Qui a vu
la nuit
la mare dans l’homme
et la lune posée
sur le bord
La catastrophe surgit
l’abîme s’ouvre
comme gueule de fauve
tu construis des passerelles
de brindilles inflammables
dont le tressage est sûr
crois-tu ?
allumette
gentille allumette
Décharger le temps
de sa poussière de plomb
pour qu’au vent de l’esprit
il claque pavillon
LA LAITUE
Feuille à feuille
très lentement
en quête de quelque rampante
limace elle égrène
une laitue sablier
presque arrêtée
sur le bord très aigu du temps
dans ces vertes pages souples
qui se souviennent
comme des oreilles d’éléphant
elle relit sa vie
à l’écoute
des nervures subtiles
son œil explore
le filigrane tendre
qui lui raconte
toutes ses années
les années belles
et les années froissées
La laitue est un livre
dont chaque page est suspendue
au bout de ses doigts
la laitue est une mémoire
maintenant dépliée
ramassée
en un petit îlot qui roussit
comme chêne sur une pente adoucie
d’un coin de Bretagne
araignée d’amer
cœur ou cerveau disséqué
anatomie bavarde étoilée
sur les carreaux
de la toile cirée
LES MORTS DE SIESTE
sieste, langés de rêves, invisibles à ceux dont les yeux s’étonnent devant la trace foulée de leur
sommeil. Ce sont des morts rapides et accidentelles, des morts heureuses, comme le souffle
printanier qui disperse le pissenlit. Ces promeneurs disparus habitent le paradis verdoyant et fleuri
où sont allées buissonner leurs âmes paresseuses et libres. Le poète aimerait habiter un de ces
sarcophages, mais ils ne protègent désormais ni de la pluie, ni de tout jet de hallebardes.
Cherchez si vous voulez les morts de sieste, vous les retrouverez peut-être sur les hautes branches.
Parfois ma peau se retire comme une mer
chargée d’effluves et de parfums
et de mousseuse bière
elle emmène dans son salut
des armées oubliées sur un tapis
et découvrant la nue dévastation du temps
elle chante comme l’écume
avec triste fanfare
et refoulement sourd de tambour
ANATOMIE REBELLE
Ce matin mes organes, lassés d’accomplir leur office quotidien, ont décidé d’abandonner la
machine qu’ils servaient depuis plusieurs décennies. L’estomac est le premier à s’émanciper, il va
désormais vivre sa vie, heureux d’errer par les routes, en engloutissant au passage les plantes et les
animaux qui lui sont nécessaires, ou bien quelques passants égarés ; et s’il a encore faim, il digérera
les grands immeubles de la ville. Je vois mes poumons s’envoler dans le vent, et mon cerveau,
méduse poussive, faire de petits bonds sur le pavé. Mes oreilles se collent aux parois, toujours
curieuses. Sur le chemin, mes intestins déroulent leur récit interminable.
Mais mon cœur, où es-tu mon cœur ? Je te retrouve saignant encore sur la grande place vide,
ventricules palpitants, toujours généreux de ta personne et encore à la recherche d’un emploi stable.















