arbre » au féminin par exem­ple, car on étreint un arbre sans doute comme on étreint une femme, et la Terre est notre mère, qui a ces arbres pour enfants, autrement dit pour filles. Le monde des objets s’anime, la nature devient un corps vivant.

Mais pourquoi ces atom­es, pourquoi ces neu­rones ? « des neu­rones d’amour vien­dront s’enraciner dans le creux de ta tête creuse », nous ignorons ce que sont les « neu­rones d’amour », et pour­tant nous sen­tons tout à coup com­bi­en il se pour­rait que de telles cel­lules rafraîchissent sans arrêt l’eau de nos têtes brûlantes afin de faire éclore des décharges amoureuses… Le fou devient foudre et peut-être récipro­que­ment. Dans ces impres­sions et ces instan­ta­nés sou­vent appa­raît un trou, le vide d’une angoisse, brûlant comme « un alcool sec ».

Si on trou­ve des noms pro­pres dans cette poésie, ce sont ceux qui désig­nent des mon­tagnes et plus par­ti­c­ulière­ment des mon­tagnes du Sud, Ven­toux, Obi­ou, Bure, Lure, Grand Fer­rand, mon­u­ments qui ser­vent de repères au poète parce qu’elles sont rich­es déjà d’une tra­di­tion poé­tique : Pétrar­que n’a‑t-il pas décrit sa pro­pre ascen­sion du Ventoux ?

Alain Nou­v­el, Pas de rampe à la nuit ?, Encres de Valérie Ghé­vart, La Cen­tau­rée, mars 2020.

Ces poèmes sont aus­si des fig­ures de dia­logue où un « je » et un « tu » s’interpellent avant de se mêler et de se con­fon­dre comme dans l’amour. Qui est « tu » au début de ces textes ? C’est un inter­locu­teur (ou une inter­locutrice) mys­térieux, ou mys­térieuse, on pour­rait même croire qu’elle est le poète lui-même, mais non, puisque ce « tu » ren­voie aus­si au vent « qui pose des ques­tions », est-ce donc un jeu du « je » con­tre « Nature » ? au terme duquel les deux s’unifieraient, car c’est le poète qui, finale­ment, est à la fois l’arbre et le locu­teur fait d’humanité (dis­crète, dit-il).

La poésie d’Alain Nou­v­el est tour­men­tée, elle se con­fronte sans arrêt à notre con­di­tion, à la lour­deur de nos esprits, à l’obligation de mémoire qui nous rap­pelle sans fin le poids du présent… « J’envie les oiseaux sans mémoire ». Englués que nous sommes dans les lim­ites du réel, nous ne pou­vons que ressen­tir la soif, cette soif qu’aucun mot, aucune eau ne peut étanch­er, et on en apprend alors un peu plus sur ce « tu », qui serait cette soif elle-même. Jusqu’à ce qu’enfin, dans les derniers poèmes, con­tact soit pris avec un « tu » qui s’incarne : « si tu savais à quel point ça me touche de te touch­er », et même alors, cette iden­ti­fi­ca­tion nous joue des tours, les « je t’aime » jetés ne deviendraient-ils pas des « je m’aime » ? L’autre n’est-il pas moi ? (« il boit du café, comme moi »). Le poète nous laisse dans l’indécision. Nous aurons tou­jours des moments de répit, où « tout devient douceur » et où « mes mains se nour­ris­sent de toi » mais aus­si des moments de douleur où nous souf­frirons de soli­tude et de ver­tige face à nous-mêmes. Seule la nuit peut-être… seule la nuit peut-être nous calmera car elle com­porte des rêves et que « le grand bateau du lit / porte plus loin nos deux som­meils ».

Présentation de l’auteur

Alain Nouvel

Alain Nou­v­el un enseignant et un écrivain français. Philo­logue et his­to­rien, il a été maître de con­férences à l’U­ni­ver­sité de Mont­pel­li­er II. Auteur de nom­breux ouvrages, directeur de la col­lec­tion “Con­nais­sance de l’Oc­c­i­tanie”, il a traduit égale­ment du français en occitan. 

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