Anne Barbusse, Le Film qui penche

Par |2026-05-06T10:56:05+02:00 6 mai 2026|Catégories : Anne Barbusse, Poèmes|

I

arbre isolé dans la brume-ciel et le champ ne penche pas il est chêne immo­bile durant une minute (c’est long une minute au ciné­ma, une minute de silence pour le mort)

avant que ne se posent oiseaux sur les fils élec­triques telles let­tres écrites sur paysage mort

puis les oiseaux (presque tous) partent

deux min­utes sur les fils élec­triques qui penchent

pour que le bruit arrive, comme d’un train lointain

le monde-oiseau s’éveille

qua­tre minute plus tard la voix-off prend le relais

cinq min­utes et la brume s’élève et le plan fixe se clôt

c’est ain­si

que com­mence un film vide criblé de vides et de mort plane

II

un car­ton  noir, une vie d’homme, l’ouvrier et le piano

une Renault cinq arrive sur un chantier très banal

un homme T‑shirt blanc bleu de tra­vail allume une cig­a­rette met ses chaus­sures de sécurité

un homme-sym­bole, un ouvri­er pour tenir lieu, entre doc­u­men­taire et fic­tion, un acteur-per­son­nage à peine

dans le Lot-et-Garonne

chantier de con­struc­tion en lisière de forêt

c’est très réel

gestes quo­ti­di­ens

pelle terre et béton

plans longs tan­dis que les ouvri­ers por­tent casque blanc

les fondations/l’argent/un oiseau

le manœu­vre quête l’habitable avec out­ils et sans mots

tou­jours la béton­nière tourne gravier gris ciel gris

quand se lève un soleil on fume une cigarette

le bruit des machines obture les mots

rangent les out­ils dans container

la voix off pour­tant récite poème de graine et d’oiseau

avant les tour­nesols du 14 juil­let, vin et télé éteinte

images fix­es (Garonne), arbres frémissent

nuée d’insectes/chemin forestier/­sous-bois troué de lumière

une vieille mai­son — passent cyclistes camp­ing-cars train -

les ros­es trémières près d’un mur au vieil enduit sableux sont là pour réduire le silence à la couleur brute

un vis­age lig­ure encadré de briques dans cadre de pierres

soupe d’orties chardons et ronces nature vs chantier

chaque détail du dimanche est la décli­nai­son du vert dans les arbres

cut et parpaings paroles pour obéir/ordonner en arrière-plan jean et marteau accroché à la cein­ture caméra fixe gestes répéti­tifs quo­ti­di­en lent c’est en fil­mant d’autres maçons qu’on filme ce qu’il était, lui, poète, uni­versel, réel

le tra­vail est un chantier est une avant-langue

bande-son des paroles peu audi­ble, arrière-fond

tru­elle ou taloche, encadrement de fenêtre, T‑shirt gris et ciment gris, monde gris

un homme dort posi­tion fœtale sur une planche de poly­styrène entre qua­tre murs de parpaings

la voix off la voix-poème décrit hommes et terres

un grand chien noir tra­verse le paysage-chantier le monde est infime il vibre tout bas

le same­di c’est arbres verts rouges jaunes avec une vieille voiture bleue rouil­lée pleine nature

et toute la forêt, la mai­son volets bleus la berge les granges sans plus de tuiles juste char­p­ente Garonne trou­ble verdâtre mai­son au bord de

arbres tombant d’automne

le lieu du tra­vail ne peut être celui des arbres, lieu de cheminement/écriture, cœurs de tournesol/duvets d’oiseaux

chantier encore un nuage passe assombrit les gris béton sup­plé­men­taire a été coulé

à midi la mort passe alors la caméra part en trav­el­ling sur la forêt elle ne peut plus la caméra filmer elle prend le large dévide le week­end vers la gauche lentement

tou­jours la mai­son le socle même points de vue dif­férents (une autre mai­son, des arbres nus troncs rouges)

III

la mort du fils c’est un car­ton noir c’est hors champ le non-filmable l’excès de l’image (la lisière du mot) aucun ciné­ma pos­si­ble sinon le retrait

caméra fixe sur intérieur de la mai­son, délabré et som­bre, volets couloir silence mur blanc, fils élec­triques pen­dent (l’intérieur de l’homme en chantier, mais chantier aban­don­né, effon­dré, débris)

c’est pau­vre et dense

ça crie par l’ombre des camions/voitures pas­sant très près

une petite tête de grenouille pal­pite dans un trou couleur terre, la vie soudain, animale

un gros plan vert strié de noir c’est toute la vie qui chan­celle vision sans vue défaite de toute parole off

gra­vats devant mur blanc (le rien habite toute image fixe, du ciné­ma arrêté, de la vie arrêtée)

une fis­sure à gauche du mur de la grange agrandit le gouffre

nus arbres d’hiver mais la lumière nue

un parpaing peut-il servir de siège tan­dis que passent voitures/trains dans le sec­ond plan menaçant

le lierre sur volet clos de bois c’est filmer l’envers de la mort-voiture

sous de longues ser­res de plas­tiques, bêtes loin­taines et fruits rouges

la bâche bat le vent devant la caméra telle­ment immobile

maison/route/canal/fleuve/champs/serres : la caméra a pris de la hau­teur, campe le paysage mutique, étage le panoramique qui enserre la mort-enfant

l’innommable c’est sans les mots à mi-film

ça écarte dilue pré­cise les images

c’est route bitume bande blanche et voiture, quo­ti­di­en tueur d’enfant/d’homme

les fils élec­triques alors sont vidés des oiseaux

la mai­son intérieure fauchée vidée gravats

com­ment trou­ver, ce qui fera image de, la mort-enfant, sinon par aban­don de tout travelling

dans l’échancrure soleil et arbres au fond du couloir, cadrés, biaisés

dehors le monde vibre, ombres et lumières sur mur blanc, pur ciné­ma sur l’écran des douleurs

gra­vats

la femme résiste dans le hors champ, jamais vue, récitée

brume humide et bleue sur canal et fleuve

IV

un homme de dos part dans un chemin creux, som­bre dans forêt som­bre, toute voix off tue tout poème tu

quelque part le monde est mort le ciné­ma le sait, rac­croche le mon­tage lent, pour­suit image

puis on entend ses pas, filmeur rap­proché, brume dans les trous

froid blanc pal­pa­ble sur terre noire/plate/hivernale bois sec

la forêt a plié l’espoir le cou­ple les enfants le ciné­ma déplie

les fougères rouges

un tri­an­gle d’oiseaux sur­v­ole les arbres semi-nus de la berge verte

un abri de pier­res rond dans talus cir­con­scrit feuilles jaunes tombantes

toute la forêt flam­boie dans sa mort

la voix off célèbre femme et oiseau, s’accroche

sur tout le cadre de l’image eau/feuilles mortes (perte de ciel)

en surim­pres­sion les images, ne peu­vent pass­er de l’une à l’autre, cut aban­don­né, flu­ide con­ti­nu­ité de la douleur (se super­posent avant que l’arbre tri­om­phe, hési­tent, lentes)

dis­putes hors champ human­ité hors champ

le train n’en finit pas de passer

herbes jau­nies d’hiver sur lesquelles toute la lumière

sur un car­ton elle part il casse tout

un chêne sans feuille envahit image et champ sans ciel

deux tuyaux de plas­tique gravier noir tôle de métal bruits du monde

ouvri­er masque noir appuyé sur sa pelle (revient le chantier, sans force)

les tour­nesols en trav­el­ling sur la droite, gril­lés, l’ouvrier agri­cole fait des gestes d’ouvrier, œuvre sur le monde

champs semés de maïs vert encore

marchent cour­bés, vis­age vers le sol avant l’orage

une pluie sans ciel fait des ronds sur la Garonne bleu vert

face caméra der­rière la vit­re du tracteur vis­age d’un ouvri­er nous regarde

les reflets défont les images à peine

seul alors, avec l’écriture/les arbres

plans de ciné­ma sans ciel

champs de terre sou­ple val­lon­nés comme des ven­tres de femmes courbes (si peu d’humanité, sinon par le travail)

et la caméra suit un vélo­mo­teur, gris sur route grise,  petite route sin­ue entre champs de tour­nesol ceux de Vincent

la caméra filme par métonymie, elle happe paysage pour inven­ter la fic­tion de l’absence

il n’y a plus rien hormis pas­sage (donc mou­ve­ment donc film, même lent)

on quête une mère/un enfant avant la mort sur paysage sim­ple départe­men­tale simple

les livres revi­en­nent dans un car­ton noir, bib­lio­thèque non filmée

V

l’HP c’est filmable, c’est lent sans presque de gestes human­ité arrêtée à mi-parcours

c’est un torse nu crâne chauve assis sur banc de béton cir­cu­laire sur ter­rasse de béton devant pavil­lon neuf de béton (table de pique-nique totale­ment vidée d’utilité réciproque)

et hors champ une voix infir­mière qui dit de se rha­biller (ferme et tran­quille, le ton adéquat face à la douleur humaine)

l’alcool c’est comme la souf­france c’est hors champ

l’homme torse nu bouge lente­ment jambe après jambe bras après bras il est shooté de médocs

elle l’infirmière pousse fau­teuil roulant, caméra ne bouge pas

il a fal­lu choisir entre les rushes

couloir semi-vide, lieux de pas­sage, inter­stices entre mots et visages

on filme dis­crète­ment, entre deux portes, les gens

une femme cheveux tressés peluche brune, son long regard-caméra avant de par­tir, l’interdit disjoint

table de ping-pong vide aus­si vide que le jeu

un jeune est assis, con­tre façade vit­rée pleine d’herbe vert jaune, dans l’herbe vert jaune, la terre splen­dide, a cheveux longs très clairs, nous regarde

les regards-caméras sont l’enfance du cinéma

il lisse une tige, nous regarde encore, lent, abandonne

il a per­du un combat

il vit

un autre se roule une cig­a­rette T‑shirt noir bas­kets noires demande du feu hors champ

alors le pos­sesseur du bri­quet entre dans le champ, dos cour­bé, fatigue sur le corps, la vie l’a amoché

ils font des deuils à coup de médocs par­fois pyja­ma bleu de l’HP

der­rière la bar­rière des champs très verts

tous, à un moment, regar­dent la caméra, l’intruse et la vie

les couloirs sont alors très mod­ernes, très nus

on filme les autres comme on le filmerait lui (vis­ages adéquats, mis­ère universelle)

sor­tent fumer par la porte de verre (caméra fixe ne suit pas, laisse exis­ter, laisse fumer)

ou bien regard-caméra noir, presque accusa­teur, jette son mégot (qui es-tu pour avoir le droit de filmer ma douleur)

l’un chante, au loin, dans le parc

le monde est mort quelque part dans l’image

elle peluche-chien lui lunettes noires de rocker

tou­jours cherchent tabac

le filmeur a trou­vé sa façon de pos­er la caméra de trou­ver sa dis­tance face aux êtres (une éthique du filmage)

l’autre regarde les arbres devient caméra pure

ceux qui penchent

les par­ents habitent très loin (paroles peu audi­bles adressées à un autre hors champ qu’importe) les par­ents c’est très problématique

le jeune aux cheveux longs yeux bleus barbe blonde est totale­ment beau sous la lumière-tristesse se tait

un autre slip et chaus­settes noires nu tra­verse le champ

le monde est nu comme un Pialat désert

vit­res opaques du bureau infirmier

une image très sim­ple de la ter­rasse vide noc­turne con­tred­it la parole habitée du poème

le film penche

n’illustre plus

la beauté est restée mais lui

la voix ren­due au mort c’est voix off déli­cate et discrète

un homme assis de dos à une table devant fenêtre bien fer­mée, fig­u­rant effacé, vis­age contre-champ

à droite petit lit d’hôpital métallique

bande-son silence

par-dessus le mur par la fenêtre toit de tuiles et un arbre, un seul, tor­du, caméra immobile/attentive

VI

la mort n’arrive que par car­ton noir, la mort est sans image, à peine des mots, écrits non-dits

c’est la défaite de l’écriture qui fait suicide

plan blanc de ciel un seul oiseau

bat fréné­tique­ment des ailes

plonge

la caméra descend, le rejoint, deux arbres l’un vert l’autre jaune, champ de brume des débuts

voix off disqualifiée

le ciné­ma est une éthique de la mort et de la vue, de la sur­vivance et du hors champ, du peu

c’est là que le film penche, art de filmer lieux vides quand les gens ne sont plus là, tel Shoah de Lanzmann

et de faire tenir l’image semi-vide par la voix off des poèmes (tout poème n’est-il jamais qu’une voix off)

le ciné­ma crible l’image de vide intérieur/extérieur et déploie sa foi d’après-mort

dans les mots éveilleurs d’images

entre docu et fic­tion se trou­ve le poème

le film qui penche

le film qui se penche sur la cam­pagne les maçons les anonymes et les fous

se penche sur le vide d’après suicide

ou le film qui ne penche plus mais cadre

cadre la totale vacuité de nos douleurs pleines cadre

l’après-disparition des enfants et des mondes

et à peine penche

au bord du cadre de la route tueuse des maisons-débris

- encore, tou­jours, toute voix off est voix de poète –

(nos con­sciences dépouil­lées des feuilles)

cette bande-son vibrante et nue penchée sur la douleur

hors champ la douleur

en plan fixe la pudeur

de l’extérieur à l’intérieur sans per­son­nage sans rien d’autre que cam­pagne anonyme mai­son vieille et le vis­age des autres, maçons et fous

(filmer le monde pour le filmer, lui, le poète)

et la caméra qui ne filme rien qui ne se voie

sinon le sui­cide objec­tif le drame

de brume sur la rivière/la route départementale

et nous n’avons rien vu, tout imaginé

depuis le texte sim­ple depuis l’image vide la

voix de poète, nue et ciné­ma nu

à pro­pos de L’homme qui penche, Marie-Vio­laine Brin­card, Olivi­er Dury, 2021.

Présentation de l’auteur

Anne Barbusse

Née le 16 décem­bre 1969 à Clermont-Ferrand.

L’écriture a tou­jours fait par­tie de ma vie. A 17 ans, je monte à Paris pour mes études de let­tres. Après une agré­ga­tion de let­tres clas­siques, j’enseigne quelques années la lit­téra­ture latine à l’Université Paris VIII. Je quitte Paris pour un tout petit vil­lage du Gard, où je suis instal­lée depuis 20 ans, entre Cèze et Ardèche, pour vivre plus en accord avec mes con­vic­tions écologiques. J’enseigne depuis une dizaine d’années le français langue étrangère aux ado­les­cents migrants. En 2012, par pas­sion, pour appren­dre le grec mod­erne, je reprends mes études à dis­tance à l’université Paul Valéry de Mont­pel­li­er, jusqu’à un mas­ter tra­duc­tion en lit­téra­ture grecque mod­erne en 2017, où j’ai traduit, en pleine crise grecque, l’œuvre incon­nue en France de Takis Kalonaros (Du bon­heur d’être grec, Athènes, édi­tions Euclide, 1975, réponse à Du mal­heur d’être grec de Nikos Dimou, traduit en France en 2012 aux édi­tions Pay­ot). Takis est le père du Pet­ros, ren­con­tré en 2010, à qui j’ai dédié le recueil dont sont extraits mes textes.

J’ai pub­lié quelques textes dans la revue Phréa­tique dans les années 90, et dans la revue Arpa en 1997 et en 2006.

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