Philippe BARROT, Marché aux timbres

Par |2021-05-06T07:31:23+02:00 6 mai 2021|Catégories : Critiques, Philippe Barrot|

Tim­bré, par-dessus le marché !

Oui, il faut être non pas totale­ment fêlé, ce qui induirait une faille de laque­lle il serait impos­si­ble de sor­tir, mais un fétu tim­bré, déli­cate­ment den­telé du crâne, de celui de Mar­i­anne en l’occurrence, pour con­cevoir une quête de la vérité du timbre.

Philippe Bar­rot n’est pas que l’éditeur de PhB édi­tions, ni le directeur de la fameuse revue Les chroniques du çà et là, ni encore l’auteur de deux romans chez Nadeau, il est aus­si l’auteur d’un recueil de nou­velles à domi­cile, Sol Per­du, que nous avons chroniqué naguère. Et le voilà qui récidive avec cette fois un opus­cule sur les vis­ages de la République, vue à tra­vers la lorgnette de la vignette, com­mune et sans cote, fig­u­rant Mar­i­anne, des années 20 à nos jours. Un petit bijou, dont les facettes reflè­tent les rival­ités, les modes, les ten­dances, les idéolo­gies, les caprices de l’histoire et jusqu’aux com­mu­nau­tarismes récents. Qui l’eût cru ? Mar­i­anne, héroïne pros­ti­tuée à son corps défen­dant aux divers courants poli­tiques jusqu’à devenir méconnaissable.

Voilà, on en con­vien­dra, un sujet ter­ri­ble­ment à la mode tant la cor­re­spon­dance est dev­enue mori­bonde, qua­si obsolète… Ce livret, estampil­lé au cen­tre de sa cou­ver­ture par une esquisse de Mar­i­anne schtroum­fée aux cheveux libres sur fond de texte anonymé, est écrit en langue déli­cate, minu­tieuse, mani­aque et cepen­dant famil­ière, ourlée d’humour et bous­culée par des accès de con­vic­tion que nous parta­geons, au risque de recevoir quelques trognons de rainette sur notre plus beau pro­fil, bien que jamais icelui ne fût choisi pour mod­èle postal, hélas…

Philippe Bar­rot, Marché aux tim­bres, PhB édi­tions, 2021.

Ce qui charme en cet opus, c’est pré­cisé­ment la capac­ité de s’intéresser à de grands sujets, la République, au tra­vers du lucarnon d’un tim­bre de col­lec­tion banal, sans autre valeur que celle de l’acheminement et de l’honorer d’un délire d’interprétation poli­tique et esthé­tique des plus savoureux et per­ti­nent. Ce qui importe ici n’est pas la pos­ses­sion d’un tré­sor marc­hand mais la plongée de l’adulte dans son enfance de col­lec­tion­neur et celle de l’enfant dans ces havres secrets où s’échangent les ami­tiés, les pas­sions nais­santes et où la per­son­nal­ité se maçonne con­tre la répéti­tion. Un tim­bre vient-il à semer le doute, l’œil expert du petit col­lec­tion­neur de mod­este bourse que fut le nar­ra­teur ne lésin­era pas sur l’expertise : loupe, micro­scope et recours à un expert du chro­ma­tisme phi­latélique vien­dront à bout de ce micro­cosme dont l’auscultation, voire l’autopsie seules lui con­fèrent son intime valeur. Authen­ti­fi­er un tim­bre par­mi ses sem­blables, c’est s’authentifier soi-même, se déchiffr­er par­mi les autres, à tra­vers une quête sans fin et un lan­gage secret dont le lecteur néo­phyte goûte l’exotisme.

« Provenant de vieilles cor­re­spon­dances, les aéro­planes décol­lés des enveloppes par immer­sion dans l’eau avaient souf­fert au cours du séchage en se gon­do­lant, les angles recro­quevil­lés. Pour les ren­dre présenta­bles, G. les repas­sa au fer bien chaud. Était-ce la semelle du fer, l’excès de chaleur qui mod­i­fièrent à ce point le bleu ini­tial le faisant nav­iguer entre bleu ciel, cobalt et out­remer ? » (p .14) Tout y est : l’eau, l’air le feu, la terre (par la semelle), la mer, le ciel, l’envol, la méta­mor­phose… Le tim­bre comme mise en abyme de la grande His­toire et de l’histoire per­son­nelle. Le tim­bre comme le plus petit tapis volant au monde.

Le tim­bre aus­si comme enjeu de telles rival­ités qu’en offrir des repro­duc­tions eût été pour l’auteur et l’éditeur suc­comber à des avalanch­es de procès, assor­tis peut-être de trognons de rainette. Le tim­bre requiert un peu de retenue.

Présentation de l’auteur

Philippe Barrot

Philippe Bar­rot a créé plusieurs revues dont Les Cahiers du topographe (1984- 1985), a par­ticipé au comité de rédac­tion de la Quin­zaine lit­téraire durant une dizaine d’années. Deux romans pub­liés : High Light Cig­a­rettes, Vic­to­ria & Cie. Cochercheur con­sul­tant sur la soci­olo­gie de la tra­duc­tion à l’Université de Montréal.

 

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Tristan Felix

Tris­tan Felix est née au Séné­gal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et poly­mor­phe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle pub­lie en vers comme en prose, chronique et, pen­dant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poé­tiques. Elle est aus­si dessi­na­trice, pho­tographe, mar­i­on­net­tiste (Le Petit Théâtre des Pen­dus), con­teuse en langues imag­i­naires et clown trash (Gove de Crus­tace). Elle donne des spec­ta­cles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, insti­tuts cul­turels ou sco­laires, fes­ti­vals. Elle expose ses dessins et pho­togra­phies. Elle organ­ise des lec­tures-prouess­es sur scène ou à la radio, des Tro­quets Sauvages, des ate­liers de cal­ligra­phie et des con­férences ani­mées sur la manip­u­la­tion, à Paris comme en province. Elle enseigne par­al­lèle­ment les let­tres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris. En 2008, elle fonde avec le musi­cien com­pos­i­teur Lau­rent Noël L’Usine à Mus­es, pour la pro­mo­tion des arts vifs et de la poésie, et fab­rique des courts-métrages avec son com­plice nicAmy, cam­era­man. Elle cul­tive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créa­tures venues d’ailleurs ten­tent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquié­tant et jubi­la­toire, entre théâtre de rue intérieure, cab­i­net de curiosités et cirque poé­tique. Recueils — Heurs, Dumerchez, 2002. — Fran­chis­es, avec Philippe Blondeau, L’Arbre, 2005. — À l’Ombre des Ani­maux (poèmes et pho­togra­phies), L’Arbre, 2006. — Coup Dou­ble, (poèmes et pho­togra­phies), avec Ph. Blondeau, Corps Puce,  2009. — Ovaine (con­telets et dessins), Her­maph­ro­dite, 2009. Gravure, V.Rougier éd. 2011 (pour Pile de Proverbes de C. Kaï­teris) — Jour­nal d’Ovaine, L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Trip­tyque des Abysses (dessins) ; Quatuor à fils (dessins/poèmes), L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Volée de Plumes (dessins à 2 plumes avec Gabrielle B. Pes­li­er), L’Atelier de l’Agneau, 2013. — Trois ouvrages col­lec­tifs chez Corps Puce. — Aphon­ismes et Avis de Recherche, Flam­mar­i­on, 2013, 2015 (col­lec­tifs). — Les Farces du Squelette (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2014. — L’Ivre de Bor­ds (textes de M. Mouri­er, dessins de T. Felix), Car­ac­tères, 2014. — Sorts, poèmes, Hen­ry, 2014. — Bruts de Volière (textes et dessins, avec M. Mouri­er), L’Improviste, 2015. — Zinzin de Zen (textes et pho­togra­phies), Corps Puce, 2016. — Pen­sée en herbe du XXIe siè­cle (apho­rismes de col­légiens), Corps Puce, 2016. — Obser­va­toire des extrémités du vivant (textes et pho­togra­phies), Tin­bad, 2017. — Alphabête, (dessins, poèmes et col­lages, avec Lau­re Mis­sir), Les deux Corps, 2017. — Aphon­ismes (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2017. Revues La Passe, Dias­poriques, Diérèse, Dis­so­nances, Sar­razine, Trac­tion-Bra­bant, Comme en Poésie, Poésie Pre­mière, Con­tre-allée, Décharge, Le Grog­nard, Empreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Tinbad…
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