Brigitte Gyr, Partition tombée en poussière

Par |2022-05-21T18:49:55+02:00 20 mai 2022|Catégories : Brigitte Gyr, Critiques|

Brigitte Gyr a un don pour dire l’énigme, elle le sait :

aujourd’hui comme hier
nous traçons
ce que par avance 
tel un pacte sacré
nous renonçons
à          connaître

 

Est-ce pourquoi son écri­t­ure m’enchante – au sens fort du mot. Avec elle, j’entre dans un univers où les choses comme les êtres ont le trem­blé que j’aime ; et ses images, ses fig­ures sont tou­jours inat­ten­dues, elles nous ouvrent à des musiques nou­velles, des sen­sa­tions qu’on n’avait pas con­nues. On a le sen­ti­ment qu’elle suit son phrasé, autant qu’elle le guide. D’où la pro­fonde légèreté de son écriture ?

D’après Par­ti­tion tombée en pous­sière, son dernier recueil dédié à sa mère la pianiste Suzanne Gyr (qui réal­isa de 1944 à 1947 une série de 53 dis­ques 78 t/mn pour His Master’s Voice), une exé­cu­tion aurait eu lieu un pre­mier de l’an – peut-être afin d’inaugurer la pre­mière année d’une vie nou­velle ? Voilà ce que j’imagine. Il avait fallu 

couler ce que l’on nomme mémoire
dans une cuve façon ciment 
s’empêcher de penser

 

Brigitte Gyr, Par­ti­tion tombée en pous­sière, La Rumeur libre, col­lec­tion Plu­part du temps, 2021, 84 pages, 15 €.

Mais on ne se débar­rasse pas si facile­ment de sa mère, elle revient toujours :

sur fond tranché dans le vif
j’ai aperçu son vis­age arrêté sur un accord
l’épaisseur de cette mémoire
l’épaisseur de cette mémoire
                     gelée
                     cette année-là
m’est revenue
                     en vrac

… mais pas les accords dont la petite fille, couchée sous le piano, réson­nait tout entière. Elle écrit  quelque part que sa mère craig­nait les mots et que ses doigts par­laient pour elle… 

Est-ce pourquoi ses poèmes s’égrènent sur le fond d’une déso­la­tion dont on aurait per­du la mémoire ? 

jamais ne se descelle
la tombe
close sur un tout pre­mier secret

Une déso­la­tion que la beauté de l’écriture con­tred­it… et je pense au blues (rien de clas­sique pour­tant !), de chanter leur mal­heur les esclaves retrou­vaient une vie. 

du plus pro­fond de ma mémoire confuse
remonte par­fois comme un présage
l’avant scène
le trac qui glaçait ses doigts 
han­tait les fau­teuils rouges 

Rouges comme « le rideau couleur sang »… Le guichet a fer­mé, écrit Brigitte Gyr. Tous les guichets se fer­ment un jour ou l’autre. Elle sem­ble ne pas pou­voir s’en con­sol­er. Mais

il me reste en partage
à épel­er des notes
                sans solfège
à écrire
               sans grammaire

 

Présentation de l’auteur

Brigitte Gyr

Brigitte Gyr est née à Genève. Après ses études  (droit et sci­ences poli­tiques) elle  pra­tique en tant qu’avocate. Puis s’établit à Paris, où par­al­lèle­ment à son tra­vail d’écriture (poésie,     nou­velles, théâtre, livres jeunesse), elle tra­vaille comme tra­duc­trice et ani­me des ate­liers d’écriture.  Elle par­ticipe à des fes­ti­vals en France et à l’étranger.

Bib­li­ogra­phie 

Brigitte Gyr a pub­lié une quin­zaine d’ouvrages en poésie, dont de nom­breux livres d’artiste notam­ment : Par­ler nu édi­tions Lan­sk­ine (prix Charles Vil­drac 2012 de la SGDL) ; Incer­ti­tude de la note juste, édi­tions Lan­sk­ine 2014 ; (pre­mio di Ligrio, Rome : 2015), le vide notre demeure (La Rumeur libre). Brigitte Gyr écrit pour le théâtre (La Dic­ta­trice, 2017) et pour la jeunesse (Edi­tions du Rocher/ Los Païs d’enfance), ain­si que des nou­velles (pub­liées en revues : Bozzet­to (Suisse), Matrix (Alle­magne), Har­fang, Siè­cle 21… Elle fig­ure dans de nom­breuses antholo­gies français­es, et bilingues. Ses poèmes sont traduits en plusieurs langues (alle­mand, ital­ien, anglais, espag­nol, hébreu, grec, arabe, slovène.

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Mathias Lair

Math­ias Lair Liaudet est écrivain, philosophe et psy­ch­an­a­lyste. Il a pub­lié une trentaine de poèmes, romans et nou­velles, d’essais chez une trentaine d’éditeurs qu’on dit « autres ». On trou­ve ses chroniques dans les revue Décharge et Rumeurs ; égale­ment des notes de lec­ture et cri­tiques dans divers­es revues et divers sites. Sous le nom de Jean-Claude Liaudet, il a pub­lié des ouvrages de psy­ch­analyse, et par­fois de poli­tique, chez L’Archipel, Fayard, Flam­mar­i­on, Albin Michel, Odile Jacob. Depuis qu’il a créé, dans les années 80, le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte Con­tre le Rack­et de Édi­tion) il défend le droit des auteurs. Il est actuelle­ment élu au comité de la SGDL (Société des Gens De Lettres).

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