Valéry Molet, Aucune ancre au fond de l’abîme

Par |2019-09-25T08:00:12+02:00 1 septembre 2019|Catégories : Critiques, Valéry Molet|

Aucune ancre au fond de l’abîme : ce titre nous donne d’entrée le pro­gramme de l’ensemble, presque. Il est suivi d’un pre­mier poème cen­sé nous don­ner la clé de sol : il y est ques­tion de femmes aux mol­lets brisés (je n’ai pu m’empêcher d’y lire un jeu avec le patronyme de V.M.), aux varices bleutées

Nous retrou­vons un univers que V.M. a déjà exploré dans ses pub­li­ca­tions antérieures. Les pages suiv­antes dressent le tableau de plages qui n’ont qu’un défaut, mais de taille : elles sont habitées par la genstouris­tique et com­mer­ciale. On se voulait au bout du monde, en com­mu­nion avec la mer, on avait comp­té sans les envahisseurs. Ce qui n’est guère plaisant ! La mer n’est pas faite pour l’été, con­clut le poète… V.M. ne fait pas dans le bon sen­ti­ment, comme il est (trop) d’usage en poésie, cela nous change un peu d’air.

Et voilà qu’au décours d’une page, une femme est rev­enue : l’amour renait à Plougres­cant. Nos bais­ers ressus­ci­tent Plougres­cant dont la roche se mourait. Voilà que la ren­con­tre ini­tiale faite à Plougres­cant renaît, dans une suite de notes sen­si­bles – et lyriques. Notre cou­ple pour­suit son voy­age amoureux en Bre­tagne, dans la bien-nom­mée île de Sein.

Valéry Molet, Aucune ancre au fond de l’abîme, La petite Hélène édi­tions, 70 pages, 14 €.

La faune humaine est tou­jours aus­si mal­v­enue, alors le sable s’efface sous les servi­ettes, mais il y a désor­mais une autre faune, celle des goé­lands, des lap­ins que notre poète aime. Il prononce le mot ! Nous voilà loin des dégoûts du début. Alors ta main s’affermit sur ma joue/qui rabiote ta main– le poète goû­tant ce « petit plus » ? L’amour est fait de gestes infimes, de fines sen­sa­tions : la mer remonte enfin. Plutôt l’esthétique que le sexe, lequel fait réap­pa­raître (inces­tueuse­ment ?) l’odeur crasse des chaus­settes de la mère trou­vées un jour au fond d’un panier.

Au final, ce texte nous décrit l’amorce d’un amour retrou­vé – encore que sans promesse don­née. La charge du début con­tre le pop­u­lo s’estompe, presque… puisqu’au dernier poème la mer est oubliée pour un Paris qui truste les div­i­den­des : Les grues échas­sières tremblent/Sous le poids du ciment aurifère/J’adore l’odeur de la spécu­la­tion immobilière/Cela vous rend vivant. Faut-il voir dans cette provo­ca­tion la recherche d’un retour de bâton ?

Je n’ai encore rien dit de la forme en feuil­leté du livre, une façon que j’estime heureuse d’échapper au genre du pur poème. Des frag­ments nous don­nent des pen­sées, des intu­itions qui dia­loguent avec les poèmes, les éclairent par­fois, les con­tre­dis­ent aus­si – comme s’il n’était pas ques­tion de fon­dre en amour ! Une belle note sou­tient que le lan­gage ne pénètre pas le bocage de la pléni­tude, que rien n’est com­mu­ni­ca­ble. Les per­son­nes qui vivent l’être ne peu­vent rien se dire. Les poètes le savent bien, avec V.M. ils relèvent quand même le défi. Quant aux poèmes, ils me sem­blent se situer dans la veine de la poésie états-uni­enne du con­cret quo­ti­di­en, réal­iste et auto­bi­ographique. On pour­rait penser à de la sim­ple prose découpée en lignes brisées s’il n’y avait dans l’écriture de V.M. une charge poé­tique évidente.

Présentation de l’auteur

Valéry Molet

Valéry Molet est né en 1968 à Beau­vais. c’est un écrivain et poète français.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Mathias Lair

Il pub­lie régulière­ment en revues : Pas­sages d’encres, Triages, Europe… et en numérique : Lev­ure lit­téraire, LeLit­téraire, Sec­ousse, Incer­tain regard… Il tient trois chroniques en revues : Il y a poésie, dans la revue DECHARGE ; Humeurs dans la revue RUMEURS — ain­si que des Lec­tures. Dernières pub­li­ca­tion : Écrire avec Thelo­nious, Ate­lier du Grand Tétras, 2019 Gestes poé­tiques, éd. Maria Desmée, 2019 – pein­tures de Maria Desmée Reste la forêt, Sans escale, 2019 Amour dépris, La cour pavée, 2017 — encres de Jacque­line Ricard Ban­des d’artistes 19, Lieux dits éd., 2017 — pein­tures de Jacques Thomann L’amour hors sol, Serge Safran, 2016 Ain­si soit je, Ed. La rumeur libre, 2015 Il y a poésie, Isabelle Sauvage, 2015 La cham­bre morte, Ed. Lan­sk­ine, 2014
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