Jean-Louis Rambour, Pauvres de nous, Le Travail du monde

Par |2021-05-21T18:40:24+02:00 20 mai 2021|Catégories : Critiques, Jean-Louis Rambour|

Un vol­ume qui n’existe pas

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs con­tre nous endurcis,

 

Ah, on ne pend plus comme il y a six cents ans, au bon temps de Vil­lon et de sa Bal­lade des Pen­dus, du moins, chez nous, ne pend-on plus au bout d’une corde (encore qu’au bout du rouleau on puisse ain­si en finir sans l’aide de per­son­ne) mais au bout d’une chaîne de tra­vail ou de sa chi­enne de vie de laque­lle on a été vio­lem­ment décroché – on n’aurait pas fait l’effort de s’accrocher, dis donc, vil fœtus, on aurait mil­ité pour ne pas être que de la viande à pro­duire, on aurait lâché la Cordée de la Réus­site, on aurait même man­qué de Résilience, de ce « con­cept à la con » comme dirait le poète Philippe Blondeau (cet autre poète picard et ami), on aurait man­qué de cette grâce de survie dou­teuse, curieuse­ment dans le vent du bien-être uni­versel et auto-suff­isant, de cette menterie scan­daleuse qui dis­culpe voire escamote le bour­reau et taxe la vic­time d’inapte à la réus­site, et tout cela en douceur, les bras en croix. On aurait fail­li, quoi.

On dit qu’il n’y a plus d’ouvriers, qu’ils ont été spec­tral­isés, par­don, vir­tu­al­isés, même plus « manœu­vres », ou qu’ils se sont enrichis par ruis­selle­ment et même qu’ils seraient passés de com­mu­nistes à fachos, avec un gilet jaune aux car­refours pour qu’on les voie mieux. Quelle impu­dence… On dit telle­ment de choses à tort et à tra­vers qu’on ne sait plus qui dit quoi ni d’où il cause, qui voit qui ni d’où il voit. Il suf­fit pour­tant de pos­er, comme le fait notre poète, son regard humain sur l’humain, dans le respect des formes, des formes poé­tiques pas tout à fait aban­don­nées à elles-mêmes, non pas résilientes, mais résistantes.

Jean-Louis Ram­bour est l’auteur d’une soix­an­taine de recueils poé­tiques, sans compter les ouvrages col­lec­tifs, les nou­velles, et cinq romans. Il nous écrit depuis un demi-siè­cle, une sacrée paye, gag­née – et c’est pré­cieux – à l’huile essen­tielle de son front penseur, dis­crète­ment fron­deur, per­spi­cace, ironique — mais d’une ironie facétieuse qui jamais ne se dépar­tit de la ten­dresse, cette ver­tu (étrangère aux bour­souf­flures con­tem­po­raines) qui récuse toute vio­lence et sait s’immiscer, avec l’empathie de l’innocent, au cœur de l’objet d’observation pour le mieux dress­er sur ses pattes, le défendre et le revendiquer.

Jean-Louis RAMBOUR, Pau­vres de nous, Gros Textes, 2020, Pho­togra­phies de l’auteur, 75 p., 12 €.

Il est rare en écri­t­ure d’être incisif dans la sou­p­lesse et la minu­tie, sans s’émousser. Les deux ouvrages sor­tis coup sur coup en cette douloureuse année 2020 se penchent sur les lais­sés pour compte, qu’ils soient les gueux de la rue, dans Pau­vres de nous ou les tra­vailleurs exsangues dans Le tra­vail du monde, deux livres qui accueil­lent en poésie ce qui ne vaut pas un kopek. Qu’on soit clair : nul pathos vendeur, nulle com­plai­sance voyeuriste, nulle fan­taisie distopiste ; non plus une poésie mil­i­tante à sigle. Ecrire de la poésie n’est-ce déjà un acte de bar­ri­cade con­tre la laideur d’un monde inféodé au prof­it ? N’est-ce déjà se vian­der dans ce qui n’a pas de prix ? N’est-ce ver­balis­er l’encore inef­fa­ble et l’inaliénable ? Jusqu’à quand ? Encore faut-il que poésie ne cop­ule pas avec l’abscons, le moi débrail­lé, la néan­ti­tude méta­physique ou la poéréal­ité de gondole.

Ici, nous sommes en terre sobre, com­pacte, à grains ser­rés, à la lim­ite d’un hyper­réal­isme toute­fois sub­jec­tif, infléchi par une affec­tion naturelle pour la dérélic­tion. Qu’ont-ils d’intéres­sant (« être par­mi ou entre » !) ces moins que rien, clo­do, SDF, junkies, alcoo­los, punks à chien, men­di­ants, clochards célestes ou encore ces ouvri­ers d’usine, chômeurs, déclassés, tourneurs, infir­mières, appren­ti tailleur, con­duc­teur de pelle mécanique, mineurs, fileuses, grévistes ? Eh bien, ils sont « Pau­vres de nous », des éclats de notre miroir en sur­sis, des fugi­tifs de notre par­a­digme bran­lant, des exem­ples de notre mémoire en devenir – c’est-à-dire en voie de dis­pari­tion. Ecrire c’est aus­si remem­br­er, dans l’urgence, rétablir des haies pour qu’y chantent à nou­veau les espèces presque décimées, c’est se recueil­lir – pour les recueil­lir – sur les presque dis­parus, ceux dont le vol­ume n’existe pas au regard de la société pro­duc­tiviste. Ceux qui ne sont rien et qui peut-être, comme chez les four­mis, sauveront le groupe exténué, font la fine fleur des poèmes de Ram­bour. Sous forme de quin­zains libres dans Pau­vres de nous, sous forme de dizains d’alexandrins non rimés (le gueux ne rime à rien qu’à lui-même) dans Le tra­vail du monde.

Jean-Louis Ram­bour, Le Tra­vail du Monde, L’herbe qui trem­ble, 2020, Pein­tures de Jean Morette, 130 p., 15 €.

Le pre­mier est assor­ti de clichés de l’auteur qui, loin d’être des images d’artiste, sont des saisies par sur­prise à par­tir desquelles décrypter la pro­fondeur d’un être au monde, sur lesquelles pos­er un regard curieux et sur­pris car le poète effectue des écarts d’univers ou des cuts qui rompent l’horizon d’attente : si bien qu’on aimerait être / l’enfant accueil­li dans cette poitrine de laine entre / le sourire du mou­ton et les zébrures du foulard  ou C’est la seule mar­que / de respect qu’il peut s’offrir : ne pas laiss­er penser / à l’échoué que sa déchéance a été numérisée. Ici encore : retrou­ver le cri pri­mal / qui vaut mieux que le silence gelé et minéral/ d’un coin qui exclut la belle révo­lu­tion des astres. Et puis là : A genoux, dans le temps où / les man­nequins des vit­rines se désha­bil­lent. C’est que ces images, bien que ou parce que brutes, sont prop­ices à des incur­sions soci­ologiques, anthro­pologiques ou esthé­tiques. Elles sont le médi­um d’un regard par-delà les apparences, ain­si que des pho­toman­cies. Jean-Louis Ram­bour lit ses clichés et nous en délivre les mys­tères, à hau­teur d’assis, de vautré ou de couché. On songe à ce film boulever­sant Au bord du monde, de Claus Drex­el, 2013, dans lequel le cam­era­man filme à hau­teur des exclus, afin de leur restituer un vol­ume, une den­sité qu’ils ont per­dus. Les images devi­en­nent des archives pour qui ne saurait ou n’aurait pas su regarder, des états irré­cus­ables d’un monde frac­turé. Mal­gré tout, l’observateur y va par­fois de sa pointe d’humour noir, avec un lapin blanc, Char­lie Chap­lin, les banko­mats qui ren­dent la vie des men­di­ants plus légère… parce que tous les signes avant-coureurs de la mort ne doivent pas s’étouffer sur eux-mêmes mais s’offrir la vacance d’une hési­ta­tion de l’âme, aux pris­es avec son absurdité.

 

Le sec­ond livre, Le tra­vail du monde, de plus belle fac­ture édi­to­ri­ale, à notre avis, est scan­dé par des craies de Jean Morette, som­bres, enfumées, gran­uleuses, aux géométries brouil­lées qui dis­ent l’asphyxie du monde du tra­vail. Tous les dizains d’alexandrins, ici, se ter­mi­nent par une manière de chute qui bran­dit le poème tout entier comme un cal­i­cot de protes­ta­tion : Ils sont les spec­tres munis d’un marteau sans fau­cille.Ou : On dirait de la chair pri­ant les engrenages. La var­iété des domaines du labeur évo­qués trahit une con­nais­sance des métiers les plus pénibles. C’est que le poète n’est pas per­ché mais inclus dans la cité et sa mémoire qui fait irrup­tion de la façon la plus inat­ten­due par­fois ne lui fait pas défaut : chemise à car­reaux, béret, fléau à blé, Bar­dot, Bel­mon­do, sher­pas d’Annapurna, le tun­nel sous la Manche, Mireille Math­ieu, Ava Gar­ner… Le poète insai­siss­able se per­met des embardées d’images qui font de chaque poème un objet imprévis­i­ble. Il revis­ite le monde du tra­vail pour en faire le Tra­vail du monde car tous ces métiers tra­vail­lent le monde, le sculptent – il ne faudrait quand même pas l’oublier. On y laisse sa peau, à force, des lam­beaux de pages blanch­es qu’il faut noircir.

 

Poésie pro­lé­tari­enne ? A tout le moins une poé­tique du tra­vail, sans effets de manche que ceux qui la font se retrouss­er pour une mise à l’ouvrage bien faite, si loin des clichés poéréal­istes con­tem­po­rains et vendeurs. En ces deux recueils qui se com­plè­tent, le lecteur, touché par l’exercice d’un verbe intime à son objet, entend la mort œuvr­er au cœur de tous ceux que la société a « ratés » tout autant que dans les mécan­ismes du tra­vail alié­nant. La poésie ici s’engage sur la voie d’une rêver­ie exacte. Tout poème y est un acte poli­tique puisqu’il entend sous­traire son corps et celui dont il par­le à toute forme d’emprise. La poésie comme salut, à saluer.

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Présentation de l’auteur

Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Ram­bour est né en 1952 à Amiens. Il habite désor­mais dans le San­terre, à l’est du départe­ment de la Somme.

Poésie

Mur, La Grisière, 1971

Réc­its, Saint-Ger­­main-des-Prés, 1976

Petite Biogra­phie d’Edouard G., CAP 80, 1982

Le Poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984

Sébastien, poème pour Mishi­ma, Les Cahiers du Con­flu­ent, 1985

Le Poème en temps réel, CAP 80, 1986

Com­po­si­tion avec fond bleu, Encres Vives, 1987

Françoise, blot­tie, Inter­ven­tions à Haute Voix, 1990

Lap­idaire, Corps Puce, 1992

Le Bois de l’assassin, Pold­er, 1994

Le Guet­teur de silence, Rétro-Viseur, 1995

Théo, Corps Puce, 1996

L’ensemblier de mes pris­ons, L’Arbre à Paroles, 1996

Le Jeune Homme sala­man­dre, L’Arbre, 1999

Autour du Guet, L’Arbre à paroles, 2000

Scènes de la grande parade, Le Dé bleu, 2001

Pour la Fête de la dédi­cace, Le Coudri­er, 2002

La nuit revenante, la nuit, Les Van­neaux, 2005

L’Hécatombe des ormes, Jacques Bré­mond, 2005

Ce Monde qui était deux (avec Pierre Gar­nier), Les Van­neaux, 2007

Le seiz­ième Arcane, Corps Puce, 2008

Clore le Monde (avec un dessin de Ben­jamin Ron­dia), L’Arbre à Paroles, 2009

Partage des eaux, La Métairie Bruyère, Press­es des édi­tions R. et L. Dutrou, 2009

Cinq matins sous les arbres, in Art africain, Ed. Vive­ment dimanche, 2009

Anges nus, Le Cad­ran ligné, 2010

Moi in the sky, Press­es de Semur, 2011

La Dérive des con­ti­nents, Musée Bouch­er-de-Perthes, 2011

Démen­tis, Livre d’artiste conçu avec Maria Desmée, Col­lec­tion Les Révélés, 2011

La Vie crue (avec vingt encres de Pierre Tré­fois), Corps Puce 2012

Nou­velles

Héritages (sous le pseu­do­nyme de Frédéric Manon), CAP 80, 1982

Aban­don de siè­cle, G & g, 2003

Tan­tum ergo, Aschen­dorff Ver­lag, 2013

Romans

Les douze Par­fums de Julia (sous le pseu­do­nyme de Frédéric Manon), La Vague verte, 2000

Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002

Car­refour de l’Europe, La Vague verte, 2004

Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Tristan Felix

Tris­tan Felix est née au Séné­gal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et poly­mor­phe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle pub­lie en vers comme en prose, chronique et, pen­dant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poé­tiques. Elle est aus­si dessi­na­trice, pho­tographe, mar­i­on­net­tiste (Le Petit Théâtre des Pen­dus), con­teuse en langues imag­i­naires et clown trash (Gove de Crus­tace). Elle donne des spec­ta­cles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, insti­tuts cul­turels ou sco­laires, fes­ti­vals. Elle expose ses dessins et pho­togra­phies. Elle organ­ise des lec­tures-prouess­es sur scène ou à la radio, des Tro­quets Sauvages, des ate­liers de cal­ligra­phie et des con­férences ani­mées sur la manip­u­la­tion, à Paris comme en province. Elle enseigne par­al­lèle­ment les let­tres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris. En 2008, elle fonde avec le musi­cien com­pos­i­teur Lau­rent Noël L’Usine à Mus­es, pour la pro­mo­tion des arts vifs et de la poésie, et fab­rique des courts-métrages avec son com­plice nicAmy, cam­era­man. Elle cul­tive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créa­tures venues d’ailleurs ten­tent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquié­tant et jubi­la­toire, entre théâtre de rue intérieure, cab­i­net de curiosités et cirque poé­tique. Recueils — Heurs, Dumerchez, 2002. — Fran­chis­es, avec Philippe Blondeau, L’Arbre, 2005. — À l’Ombre des Ani­maux (poèmes et pho­togra­phies), L’Arbre, 2006. — Coup Dou­ble, (poèmes et pho­togra­phies), avec Ph. Blondeau, Corps Puce,  2009. — Ovaine (con­telets et dessins), Her­maph­ro­dite, 2009. Gravure, V.Rougier éd. 2011 (pour Pile de Proverbes de C. Kaï­teris) — Jour­nal d’Ovaine, L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Trip­tyque des Abysses (dessins) ; Quatuor à fils (dessins/poèmes), L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Volée de Plumes (dessins à 2 plumes avec Gabrielle B. Pes­li­er), L’Atelier de l’Agneau, 2013. — Trois ouvrages col­lec­tifs chez Corps Puce. — Aphon­ismes et Avis de Recherche, Flam­mar­i­on, 2013, 2015 (col­lec­tifs). — Les Farces du Squelette (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2014. — L’Ivre de Bor­ds (textes de M. Mouri­er, dessins de T. Felix), Car­ac­tères, 2014. — Sorts, poèmes, Hen­ry, 2014. — Bruts de Volière (textes et dessins, avec M. Mouri­er), L’Improviste, 2015. — Zinzin de Zen (textes et pho­togra­phies), Corps Puce, 2016. — Pen­sée en herbe du XXIe siè­cle (apho­rismes de col­légiens), Corps Puce, 2016. — Obser­va­toire des extrémités du vivant (textes et pho­togra­phies), Tin­bad, 2017. — Alphabête, (dessins, poèmes et col­lages, avec Lau­re Mis­sir), Les deux Corps, 2017. — Aphon­ismes (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2017. Revues La Passe, Dias­poriques, Diérèse, Dis­so­nances, Sar­razine, Trac­tion-Bra­bant, Comme en Poésie, Poésie Pre­mière, Con­tre-allée, Décharge, Le Grog­nard, Empreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Tinbad…
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