I
arbre isolé dans la brume-ciel et le champ ne penche pas il est chêne immobile durant une minute (c’est long une minute au cinéma, une minute de silence pour le mort)
avant que ne se posent oiseaux sur les fils électriques telles lettres écrites sur paysage mort
puis les oiseaux (presque tous) partent
deux minutes sur les fils électriques qui penchent
pour que le bruit arrive, comme d’un train lointain
le monde-oiseau s’éveille
quatre minute plus tard la voix-off prend le relais
cinq minutes et la brume s’élève et le plan fixe se clôt
c’est ainsi
que commence un film vide criblé de vides et de mort plane
II
un carton noir, une vie d’homme, l’ouvrier et le piano
une Renault cinq arrive sur un chantier très banal
un homme T‑shirt blanc bleu de travail allume une cigarette met ses chaussures de sécurité
un homme-symbole, un ouvrier pour tenir lieu, entre documentaire et fiction, un acteur-personnage à peine
dans le Lot-et-Garonne
chantier de construction en lisière de forêt
c’est très réel
gestes quotidiens
pelle terre et béton
plans longs tandis que les ouvriers portent casque blanc
les fondations/l’argent/un oiseau
le manœuvre quête l’habitable avec outils et sans mots
toujours la bétonnière tourne gravier gris ciel gris
quand se lève un soleil on fume une cigarette
le bruit des machines obture les mots
rangent les outils dans container
la voix off pourtant récite poème de graine et d’oiseau
avant les tournesols du 14 juillet, vin et télé éteinte
images fixes (Garonne), arbres frémissent
nuée d’insectes/chemin forestier/sous-bois troué de lumière
une vieille maison — passent cyclistes camping-cars train -
les roses trémières près d’un mur au vieil enduit sableux sont là pour réduire le silence à la couleur brute
un visage ligure encadré de briques dans cadre de pierres
soupe d’orties chardons et ronces nature vs chantier
chaque détail du dimanche est la déclinaison du vert dans les arbres
cut et parpaings paroles pour obéir/ordonner en arrière-plan jean et marteau accroché à la ceinture caméra fixe gestes répétitifs quotidien lent c’est en filmant d’autres maçons qu’on filme ce qu’il était, lui, poète, universel, réel
le travail est un chantier est une avant-langue
bande-son des paroles peu audible, arrière-fond
truelle ou taloche, encadrement de fenêtre, T‑shirt gris et ciment gris, monde gris
un homme dort position fœtale sur une planche de polystyrène entre quatre murs de parpaings
la voix off la voix-poème décrit hommes et terres
un grand chien noir traverse le paysage-chantier le monde est infime il vibre tout bas
le samedi c’est arbres verts rouges jaunes avec une vieille voiture bleue rouillée pleine nature
et toute la forêt, la maison volets bleus la berge les granges sans plus de tuiles juste charpente Garonne trouble verdâtre maison au bord de
arbres tombant d’automne
le lieu du travail ne peut être celui des arbres, lieu de cheminement/écriture, cœurs de tournesol/duvets d’oiseaux
chantier encore un nuage passe assombrit les gris béton supplémentaire a été coulé
à midi la mort passe alors la caméra part en travelling sur la forêt elle ne peut plus la caméra filmer elle prend le large dévide le weekend vers la gauche lentement
toujours la maison le socle même points de vue différents (une autre maison, des arbres nus troncs rouges)
III
la mort du fils c’est un carton noir c’est hors champ le non-filmable l’excès de l’image (la lisière du mot) aucun cinéma possible sinon le retrait
caméra fixe sur intérieur de la maison, délabré et sombre, volets couloir silence mur blanc, fils électriques pendent (l’intérieur de l’homme en chantier, mais chantier abandonné, effondré, débris)
c’est pauvre et dense
ça crie par l’ombre des camions/voitures passant très près
une petite tête de grenouille palpite dans un trou couleur terre, la vie soudain, animale
un gros plan vert strié de noir c’est toute la vie qui chancelle vision sans vue défaite de toute parole off
gravats devant mur blanc (le rien habite toute image fixe, du cinéma arrêté, de la vie arrêtée)
une fissure à gauche du mur de la grange agrandit le gouffre
nus arbres d’hiver mais la lumière nue
un parpaing peut-il servir de siège tandis que passent voitures/trains dans le second plan menaçant
le lierre sur volet clos de bois c’est filmer l’envers de la mort-voiture
sous de longues serres de plastiques, bêtes lointaines et fruits rouges
la bâche bat le vent devant la caméra tellement immobile
maison/route/canal/fleuve/champs/serres : la caméra a pris de la hauteur, campe le paysage mutique, étage le panoramique qui enserre la mort-enfant
l’innommable c’est sans les mots à mi-film
ça écarte dilue précise les images
c’est route bitume bande blanche et voiture, quotidien tueur d’enfant/d’homme
les fils électriques alors sont vidés des oiseaux
la maison intérieure fauchée vidée gravats
comment trouver, ce qui fera image de, la mort-enfant, sinon par abandon de tout travelling
dans l’échancrure soleil et arbres au fond du couloir, cadrés, biaisés
dehors le monde vibre, ombres et lumières sur mur blanc, pur cinéma sur l’écran des douleurs
gravats
la femme résiste dans le hors champ, jamais vue, récitée
brume humide et bleue sur canal et fleuve
IV
un homme de dos part dans un chemin creux, sombre dans forêt sombre, toute voix off tue tout poème tu
quelque part le monde est mort le cinéma le sait, raccroche le montage lent, poursuit image
puis on entend ses pas, filmeur rapproché, brume dans les trous
froid blanc palpable sur terre noire/plate/hivernale bois sec
la forêt a plié l’espoir le couple les enfants le cinéma déplie
les fougères rouges
un triangle d’oiseaux survole les arbres semi-nus de la berge verte
un abri de pierres rond dans talus circonscrit feuilles jaunes tombantes
toute la forêt flamboie dans sa mort
la voix off célèbre femme et oiseau, s’accroche
sur tout le cadre de l’image eau/feuilles mortes (perte de ciel)
en surimpression les images, ne peuvent passer de l’une à l’autre, cut abandonné, fluide continuité de la douleur (se superposent avant que l’arbre triomphe, hésitent, lentes)
disputes hors champ humanité hors champ
le train n’en finit pas de passer
herbes jaunies d’hiver sur lesquelles toute la lumière
sur un carton elle part il casse tout
un chêne sans feuille envahit image et champ sans ciel
deux tuyaux de plastique gravier noir tôle de métal bruits du monde
ouvrier masque noir appuyé sur sa pelle (revient le chantier, sans force)
les tournesols en travelling sur la droite, grillés, l’ouvrier agricole fait des gestes d’ouvrier, œuvre sur le monde
champs semés de maïs vert encore
marchent courbés, visage vers le sol avant l’orage
une pluie sans ciel fait des ronds sur la Garonne bleu vert
face caméra derrière la vitre du tracteur visage d’un ouvrier nous regarde
les reflets défont les images à peine
seul alors, avec l’écriture/les arbres
plans de cinéma sans ciel
champs de terre souple vallonnés comme des ventres de femmes courbes (si peu d’humanité, sinon par le travail)
et la caméra suit un vélomoteur, gris sur route grise, petite route sinue entre champs de tournesol ceux de Vincent
la caméra filme par métonymie, elle happe paysage pour inventer la fiction de l’absence
il n’y a plus rien hormis passage (donc mouvement donc film, même lent)
on quête une mère/un enfant avant la mort sur paysage simple départementale simple
les livres reviennent dans un carton noir, bibliothèque non filmée
V
l’HP c’est filmable, c’est lent sans presque de gestes humanité arrêtée à mi-parcours
c’est un torse nu crâne chauve assis sur banc de béton circulaire sur terrasse de béton devant pavillon neuf de béton (table de pique-nique totalement vidée d’utilité réciproque)
et hors champ une voix infirmière qui dit de se rhabiller (ferme et tranquille, le ton adéquat face à la douleur humaine)
l’alcool c’est comme la souffrance c’est hors champ
l’homme torse nu bouge lentement jambe après jambe bras après bras il est shooté de médocs
elle l’infirmière pousse fauteuil roulant, caméra ne bouge pas
il a fallu choisir entre les rushes
couloir semi-vide, lieux de passage, interstices entre mots et visages
on filme discrètement, entre deux portes, les gens
une femme cheveux tressés peluche brune, son long regard-caméra avant de partir, l’interdit disjoint
table de ping-pong vide aussi vide que le jeu
un jeune est assis, contre façade vitrée pleine d’herbe vert jaune, dans l’herbe vert jaune, la terre splendide, a cheveux longs très clairs, nous regarde
les regards-caméras sont l’enfance du cinéma
il lisse une tige, nous regarde encore, lent, abandonne
il a perdu un combat
il vit
un autre se roule une cigarette T‑shirt noir baskets noires demande du feu hors champ
alors le possesseur du briquet entre dans le champ, dos courbé, fatigue sur le corps, la vie l’a amoché
ils font des deuils à coup de médocs parfois pyjama bleu de l’HP
derrière la barrière des champs très verts
tous, à un moment, regardent la caméra, l’intruse et la vie
les couloirs sont alors très modernes, très nus
on filme les autres comme on le filmerait lui (visages adéquats, misère universelle)
sortent fumer par la porte de verre (caméra fixe ne suit pas, laisse exister, laisse fumer)
ou bien regard-caméra noir, presque accusateur, jette son mégot (qui es-tu pour avoir le droit de filmer ma douleur)
l’un chante, au loin, dans le parc
le monde est mort quelque part dans l’image
elle peluche-chien lui lunettes noires de rocker
toujours cherchent tabac
le filmeur a trouvé sa façon de poser la caméra de trouver sa distance face aux êtres (une éthique du filmage)
l’autre regarde les arbres devient caméra pure
ceux qui penchent
les parents habitent très loin (paroles peu audibles adressées à un autre hors champ qu’importe) les parents c’est très problématique
le jeune aux cheveux longs yeux bleus barbe blonde est totalement beau sous la lumière-tristesse se tait
un autre slip et chaussettes noires nu traverse le champ
le monde est nu comme un Pialat désert
vitres opaques du bureau infirmier
une image très simple de la terrasse vide nocturne contredit la parole habitée du poème
le film penche
n’illustre plus
la beauté est restée mais lui
la voix rendue au mort c’est voix off délicate et discrète
un homme assis de dos à une table devant fenêtre bien fermée, figurant effacé, visage contre-champ
à droite petit lit d’hôpital métallique
bande-son silence
par-dessus le mur par la fenêtre toit de tuiles et un arbre, un seul, tordu, caméra immobile/attentive
VI
la mort n’arrive que par carton noir, la mort est sans image, à peine des mots, écrits non-dits
c’est la défaite de l’écriture qui fait suicide
plan blanc de ciel un seul oiseau
bat frénétiquement des ailes
plonge
la caméra descend, le rejoint, deux arbres l’un vert l’autre jaune, champ de brume des débuts
voix off disqualifiée
le cinéma est une éthique de la mort et de la vue, de la survivance et du hors champ, du peu
c’est là que le film penche, art de filmer lieux vides quand les gens ne sont plus là, tel Shoah de Lanzmann
et de faire tenir l’image semi-vide par la voix off des poèmes (tout poème n’est-il jamais qu’une voix off)
le cinéma crible l’image de vide intérieur/extérieur et déploie sa foi d’après-mort
dans les mots éveilleurs d’images
entre docu et fiction se trouve le poème
le film qui penche
le film qui se penche sur la campagne les maçons les anonymes et les fous
se penche sur le vide d’après suicide
ou le film qui ne penche plus mais cadre
cadre la totale vacuité de nos douleurs pleines cadre
l’après-disparition des enfants et des mondes
et à peine penche
au bord du cadre de la route tueuse des maisons-débris
- encore, toujours, toute voix off est voix de poète –
(nos consciences dépouillées des feuilles)
cette bande-son vibrante et nue penchée sur la douleur
hors champ la douleur
en plan fixe la pudeur
de l’extérieur à l’intérieur sans personnage sans rien d’autre que campagne anonyme maison vieille et le visage des autres, maçons et fous
(filmer le monde pour le filmer, lui, le poète)
et la caméra qui ne filme rien qui ne se voie
sinon le suicide objectif le drame
de brume sur la rivière/la route départementale
et nous n’avons rien vu, tout imaginé
depuis le texte simple depuis l’image vide la
voix de poète, nue et cinéma nu
à propos de L’homme qui penche, Marie-Violaine Brincard, Olivier Dury, 2021.















