Aux lim­ites de l’humainement sup­port­able, la mort d’un fils. Face à l’irréparable, la stu­peur d’une mère « incluse dans le plomb », l’incompréhension : « Je me cogne/dans chaque mur/du labyrinthe », l’indicible cha­grin : « Ça brûle-serre-mouille-creuse les yeux-gorge-dés­espoir ».

Pour autant, Entre les brais­es n’est ni une mélopée funèbre, ni un lamen­to. Si le cri « impos­si­ble » déchire la gorge, dans la tête et sur la page ne règne d’abord qu’un immense silence blanc. Rose­lyne Sibille, si pro­fondé­ment mère, si sub­tile­ment poète, est aux pris­es avec l’impensable : com­ment dire, com­ment écrire avec justesse cet incon­cev­able qui n’a pas de mots et que la vérité, pour­tant, exige qu’on exprime sans détour : «On ne l’a pas per­du. Il s’est sui­cidé». Impi­toy­able, la mort dis­perse celui qui a dis­paru (dis­per­sion que vient redou­bler l’éparpillement de ses cen­dres dans le vent), dis­sout les images et les sou­venirs – désassem­ble celle qui, « dépouil­lée », « déchi­quetée », se regarde vivre de l’extérieur : « Elle le caresse, elle lui parle,/elle écoute son plus jeune fils lui par­ler », « On marchera sans les jambes, par habi­tude, jusqu’à l’évier. On rem­pli­ra la bouil­loire ». À l’encontre de cette dis­so­lu­tion, s’inscrivant dans les flux et les reflux, s’autorisant « l’expiration des marées bass­es », Rose­lyne Sibille sauve ce qui peut être sauvé, se retrou­ve en retrou­vant ce qui con­sti­tua l’enchantement d’une présence : « Je porte en moi, et pour tou­jours ancré, un regard vert. De ce vert-lumière que donne le soleil à la trans­parence des feuilles ». Étape après étape, chemin de deuil et chemin d’écriture, dans leur pro­gres­sion con­jointe, réalisent une tra­ver­sée. Mieux, ils font œuvre de trans­for­ma­tion, et dans ce mou­ve­ment per­ma­nent, il n’est pas de forme arrêtée.

Rose­lyne Sibille, Entre les brais­es, La Boucherie lit­téraire, 106 p. 16 €

 En des pages tour à tour en prose ou en poésie, nar­ra­tion, pro­pos plus médi­tat­ifs et poèmes se suc­cè­dent. Pour accom­pa­g­n­er ces vari­a­tions, le recueil, dans sa matéri­al­ité, joue une par­ti­tion col­orée, tan­tôt en teinte ver­mil­lon, tan­tôt en teinte ocre ; d’évidence, Entre les brais­es, dans l’aigu brûlant de la sépa­ra­tion défini­tive, obstiné­ment s’écrit « à la périphérie du cer­cle enflam­mé », choi­sis­sant ain­si la meilleure part du feu, à savoir la lumière. Avec un courage qui ne se dément jamais, Rose­lyne Sibille s’attache à con­ver­tir la brûlure en éclats lumineux : « balis­er le chemin de lueurs que je recon­nais », « Accom­pa­g­n­er la vie/ Éclair­er des bou­gies », « pour que ton regard vert-lumière soit tis­sé à ma vie, sub­tile­ment, sans la brûlure », et à con­tin­uer à être belle­ment disponible au monde et aux autres : « Ta mort m’amène à la con­science extrême qu’il ne faut pas que j’oublie la dimen­sion fon­da­men­tale : la qual­ité des moments qui ne revien­dront pas, la vibra­tion fine au mag­ique de la vie, la matière sacrée ».

Entre les brais­es retrace aus­si les ten­ta­tives d’une langue qui va se cher­chant et qui, ce faisant, invente une nou­velle rela­tion avec le fils dis­paru. Que cha­cun, de part et d’autre de « la mem­brane entre nos mon­des », accède au repos et à la paix. Rose­lyne Sibille, en par­lant à son fils, fait le pari de la porosité. Et voici qu’advient une langue plus que jamais mater­nelle, qui prend sa source au cœur du plus grand amour qui soit : «Rompre, l’écrire, chercher la rup­ture. Envelop­per le passé dans une bulle de pro­tec­tion, et le lâch­er pour t’offrir la lib­erté, pour ouvrir un hori­zon d’insaisissable toi » — pass­er du scan­dale de la dis­pari­tion à l’acceptation du mys­tère. Car accueil­lir le mys­tère, c’est com­mencer à voir clair. En réponse à l’impermanence, il établit une per­ma­nence d’un autre ordre. En son creux, dans son creuset, s’opère une alchimie pleine d’allégements : « au plus fin d’elle », le plomb s’est trans­mué, et, entre la pre­mière et la dernière page du recueil, le fils lui aus­si s’est méta­mor­phosé. Le temps de la perte irrémé­di­a­ble, « temps de la parole morte/des mots han­netons aux pattes cassées » est devenu l’heure d’un avène­ment déli­cat et aérien : « Toi, là, venu vers moi à pas de papil­lon ».

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Florence Saint-Roch

Née en 1965 à Saint-Omer (62) — pas de mer, mais beau­coup d’eau — où elle vit et tra­vaille. A pub­lié Le Sens du vent (Tara­buste, 2015), Embar­que (Les Ven­terniers, 2017), Par­celle 101 (P.i.sage intérieur, 2018), Éclipses (Vin­cent Rougi­er, 2018). Con­tribue à la revue “Décharge” et à “Terre à ciel”.