Jean-Louis Rambour, 33 poèmes en forme de nouvelles (ou l’inverse)

Par |2022-04-23T12:03:48+02:00 20 avril 2022|Catégories : Critiques, Jean-Louis Rambour|

Voilà des brèves de poésie, à moins que ce soit des nou­velles comme le titre l’indique… on ver­ra qu’il s’agit plutôt d’« anci­ennes » : les textes ont une couleur passée, celle d’une nos­tal­gie des temps anciens, ceux des grands par­ents plutôt que des par­ents, qu’illustre ce passage :

 

L’horloge com­toise, elle, est portée par son fronton
et par ses pieds, le cad­ran tourné vers le ciel.
Beau­coup de femmes regar­dent son pas­sage et
un vrai cortège se forme depuis le seuil de la maison 
jusqu’au camion qui attend la fin du chargement.
Les vis­ages sont graves et les vieilles dames ont pris
leur voix de messe devant le cer­cueil au pen­d­ule arrêté

 

…. Cette petite céré­monie poé­tique comme signe de l’enterrement du temps passé…

Dès que l’on remonte deux généra­tions, on entre dans la mytholo­gie. Les ancêtres sont dotés de qual­ités imag­i­naires, ils sont en passe de devenir des héros, voire des divinités. Ram­bour nous fait rêver à une petite enfance idéal­isée d’être dis­parue : en ce temps-là, « les échanges de parole » étaient « plus sou­ples, liés, on sen­tait mieux la douceur / de l’air, on pou­vait dire des mots plus aimables. » ; au temps de Guy Mol­let, il suff­i­sait de trois beautés pour faire une ver­sion des trois Grâces (bien qu’elles tien­nent « un sac empli de guer­res, d’accouchements et de deuil ») ; on voit défil­er des mil­lions d’enfants assis « sur la célèbre Mull­ca / aux tubu­lures d’acier, soit la chaise la plus laide / jamais conçue, d’où par­taient l’ennui, l’angoisse / l’impatience, par­fois l’enthousiasme. Par­fois la jouissance. »

Autant de vignettes épinglées sur les pages… 

Jean-Louis Ram­bour, 33 poèmes en forme de nou­velles (ou l’inverse), Éd. Les Lieux-Dits, coll. Cahiers du Loup bleu, 39 pages, 7 €.

Qui gen­ti­ment font le cham­boule-tout du genre poé­tique, comme l’indique le titre de Ram­bour : s’agit-il de nou­velles, ou de poèmes ? Qu’importe, sem­ble-t-il sug­gér­er. La présen­ta­tion en lignes non jus­ti­fiées à droite, les phras­es par­fois brisées en leur milieu comme autant de ren­vois, à la manière de Ver­laine et de bien d’autres, les textes ne rem­plis­sant pas la page, pas plus que ne le ferait un son­net… l’ensemble présente la sig­nalé­tique habituelle : « atten­tion, poésie ! », si l’on en croit ses yeux. 

Pour­tant, cela ressem­ble plutôt à de la prose découpée… 

À la lec­ture, la charge est évidem­ment poé­tique : elle en a la ful­gu­rance, on pour­rait dire que l’auteur a con­nu des flash­es, vite (mais savam­ment) déposés sur la page. 

Ram­bour met ain­si en place une forme poé­tique plutôt nou­velle pour un temps passé, un temps sépia, de la couleur des pho­tos anciennes… 

Du coup on accepte chez lui ce qui pour­rait être perçu comme un passéisme, on goûte ses sou­venirs trop idéal­isés pour être vrais. Et puis, une gen­tille régres­sion, le temps d’un rêve, c’est telle­ment bon lorsque les images pro­posées sont nim­bées d’une telle ten­dresse et d’une telle douceur (qui n’excluent pour­tant pas les sauvageries d’antan). 

Si le passé vient hanter le présent, c’est qu’aujourd’hui est un temps déserté, main­tenant qu’Hulluch, « la cité minière / con­stru­ite sur les tranchées alle­man­des » s’est assoupie, que sainte Barbe n’a plus de mineurs à protéger. 

« Vous n’aviez pas et saviez aimer. Même par­ler aux anges. » Voilà, pour Jean-Louis Ram­bour, ce qui serait perdu. 

 

Présentation de l’auteur

Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Ram­bour est né en 1952 à Amiens. Il habite désor­mais dans le San­terre, à l’est du départe­ment de la Somme.

Poésie

Mur, La Grisière, 1971

Réc­its, Saint-Ger­­main-des-Prés, 1976

Petite Biogra­phie d’Edouard G., CAP 80, 1982

Le Poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984

Sébastien, poème pour Mishi­ma, Les Cahiers du Con­flu­ent, 1985

Le Poème en temps réel, CAP 80, 1986

Com­po­si­tion avec fond bleu, Encres Vives, 1987

Françoise, blot­tie, Inter­ven­tions à Haute Voix, 1990

Lap­idaire, Corps Puce, 1992

Le Bois de l’assassin, Pold­er, 1994

Le Guet­teur de silence, Rétro-Viseur, 1995

Théo, Corps Puce, 1996

L’ensemblier de mes pris­ons, L’Arbre à Paroles, 1996

Le Jeune Homme sala­man­dre, L’Arbre, 1999

Autour du Guet, L’Arbre à paroles, 2000

Scènes de la grande parade, Le Dé bleu, 2001

Pour la Fête de la dédi­cace, Le Coudri­er, 2002

La nuit revenante, la nuit, Les Van­neaux, 2005

L’Hécatombe des ormes, Jacques Bré­mond, 2005

Ce Monde qui était deux (avec Pierre Gar­nier), Les Van­neaux, 2007

Le seiz­ième Arcane, Corps Puce, 2008

Clore le Monde (avec un dessin de Ben­jamin Ron­dia), L’Arbre à Paroles, 2009

Partage des eaux, La Métairie Bruyère, Press­es des édi­tions R. et L. Dutrou, 2009

Cinq matins sous les arbres, in Art africain, Ed. Vive­ment dimanche, 2009

Anges nus, Le Cad­ran ligné, 2010

Moi in the sky, Press­es de Semur, 2011

La Dérive des con­ti­nents, Musée Bouch­er-de-Perthes, 2011

Démen­tis, Livre d’artiste conçu avec Maria Desmée, Col­lec­tion Les Révélés, 2011

La Vie crue (avec vingt encres de Pierre Tré­fois), Corps Puce 2012

Nou­velles

Héritages (sous le pseu­do­nyme de Frédéric Manon), CAP 80, 1982

Aban­don de siè­cle, G & g, 2003

Tan­tum ergo, Aschen­dorff Ver­lag, 2013

Romans

Les douze Par­fums de Julia (sous le pseu­do­nyme de Frédéric Manon), La Vague verte, 2000

Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002

Car­refour de l’Europe, La Vague verte, 2004

Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Mathias Lair

Math­ias Lair Liaudet est écrivain, philosophe et psy­ch­an­a­lyste. Il a pub­lié une trentaine de poèmes, romans et nou­velles, d’essais chez une trentaine d’éditeurs qu’on dit « autres ». On trou­ve ses chroniques dans les revue Décharge et Rumeurs ; égale­ment des notes de lec­ture et cri­tiques dans divers­es revues et divers sites. Sous le nom de Jean-Claude Liaudet, il a pub­lié des ouvrages de psy­ch­analyse, et par­fois de poli­tique, chez L’Archipel, Fayard, Flam­mar­i­on, Albin Michel, Odile Jacob. Depuis qu’il a créé, dans les années 80, le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte Con­tre le Rack­et de Édi­tion) il défend le droit des auteurs. Il est actuelle­ment élu au comité de la SGDL (Société des Gens De Lettres).
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