Roselyne Sibille, Lisières des saisons

Une écologie poétique de l’instant

Le nouveau recueil de Roselyne Sibille invite à un parcours en cinq étapes – d’une vie humaine, d’une vie de femme, d’une méditation poétique et spirituelle –, chacune commençant par un poème-liste consacré à un élément de la nature : le poème-liste des papillons inaugure le temps de l’enfance ; celui des herbes folles préfigure le temps de la jeunesse ; la liste des oiseaux annonce le temps du ventre qui s’arrondit ; le poème des fleurs sauvages instaure la période de la perte ; et le poème-liste des arbres ouvre le temps de la maturité.

Assurément, la matière de ce recueil, c’est bien la vie de l’auteur. Mais Roselyne Sibille présente moins les événements eux-mêmes que l’expérience de ces événements, moins les faits que la méditation qu’ils induisent au creux de la poésie, moins une écriture autobiographique que la pesée exacte du retentissement intérieur des choses.

Lisières des saisons rejoint le lyrisme tempéré et critique dont Jean-Michel Maulpoix s’est fait le héraut. S’il s’agit de saisir au plus près ce qu’éprouve le sujet, émerge alors une certaine circonspection à l’encontre du langage poétique. Le langage permet de donner une forme à l’expérience, les mots saisissent la fluence de la vie ; mais cette saisie est aussi figement et pétrification, ainsi que le rappelle le poème « Dans le néant ou le tonnerre » (pp. 60-61) :

Nous leur demandons de bâtir nos vies
Comme si les matins n’effaçaient rien

Nous les figeons            fragiles
Perdus dans l’abstraction

 

Roselyne SIBILLE, Lisières des saisons

Roselyne SIBILLE, Lisières des saisons, Bordeaux, Les Éditions Moires, collection « Clotho », mars 2017, 125 pages.

Quand joyeuse est la vie, une manière de saisir le mouvement de la joie consiste à mobiliser un langage poétique varié, ludique, chantonnant parfois. Dans les premières sections du recueil, s’entremêlent des poèmes brefs et des formes longues ; et s’y donnent à entendre des jeux sonores et des sortes de refrain, ainsi que des rythmes anaphoriques et des créations de mots. Contre le langage qui pétrifie, le poème est une solution. Parfois aussi, s’élève discrètement la musique de l’alexandrin. On en trouve çà et là, dans la forme du tétramètre le plus régulier qui soit, pour ouvrir ou clore le poème :

Ton regard tourbillonne et s’oppose au ressac (p. 17)

Sur le bord d’un canal où s’écoulent les algues (p. 24)

Je porte mon enfant et des boucles d’oreille (p. 51)

Le langage est aussi inexorablement inadéquat pour dire la douleur de la perte, la dilacération de la souffrance :

On porte un collier           un cœur en pendentif
On se méfie des mots

[…]

On aurait tant à dire s’il nous fallait parler (p. 67)

L’expérience de vivre comporte ici son pendant, son penchant à la réflexion sur le temps qui fuit, et même une meditatio mortis, qui évoque les vanités baroques et les crânes qu’elles mettent en scène : « ton crâne est ouvert » (p. 92), « les appuis sur mon crâne » (p. 99). Le poème dit alors le « rien nu » (p. 59)

Comment écrire des poèmes quand la vie est ainsi rongée, ainsi vrillée ?

On cherche où est le chant à travers le ciel froid  (p. 80)

Et pourtant, le poème de la page 90 vient réaffirmer le pouvoir du poète ; car s’il porte « les tourments qui n’ont pas été chantés », il « invente l’unique mot dérobé aux brindilles ». Le lyrisme est ici humble. Ce n’est pas le chant du rossignol qui en est le symbole, mais le tireli de l’alouette. Une autre image pour dire la voix du poète est la flûte grêle (p. 38).

Alouette ou flûte, que reste-t-il au poète, ainsi parvenu au bout du dénuement ?  - À « goûter le temps », ou plutôt, à se poser la question :

Aurons-nous su goûter le temps ? (p. 55)

Et le poète de continuer, dans le même poème :

Aurai-je regardé la couleur des poivrons
les boutons de rose par la fenêtre
les pétales safran
et les branchages entrecroisés en toiture inutile ?

L’extrême dénuement intérieur et le carpe diem sont deux éléments d’une même méditation. Le carpe diem est ici à prendre à la lettre. Le recueil de Roselyne Sibille propose une poétique de l’humilité, qui permet de faire une place en soi au goût de la nature. Le langage poétique permet de dire l’accord profond de l’être nu avec la nature. Sous la plume de Roselyne Sibille, le poème tend, de manière ludique, à l’enregistrement sonore des voix de la nature. Par exemple, le poème « les nuages gris glissent » retranscrit joyeusement le chant d’un oiseau. Plus largement, le poème tend à la saisie de l’expérience humaine de la nature. À cet égard, Lisières des saisons comporte une dimension profondément écologique. S’y donne à entendre que l’esprit de l’homme, non seulement son corps - ses poumons et son estomac -, a besoin de la nature. Les retrouvailles avec la nature sont en réalité des retrouvailles avec soi.

La poésie de Roselyne Sibille mobilise discrètement tout un héritage poétique occidental et le fond dans son recueil. Il est curieux d’observer qu’elle rejoint aussi par certains aspects, et de manière précise, la poésie persane. Omar Khayyâm écrivait jadis :

Les roses et les prés réjouissent la terre.
Profite de l’instant : le temps n’est que poussière,

leçon qu’a méditée Abbas Kiarostami, comme il a eu l’occasion de le souligner lui-même et comme on peut le voir dans son film Le Goût de la cerise. L’instant présent, savouré avec intensité, a la profondeur de l’infini. À la fin de Lisières des saisons, le poème :

Dans mon bol de thé vert
mimosa            peuplier        platane
se mirent

Je les bois
avec le ciel,

énonce concrètement cette leçon. La coupe ou le bol qui recueille une image de l’infini, c’est là un motif cher à la poésie persane, repris par Abbas Kiarostami dans ses propres poèmes. Parfois, les mystiques issues de traditions différentes se rejoignent. Il semble bien que cela vaille aussi pour la poésie.

Présentation de l’auteur

Roselyne Sibille

Roselyne Sibille est une poète très liée à la nature, qu'elle utilise comme métaphore de la nature humaine. Géographe de formation, elle a été bibliothécaire puis enseignante à l'Université. Depuis 2001, elle a publié 16 recueils de poèmes en éditions courantes. Elle est aussi écrivain de voyage et traductrice de poésie. Elle traduit en particulier des poètes d’Inde écrivant en anglais.

Elle est souvent publiée en revues et en anthologies. Sa poésie a été traduite en onze langues : anglais, allemand, espagnol, italien, tchèque, écossais, coréen et en quatre langues de l'Inde (hindi, bengali, marathi, manipuri).

Elle crée de nombreux « livres de dialogue » avec des créateurs aux pratiques très diverses.

Elle réalise des encres (encre de Chine sur papier de riz coréen découpé et collé), donne des lectures musicales de ses recueils et participe à des expositions.

Roselyne Sibille

Bibliographie 

2001 - Au chant des transparences, lavis de Bang Hai Ja, Éd. Voix d’encre

2005 - Versants, préf. Jamel Eddine Bencheikh, Éd. Théétète (avec concours du CNL)

2006 - Préludes, fugues et symphonie, Éd. Rapport d’étape (Venise)

2007  - Tournoiements, Éd. Champ social

2007 - Un sourire de soleil, Éd. bilingue (franco-japonaise) parue au Japon. Photos Hélène Simmen, trad. Masami Umeda

2008 à 2013 - 32 « livres de dialogues » et 15 « peintures manuscrites » avec l’artiste Youl (Bibliophilie)

2009 - Par la porte du silence, recueil trilingue (français-anglais-coréen), co-éd. Musée Gyeomjae Jeongseon / Centre Culturel Toji, publié en Corée du Sud. Peintures Bang Hai Ja, trad. de Michael Fineberg et Moon Young-Houn

2010 - Lumière froissée, encres de Liliane-Ève Brendel, Éd. Voix d’encre

2011 - Implore la lumière, peintures de Sylvie Deparis, Éd. SD (Bibliophilie)

2011 - Neuf prières de noir et de lumière, empreintes rehaussées de Florence Barberis (Bibliophilie)

2012 - L'appel muet, Éd. La Porte

2012 - Dans le vide murmurant des silences, gravures Hélène Baumel, créations de verre Laurence Bourgeois (Bibliophilie)

2013 - La migration des papillons, Éd. La Porte (co-auteur Sabine Huynh)

2013 - Elle en huit, dessin original de Mireille Laborie (Bibliophilie)

2014 - Chaque jour est une page, Éd. La Porte

2014 - Ombre monde, Ed. Moires (avec le concours du CNL)

2014 - Prière à l'esprit de l'arbre, gravures Brigitte Pérol (Bibliophilie)

2015 - Dans l’éclatement du blanc - Ed. Ce qui reste (dessins Caroline François-Rubino) (Edition numérique)

2015 - Les ombres dansaient, gravures de Yannick Charon (Bibliophilie)

2015 - Un chant pour la terre, gravures et gaufrages de Yannick Charon (Bibliophilie)

2015 - Des pas dans la neige, Ed. Philonar, typographie, gravures et gaufrage de Liliane-Eve Brendel (Bibliophilie)

2016 - Mon nom d'eau vive, Ed. Les Monteils, typographie et xylogravures de Marc Granier (Bibliophilie)

2017- Le ciel blanc au-dedans avec Yzo – Editions du Bourdaric (Bibliophilie)

2017 - Prière à l’esprit de l’eau avec Patricia Sarne – Editions Signum (Bibliophilie)

2017 - Lisières des saisons, Ed. Moires

2017 - Diagonales du silence, Editions Henry (Coll. La main aux poètes)

2018 - Entre les braises, Ed. La Boucherie littéraire (coll. La feuille et le fusil)

2019 - Et non peintre, Ed. La Main qui écrit

2020 - Une prairie de poèmes, suivi de Les langages infinis, peintures de Renaud Allirand, Ed. L’Ail des ours (coll. Grand ours n°3)

2021 - (encre) Essayer le bleu, Ed. du Frau, poèmes de Florence Saint-Roch sur une encre de RS

2021 - (encres) Bouger les lignes, Ed. L’Ail des ours, poèmes de Florence Saint-Roch sur des encres de RS

2022 - (encres) L’âpre beauté du paysage, Ed. L’Ail des Ours, poèmes de Jeanne Bastide sur des encres de RS

2024 - (encre) Photographie, poèmes - Ligurie 1999, Ed. Propos2éditions : 19 poèmes de Jean de Breyne écrits en Ligurie, accompagnés d’autant d’interventions pastiques dont celle de RS

2024 - Une libellule sur l’épaule, peintures de Sophie Rousseau, Ed. L’Ail des Ours (coll. Grand ours n°25)

TRADUCTIONS

De nombreux poèmes de poètes différents publiés en revues (Terre à ciel, Pratilipi, Asymptote, Poetry at Sangam)

2021 – Summer Knows (Les savoirs de l’été) – Chandak CHATTARJI, Paperwall Publishing

2021 – Jejuri (Jejuri) - Arun Kolatkar, Ed. Banyan

2024 - Acrobat (Acrobate) - Nabaneeta DEV SEN (en cours de publication), Ed. Banyan

2025 – When God Is A Traveller (Quand Dieu voyage) – Arundhati SUBRAMANIAM (en cours de publication), Ed. Banyan 

PUBLICATIONS EN REVUES (Poésie et récits de voyages) ET EN ANTHOLOGIES

Voix d’encre, Recours au poème, Bacchanales, DiptYque, Terres de femmes, Levure littéraire, Terre à ciel, Incertain regard, La Main millénaire, Tarabuste, Ce qui reste, Culture coréenne, ARPA, Jdmp, Décharge, Maison de la poésie de la Drôme, Revue alsacienne de littérature, Ed. Henry, Qantara…

EXPOSITIONS PERSONNELLES

  • 29 octobre au 5 décembre 2009 - Par la porte du silence, 26 poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn, accompagnés de peintures de Bang Hai Ja (Toji Foundation of Culture - Wonju - Corée du Sud)
  • 22 décembre 2009 au 7 février 2010 - Par la porte du silence (Gyeomjae Jeong Seon Memorial Museum - Séoul - Corée du Sud)
  • 14 janvier au 21 janvier 2011 - Livres de dialogue créés avec Youl (Alliance Française - Pondichéry - Inde)
  • 27 juillet au 3 août 2011 - Entre racines et lumière, une danse, 13 poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn, accompagnés de peintures de Sylvie Deparis et 23 "Poésies graphiques" de Roselyne Sibille, accompagnées de poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn (Toji Foundation - Corée du Sud)
  • 23 novembre au 10 décembre 2011 - Poésie vivante: co-créations avec 10 artistes - (Médiathèque Ouest-Provence - Miramas - Bouches du Rhône)
  • 1er au 31 mars 2019 – L’offrande insaisissable, encres et livres d’artistes (Médiathèque d’agglomération de Saint-Omer – Pas-de-Calais)

EXPOSITIONS COLLECTIVES

  • Mai 2009 - Expositions de livres d’artistes et peintures manuscrites réalisées avec Youl au Musée Départemental de Gap - Hautes-Alpes
  • 29 mai au 15 juin 2009 - Expositions de peintures manuscrites réalisées avec Youl pour la manifestation Trace de Poète - L’Isle-sur-la-Sorgue - Vaucluse
  • 14 mai au 23 juillet 2011 - Des artistes et des livres : le climat de l'artiste - Médiathèque Ceccano - Avignon – Vaucluse
  • Mai à octobre 2019 - Le livre d’artiste Prière à l’esprit de l’eau co-créé avec Patricia Sarne a été sélectionné et présenté à Xian dans le cadre du Salon d’Automne en Chine.

RESIDENCES D'ECRITURE

  • Septembre-Octobre 2009 : Centre Culturel de la Fondation Toji (Wonju - Corée du Sud)
  • Décembre 2010 : Atelier de traduction poétique avec Literature Across Frontiers puis résidence (Pondichéry - Inde)
  • Juin-août 2011 : Centre Culturel de la Fondation Toji (Corée du Sud)

Autres lectures

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Roselyne Sibille : Entre les braises

Aux limites de l’humainement supportable, la mort d’un fils. Face à l’irréparable, la stupeur d’une mère « incluse dans le plomb », l’incompréhension : « Je me cogne/dans chaque mur/du labyrinthe », l’indicible chagrin : « Ça brûle-serre-mouille-creuse les yeux-gorge-désespoir ». [...]

Roselyne Sibille, Une libellule sur l’épaule

Roselyne Sibille depuis longtemps nous offre une poésie contemplative à déguster en silence, un silence descendu en nous grâce à ses mots  nous guidant vers une expérience et une qualité d’être au monde. [...]