Fulvio Caccia, Ti voglio bene

Par |2023-11-21T09:15:22+01:00 21 novembre 2023|Catégories : Critiques, Fulvio Caccia|

En préam­bule de son poème, Ful­vio Cac­cia com­pare les déc­la­ra­tions de désir (plutôt que d’amour ?) française et ital­i­enne. L’expression française « je t’aime » sonne pour lui comme une déc­la­ra­tion de guerre amoureuse, où l’on ris­querait le tout…  pour tout gag­n­er. Ou tout per­dre. Alors que l’italienne, qui fait son titre, est tout en ron­deur : Ti voglio bene déclare l’amant pré­ten­dant : je te veux du bien.

Du mot amour on ne con­naît guère l’origine. Il pour­rait provenir de l’indo-européen com­mun sem– que l’on retrou­ve dans le mot « sem­blable » : dans la ren­con­tre amoureuse on éprou­ve le sen­ti­ment d’une simil­i­tude… D’autres auteurs sou­ti­en­nent que le voca­ble relève du rad­i­cal indo-européen com­mun am–, « maman », ce qui serait par­ti­c­ulière­ment éclairant : nous pas­sons notre vie à rechercher le pre­mier amour per­du, le seul, le vrai… Selon d’autres auteurs, ce rad­i­cal am–, tou­jours lui, sig­ni­fierait égale­ment « pren­dre », il ren­ver­rait donc à la cupid­ité pro­pre au désir (mer­ci Cupi­don !), ce dont le locu­teur français ne se cache pas quand il déclare : je t’aime.

Il y a un autre ver­sant de l’amour : c’est sa perte. Ful­vio Cac­cia se situe dans cette tra­di­tion élé­giaque ; sur son ver­sant noir. C’est que l’amour, le doux amour, est aus­si un affron­te­ment entre deux étrangers qui, du bord d’un sexe à l’autre, jamais ne pour­ront se reconnaître. 

Le pre­mier mou­ve­ment du poème est titré Métis rhap­sodie. C’est dire que d’emblée nous voilà plongés dans le bruit et la fureur : Métis est la mère d’Athéna la guer­rière, elle est avalée par Zeus, elle restera dans ses entrailles. Nous voici dans un emboite­ment du père, de sa  femme, et de leur enfant : une confusion. 

Mais l’unité éclate. Métis déclare :

Ful­vio Cac­cia, Ti voglio bene, encres de Richard Kill­roy, éd. La Feuille de thé, 2023, 120 pages, 20 €.

Je suis celle qui habite de l’autre côté.
Com­ment savoir si tu mens, répond le poète

Et il ajoute :

Cher petit animal
Trem­blant dans ce sen­tier improbable
Je con­nais tes rus­es, tes faires semblant
Tes astuces, tes pauses

Elle l’a trompé, elle est per­due, il souhait­erait qu’elle ne revi­enne plus le hanter… alors qu’elle est toute sa vie… Tels sont les ter­mes du com­bat : non, mais oui… Tel serait le pro­gramme du poème : 

Des rêves, des rêves à la pelle !
Je me suis réveil­lé pour te ramener 
t’arracher à la nuit 
repren­dre la route où tu t’es échappée

Dans le sec­ond mou­ve­ment titré Actu­al­ité, le poète souhait­erait s’étourdir dans les événe­ments, la voix gogue­narde lui répond :

Débar­rasse-toi de ton ric­tus d’opérette
dont le masque cache mal
la crainte

Petit à petit une irréal­ité se propage, au point d’interroger l’existence du poète comme de son aimée. Le poème deviendrait une inanité. 

Dans le troisième mou­ve­ment éclate la Par­o­die : tel est son titre. 

Com­ment te croire 
main­tenant que tu es dev­enue pure image
Que ton effigie est dans la rue
Tu es même un autel où brûle l’encens

Voici le poète devenu « seul et désœu­vré ». De l’aimée il déclare : « tu es et tu n’es pas », voilà que le rêve trou­ve enfin son assise, jusqu’au dénoue­ment que le lecteur découvrira. 

Je qual­i­fi­ais ce poème d’élégiaque. Dans L’amour du nom, Mar­tine Bro­da sou­tient que le lyrisme amoureux n’est pas l’exultation d’un moi, il serait creusé par un manque, celui du désir. Dans le désir, le poète est aspiré par une Chose per­due dont il n’a pas la notion, sinon qu’elle serait le tout du Tout. Il s’agirait d’un objet per­du, telle­ment per­du qu’il n’aurait pas existé, à jamais bar­ré. Voilà pourquoi les poètes ne peu­vent se con­tenter de l’objet réel, si déce­vant au regard de la Chose per­due. Ils font de l’aimée un impos­si­ble. C’est une morte comme la Sophie de Novalis, l’Hélène de Pierre-Jean Jou­ve, ou c’est la femme à venir (pas encore là !) comme l’Elsa d’Aragon. Elle finit par devenir un pur fétiche, con­den­sée dans un nom, un mythe comme celui de Métis. 

On retrou­ve ce mou­ve­ment dans le poème de Ful­vio Cac­cia. On y retrou­ve une longue glis­sade de la femme réelle, incar­née, à la femme per­due, puis à l’évanescence de sa trace dans un nom, jusqu’à sa dis­pari­tion. Alors peut sur­venir une joie qui serait une réc­on­cil­i­a­tion avec soi, une folle façon de la retrou­ver enfin, dans un désir devenu sans objet. N’est-ce pas le mou­ve­ment même du deuil, qui con­sis­terait à se retrou­ver en reti­rant de l’objet per­du ce qu’on lui avait don­né de soi ? 

Présentation de l’auteur

Fulvio Caccia

Ful­vio Cac­cia a pub­lié  cinq  romans dont Rain Bird (Tran­fini­to 2016) et La Coïn­ci­dence (Trip­tyque 2005), Gold­en Eight­ies un recueil de nou­velles ( Balzac, 19941) et six recueils de poésie dont Ital­ie et autres voy­ages, une co-édi­­tion Noroît/Bruno Doucey édi­teur et Aknos, (édi­tions Guer­ni­ca) couron­né par le prix du Gou­verneur-général du Cana­da en 1994. Ful­vio Cac­cia est l’un des fon­da­teurs du mag­a­zine tran­scul­turel ViceV­er­sa et le directeur-fon­­da­­teur de l’Ob­ser­va­toire de la diver­sité cul­turelle en France. Il ani­me le blogue  www.fulvio-caccia.com

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Mathias Lair

Math­ias Lair Liaudet est écrivain, philosophe et psy­ch­an­a­lyste. Il a pub­lié une trentaine de poèmes, romans et nou­velles, d’essais chez une trentaine d’éditeurs qu’on dit « autres ». On trou­ve ses chroniques dans les revue Décharge et Rumeurs ; égale­ment des notes de lec­ture et cri­tiques dans divers­es revues et divers sites. Sous le nom de Jean-Claude Liaudet, il a pub­lié des ouvrages de psy­ch­analyse, et par­fois de poli­tique, chez L’Archipel, Fayard, Flam­mar­i­on, Albin Michel, Odile Jacob. Depuis qu’il a créé, dans les années 80, le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte Con­tre le Rack­et de Édi­tion) il défend le droit des auteurs. Il est actuelle­ment élu au comité de la SGDL (Société des Gens De Lettres).

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