> Fulvio Caccia, RAPHSODIE

Fulvio Caccia, RAPHSODIE

Par | 2018-06-03T16:07:34+00:00 3 juin 2018|Catégories : Fulvio Caccia, Poèmes|

Andante

La colère te sied bien, te donne de l’éloquence
du grain dans la voix pour ense­men­cer le chant
Ton apos­trophe m’honore
Cependant je ne te crois pas  
Tu me confonds avec un autre
Qu’attends-tu ?
Que je te pro­tège, te prenne dans une sorte
d’emportement comme naguère pour te sou­mette
jouir de toi et ensuite t’abandonner ?
Tu n’as pas chan­gé, tu sais
Tu es res­tée la même
Sans doute te dévoiles-tu davan­tage
tu deviens plus impa­tiente 
main­te­nant que le temps a tres­sé
tes che­veux au cor­dage des cara­velles
Tu veux aller droit au but – mais lequel ? –
Tu me reproches déjà
de ne pas le savoir
de dou­ter de moi (de toi ?)
de ne pas voir la dis­tance croître entre nous
C’est écrit
C’est écrit sous tes pau­pières qui
s’ouvrent et se ferment
séma­phores
pour lire le secret de la musique de sphères  
Et voi­là que tu m’entraînes encor
vers ce blanc inquié­tant
cet hori­zon sans che­min qui tremble
invi­sible
sur la table de chêne au centre de la cui­sine
dont les armoi­ries sont un sty­lo bic
et une plume fon­taine au capu­chon fen­du
Tout un pro­gramme ! 
Le temps reflue, tu n’es pas là
 

Aria

Ce matin, le songe chante mes éter­nue­ments !
C’est par la lignée des femmes que mon nez s’émoustille
par ma mère que ma mémoire convoque à cet ins­tant
Que fait-elle assise sur la petite chaise pliante
dans le ter­rain vague près de la mai­son à Florence ?
C’était avant le grand Déplacement
dans l’autre siècle, dans l’autre pays…
Silence !
Elle lit les lettres d’Amérique !
Elle lit les lettres de son frère
qui a repris lui aus­si la route de l’exil
Que racontent-elles ? Dis-moi
Que chu­chotent ces mots, cailloux semés
comme des bon­bons sur la route du grand Songe
du Mensonge ?
Que voit-elle donc entre les lignes
du récit res­sas­sé et tant de fois imi­té ?
Le grand voyage vers la for­tune ?
Ah ! Ces illu­sions qui incen­dient les cœurs
embrasent les émo­tions
Partir. Recommencer
comme si de rien n’était
Rien
Rien, ce n’est rien

 

Fugue

Mais où diable étais-tu pas­sée ?
Je ne t’ai pas vu par­tir !
Tu aurais vou­lu que je t’appelle par ton nom ?
Que je te dise que « je t’aime ! » 
Que je ne cesse de pen­ser à toi –mais je ne pense qu’à toi !–
Que tu es toute ma vie ! Et plus encore !
Nous ne nous quit­te­rons plus jamais !

Tu ne dis rien ?
Moi aus­si je serai silen­cieux
Va-t-en !
Non !
Reste
Où es-tu ?
Dis-moi quelque chose
Il n’y a ici que le bos­quet de noi­se­tiers
les trilles des oiseaux
le ron­ron du réfri­gé­ra­teur
le pas per­cu­tant du pas­sant dans la rue
le vent dont les branches
aux bour­geons rou­geoient
Où es-tu ?
                 Dans les brous­sailles, les ronces ?
                 la sel­va oscu­ra qui occulte la mémoire ?
                 Entre ces rhi­zomes impro­bables où tu tisses ton refuge ?
Mystère
Tu es mys­tère
C’est ta manière de me dénon­cer
de m’arracher au buis­son ardent
                       où cré­pitent les braises du songe
que je retourne len­te­ment avec les pierres noires, les runes
que tu as lais­sées jadis
Je dois conti­nuer
Il me faut te retrou­ver

 

Ricercare

Les doigts de l’aube fouillent les fron­dai­sons
C’est par là, oui, que tu t’es enfuie
entre le muret et le sureau
par la cano­pée qui déploie ses ailes
osten­soir d’oiseaux
J’ai mis alors mes bottes de sept lieux
pour fouiller les caves et les ruelles
des­cendre dans les égouts, sillon­ner les pas­sages
les contre-allées, les venelles
battre l’espoir pour te trou­ver
Je n’ai que faire de ta fausse pudeur
avers d’un orgueil insen­sé
j’avance au-delà des routes
                               des bois
                               des marais
                               des sai­sons
J’avance vers ton absence
Je marche dans l’indifférence du jour
vers le par­don de la nuit pour rapa­trier
ce qui en reste et l’ériger contre l’ennui
Voici venu le temps des rémi­nis­cences
Tu joues à la marelle sur les trot­toirs étroits
Tu n’es plus cette petite fille qui sau­tille vers le ciel
Le sort t’as fait conjonc­ture, fouillis de lignes et de par­ti­cules
où mes yeux cherchent obs­ti­né­ment les tiens
pour lut­ter l’engourdissement
C‘est le temps des aller­gies. Atchoum !
Le pol­len a déjà encen­sé les jours
Et voi­là que je ne per­çois plus ton odeur
je ne sens plus ta pré­sence
Fragrance bleu­tée, inouïe
Où es-tu main­te­nant ?
Les muqueuses de mon nez sont les chaînes de ma mai­son
Je n’ai plus de dis­tance, au sens propre et figu­ré
Je navigue à vue
Feignant l’indifférence
j’écoute les bruits du matin
Et mon impa­tience
que je berce comme un nou­veau-né
Reviens !

 

 

 

 

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