> Roselyne Sibille : Entre les braises

Roselyne Sibille : Entre les braises

Par |2019-01-07T12:11:39+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Critiques, Roselyne Sibille|

Aux limites de l’humainement sup­por­table, la mort d’un fils. Face à l’irréparable, la stu­peur d’une mère « incluse dans le plomb », l’incompréhension : « Je me cogne/​dans chaque mur/​du laby­rinthe », l’indicible cha­grin : « Ça brûle-serre-mouille-creuse les yeux-gorge-déses­poir ».

Pour autant, Entre les braises n’est ni une mélo­pée funèbre, ni un lamen­to. Si le cri « impos­sible » déchire la gorge, dans la tête et sur la page ne règne d’abord qu’un immense silence blanc. Roselyne Sibille, si pro­fon­dé­ment mère, si sub­ti­le­ment poète, est aux prises avec l’impensable : com­ment dire, com­ment écrire avec jus­tesse cet incon­ce­vable qui n’a pas de mots et que la véri­té, pour­tant, exige qu’on exprime sans détour : « On ne l’a pas per­du. Il s’est sui­ci­dé ». Impitoyable, la mort dis­perse celui qui a dis­pa­ru (dis­per­sion que vient redou­bler l’éparpillement de ses cendres dans le vent), dis­sout les images et les sou­ve­nirs – désas­semble celle qui, « dépouillée », « déchi­que­tée », se regarde vivre de l’extérieur : « Elle le caresse, elle lui parle,/elle écoute son plus jeune fils lui par­ler », « On mar­che­ra sans les jambes, par habi­tude, jusqu’à l’évier. On rem­pli­ra la bouilloire ». À l’encontre de cette dis­so­lu­tion, s’inscrivant dans les flux et les reflux, s’autorisant « l’expiration des marées basses », Roselyne Sibille sauve ce qui peut être sau­vé, se retrouve en retrou­vant ce qui consti­tua l’enchantement d’une pré­sence : « Je porte en moi, et pour tou­jours ancré, un regard vert. De ce vert-lumière que donne le soleil à la trans­pa­rence des feuilles ». Étape après étape, che­min de deuil et che­min d’écriture, dans leur pro­gres­sion conjointe, réa­lisent une tra­ver­sée. Mieux, ils font œuvre de trans­for­ma­tion, et dans ce mou­ve­ment per­ma­nent, il n’est pas de forme arrê­tée.

Roselyne Sibille, Entre les braises, La Boucherie lit­té­raire, 106 p. 16 €

 En des pages tour à tour en prose ou en poé­sie, nar­ra­tion, pro­pos plus médi­ta­tifs et poèmes se suc­cèdent. Pour accom­pa­gner ces varia­tions, le recueil, dans sa maté­ria­li­té, joue une par­ti­tion colo­rée, tan­tôt en teinte ver­millon, tan­tôt en teinte ocre ; d’évidence, Entre les braises, dans l’aigu brû­lant de la sépa­ra­tion défi­ni­tive, obs­ti­né­ment s’écrit « à la péri­phé­rie du cercle enflam­mé », choi­sis­sant ain­si la meilleure part du feu, à savoir la lumière. Avec un cou­rage qui ne se dément jamais, Roselyne Sibille s’attache à conver­tir la brû­lure en éclats lumi­neux : « bali­ser le che­min de lueurs que je recon­nais », « Accompagner la vie/​ Éclairer des bou­gies », « pour que ton regard vert-lumière soit tis­sé à ma vie, sub­ti­le­ment, sans la brû­lure », et à conti­nuer à être bel­le­ment dis­po­nible au monde et aux autres : « Ta mort m’amène à la conscience extrême qu’il ne faut pas que j’oublie la dimen­sion fon­da­men­tale : la qua­li­té des moments qui ne revien­dront pas, la vibra­tion fine au magique de la vie, la matière sacrée ».

Entre les braises retrace aus­si les ten­ta­tives d’une langue qui va se cher­chant et qui, ce fai­sant, invente une nou­velle rela­tion avec le fils dis­pa­ru. Que cha­cun, de part et d’autre de « la mem­brane entre nos mondes », accède au repos et à la paix. Roselyne Sibille, en par­lant à son fils, fait le pari de la poro­si­té. Et voi­ci qu’advient une langue plus que jamais mater­nelle, qui prend sa source au cœur du plus grand amour qui soit : « Rompre, l’écrire, cher­cher la rup­ture. Envelopper le pas­sé dans une bulle de pro­tec­tion, et le lâcher pour t’offrir la liber­té, pour ouvrir un hori­zon d’insaisissable toi » – pas­ser du scan­dale de la dis­pa­ri­tion à l’acceptation du mys­tère. Car accueillir le mys­tère, c’est com­men­cer à voir clair. En réponse à l’impermanence, il éta­blit une per­ma­nence d’un autre ordre. En son creux, dans son creu­set, s’opère une alchi­mie pleine d’allégements : « au plus fin d’elle », le plomb s’est trans­mué, et, entre la pre­mière et la der­nière page du recueil, le fils lui aus­si s’est méta­mor­pho­sé. Le temps de la perte irré­mé­diable, « temps de la parole morte/​des mots han­ne­tons aux pattes cas­sées » est deve­nu l’heure d’un avè­ne­ment déli­cat et aérien : « Toi, là, venu vers moi à pas de papillon ».

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Florence Saint-Roch

Née en 1965 à Saint-Omer (62) – pas de mer, mais beau­coup d’eau – où elle vit et tra­vaille. A publié Le Sens du vent (Tarabuste, 2015), Embarque (Les Venterniers, 2017), Parcelle 101 (P.i.sage inté­rieur, 2018), Éclipses (Vincent Rougier, 2018). Contribue à la revue “Décharge” et à “Terre à ciel”. 

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