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Lili Frikh, Tu t’appelles comment et autres poèmes

Textes tirés de l'album Tu t'appelles comment fait en collaboration avec Brieuc Le Meur.

 

 

Lili ?
Oui
C’est toi qui écris ?
Non
Alors c’est moi ?
Non plus

 Alors c’est qui ?
                                                                                                                      tu m’entends là ?
Personne en particulier quelqu’un en général
Tu t’appelles comment

Quand tu dis Je alors tu dis quoi ?

Je
non plus
Je
Je ça dit pas
Je ça fait dire

Lili à Montpelier en 2015 - Brieuc Le Meur

on avait dit Chiens

c’est les Chiens    qu’on est obligé de rencontrer
pour voir autre chose
voir autre chose
c’est toujours
c’est toujours les bêtes qui accompagnent les hommes
c’est jamais les hommes qui accompagnent les hommes
c’est toujours les bêtes les monstres
qui sont là

 où personne ne va chercher personne

ma vie, la vie

c’est ma disposition d’esprit quand je suis libre
quand je prends des trains et des avions
j’fais ça
je décide
que la vie c’est ça
et ça et ça et ça et ça tu vois
et
je suis comme ça au départ
et je trouve la vie
comme ça
une
je trouve la vie comme ça
ma vie
la vie

c’est la dedans que je suis le plus
le mieux le plus libre
capable justement de parler
en dehors de tous les clichés un homme et une femme ça baise ben non
pas toujours   
ça peut mieux faire

 

Présentation de l’auteur

Lili Frikh

Lili Frikh fait des études de philosophie et oublie... Après "Lalala", album "CHOC" dans Le Monde de la musique réalisé par Jean-Claude Vannier chez Polygram Paris et sa Peinture sans Peinture Prix de l'Élan Créateur, elle publie en 2012 un premier livre, Bleu, ciel non compris avec une préface d’Alain Borer, éditions GrosTextes. Suivront Carnet sans bord2017(Mention spéciale du prix René Leynaud), Tôle froissée 2018 (Sélection SGDL) à La rumeur libre éditions et La vie monstre 2019, à La Boucherie littéraireExtrêmement sensible aux nouvelles données de création,  elle enregistre entre Écrire et Parler, un album d’ambiant électronique et poésie, Tu t’appelles comment. À paraître aux Éditions f4, Berlin 2022.

Après Lalala, album « Choc » dans Le Monde de la musique, réalisé par Jean-Claude Vannier, Polygram et sa Peinture sans Peinture Prix de l’Élan Créateur avec Virgin Kimono,  Elle commence un dialogue sans limite entre parler et écrire et publie un premier livre BLEU/ciel non compris, préface Alain Borer, éd. Gros Textes, 2012. En 2017, elle sort Carnet sans bord à La Rumeur libre éditions, Mention spéciale du Prix René Leynaud et Tôle froissée, sélection du Prix des Découvreurs en 2018. En 2019, elle prononce les conditions de l’écriture dans La Vie Monstre à La Boucherie littéraire. Extrêmement sensible aux nouvelles données de création, elle écrit sans support à travers un album d’ambiant électronique et poésie Tu t’appelles comment ? réalisé par Brieuc Le Meur. Une rencontre et un travail artistique suspendus dans le temps. À paraître aux Éditions f4, Berlin 2020.

 

Autres lectures




Robert Lobet : les Éditions De La Margeride, lieu du poème

Robert Lobet est un artiste et un créateur de livres, c'est à dire un éditeur, un imprimeur, et un poète qui écrit avec des images, près des mots de ceux qu'il accompagne, ou qui l'accompagnent, dans la création de livres d'artistes qu'il publie aux Editions De La Margeride, sa maison d'édition, créée en 2001. Ce travail de mise en résonance des mots et de l'image opère un syncrétisme artistique qui révèle les potentialités infinies de ces deux vecteurs que sont le langage et la représentation picturale. C'est pour déployer ces univers sémantiques et les offrir aux autres, à tous, qu'il continue ce chemin de travail et de questionnement. Il a accepté de répondre à nos questions, et nous l'en remercions vivement.

Qu’est-ce qu’un livre d’artiste ? A-t-il des caractéristiques particulières ?
Un livre d’artiste est un livre qui fait intervenir un texte poétique, et le travail plastique (dessin, peinture ou gravure) d’un artiste. L’écrivain et historien d’art Yves Peyré dans son ouvrage Peinture et poésie parle d’images en résonance avec le texte, ce ne sont pas des illustrations. Dans un livre d’artiste on crée des images en fonction d’émotions liées au texte. Il s’agit toujours d’une évocation, selon la thématique des textes choisis. Il faut qu'il y ait une adéquation entre le projet littéraire, poétique, et la création plastique.
Pour réaliser un livre d’artiste il faut une qualité de fabrication, de papier, et des œuvres originales qui peuvent être des dessins, des gravures, des peintures… Le tirage est assez réduit, parfois quelques exemplaires seulement. Le soin apporté à la composition, l’originalité de la mise en page et du format participent à l’harmonie de l’ensemble. En ce qui me concerne je travaille essentiellement avec des auteurs contemporains, français ou étrangers. J’imprime en typographie à l'ancienne, c'est à dire avec des caractères en plomb, ce qu'on appelle le plomb mobile, ou en sérigraphie.  Je suis devenu mon propre imprimeur en me constituant une petite imprimerie traditionnelle.
Qu’est-ce qu’un livre de bibliophilie ?
Tous les livres d’artiste entrent dans le domaine de la bibliophilie. Cela n’exclut pas de diversifier ces créations en les présentant en différentes collections.

Sabine Huynh, Robert Lobet, Loin du rivage, collection Passerelle, accompagné d'une peinture en double page et cinq dessins à l'encre au fil du texte. Estampage en couverture, 52 pages, 51 exemplaires numérotés et signés, 40 €.

Aux Éditions de la Margeride dans la collection Tirages de tête je propose entre 7 et 9 exemplaires, un papier vélin, plusieurs peintures ou gravures et en général le livre est présenté dans un coffret. Il peut y avoir aussi des livres uniques ou manuscrits.
Toutefois, depuis très longtemps j'ai souhaité que les livres soient accessibles à un public le plus large possible. C’est la raison pour laquelle j’ai créé d'autres collections : collection Passerelle, ou bien encore Les îles inconnues. Dans toutes les collections des Éditions de la Margeride, je reste dans la tradition du livre d'artiste, en m’étant donné les moyens de diffuser des ouvrages de qualité.
Il y a des œuvres originales dans tous vos livres d'artiste ?
Mon statut professionnel est celui d’un artiste, je ne suis pas un éditeur au sens commercial, donc je diffuse mes créations. Je fais toutes les images qui accompagnent les poèmes. J'imagine un nouveau dispositif à chaque fois.
Il y a des œuvres originales dans tous mes livres. Le poète Salah Stétié avec qui j’avais évoqué la question de la diffusion pour la parution d’Avant-livre, m’avait dit « Robert vos livres sont magnifiques mais il faudrait que ce poème soit diffusé un peu plus largement ! » A l'époque j'en avais tiré 27 exemplaires qui se sont retrouvés entre les mains soit des bibliothèques soit d'amateurs fortunés… Son idée me plaisait, il fallait se donner les moyens de la mettre en pratique d’où les collections Passerelle et les îles inconnues.

Marie Alloy, Robert Lobet, Duo de rives, Editions De La Margeride, collection Les îles inconnues, accompagné d'une peinture en leporello, recto-verso, Couverture peinte, 42 exemplaires numérotés et signés, 30 €.

Dans la collection « Passerelle » j’ai voulu proposer des livres entre 20 et 40 €.
Le tirage se situe entre 40 et 50 exemplaires et dans chaque livre il y a une intervention en couverture avec une à plusieurs œuvres originales à l’intérieur.
C’est le poème qui guide mon travail. Par exemple, pour le dernier livre que j'ai publié, avec Sabine Huynh, en cinquante exemplaires, il y a une peinture en double page à l’intérieur, et 5 dessins en regard du texte. En ceci je suis vraiment atypique.
Ces livres sont des écrins très particuliers. La diffusion est réduite, 50 exemplaires pour une édition de poésie c'est peu, mais ce sont des livres qui ont une présence différente. Les gens qui achètent un livre d'artiste aux Éditions De La Margeride ont un coup de cœur. Ils achètent un livre qu’ils vont conserver et il occupera une place un peu particulière parce qu’ils l’ont trouvé beau, qu’il les a touchés. Les images peuvent être dépliées, présentées comme une installation dans leur bibliothèque… C'est un rapport à la fois personnel et symbolique, plus fort qu'avec un livre « ordinaire », et je ne critique pas les livres « ordinaires » j'en achète et j'en ai beaucoup. C’est un rapport différent.

Robert Lobet et Michel Butor, Les vivants et les morts, 2007, Editions De La Margeride, accompagné d'une peinture originale, Collage et peinture en couverture, 26 exemplaires numérotés et signés.

Cette relation singulière au livre existe aussi pour les auteurs. Le contact avec le lecteur mais aussi le rapport à l'écriture est modifié. Très souvent , des personnes me font part de leur émotion, de leur bonheur, et me disent « vous savez grâce à vos livres je suis devenu collectionneur », ou bien « j’ai découvert un auteur » … Ces exemples sont très nombreux.
Pourquoi avoir choisi de publier des livres d’artistes ?
J’ai choisi le livre d'artiste pour cette dialectique, pour l'objet signifiant et magnifique. J’ai toujours été attiré par les livres, notamment les livres anciens, la calligraphie, la typographie… D'aussi loin que je me souvienne le livre a toujours été un objet attirant, un objet de fascination.
Connivences 7, Coffret, Editions De La Margeride, version présentée en coffret cuir avec incrustation, comporte un exemplaire accompagné d’une aquarelle originale, coffret réalisé par Claude Adélaïde Brémond, Arles, 260 €.
Les livres d’artistes que vous proposez aux Éditions de La Margeride sont tous créés à deux, vous et un auteur. Est-ce que cette relation nourrit votre activité d’artiste et d’éditeur ?
Le fait d'aller à la rencontre d'une personnalité, d'une œuvre, de la découvrir, d'être non plus dans la solitude de l'atelier mais dans une dimension d'échange et de partage est enrichissant et permet de créer des liens avec la plupart de mes auteurs. Ils m'ont apporté leur sensibilité, leur originalité. Souvent je pense à des gens comme Andrée Chedid et Michel Butor, avec lesquels j’ai eu des échanges passionnants.
La parution d’un livre d’artiste est parfois associée à un évènement. Il y a quelques années j’ai créé une collection qui s’intitule « Connivences », des livres qui se situent entre revue de poésie et livre d'artiste, quelque chose d'un peu hybride. Le premier numéro était en lien avec un festival de poésie à Rome, un autre avec la Réserve Nationale de Camargue, ou bien encore avec la Médiathèque de Quimper, la Marine Nationale…

Marianne Cohn, Bruno Doucey, Robert Lobet, Marianne, Kaddish pour Marianne Cohn, Editions De La Margeride, accompagné de trois peintures en pages intérieures et une en couverture, avec l'unique poème connu de Marianne Cohn accompagné par les textes de Bruno Doucey, 2019, 7 exemplaires numérotés et signés. Épuisé.

Comment choisissez-vous les poètes ?
J’ai du mal à travailler avec des textes qui sont très abstraits. Lorsque je reçois un projet, le processus est très souvent le même : le texte suscite en moi l'idée du livre. Avec ce poème ou ces poèmes je vais faire tel format, je vais travailler une technique ou l’autre, et surtout je vois très vite les images possibles.
Comment sont « fabriqués » vos livres ? Pouvez-vous évoquer votre art, qui regroupe deux savoir-faire, celui de l’imprimeur et celui de l’éditeur ?

LES "PAROLES GELÉES" d'Yves Namur, Editions De La Margeride, 2015, 12 compositions typographiques avec lettres plomb et bois, une peinture à l'encre de chine, couverture peinte, 9 exemplaires numérotés et signés par les auteurs, 400 €.

J’ai été amené à résoudre des questions à la fois liées à la création et aux contraintes inhérentes pour arriver à un résultat satisfaisant. Ensuite il y a des contraintes matérielles, y compris financières, qui m'ont amené à imprimer moi-même pour pouvoir faire ce que je voulais, comme je voulais, avec la qualité que je souhaitais et au moment où je le souhaitais. Parce que les livres d'artistes sont souvent des objets atypiques. Par exemple vous avez des papiers qui ne passent pas dans une presse d'imprimerie moderne, vous avez des formats aussi qui sont compliqués. J’ai donc pris le parti de tout faire moi-même. Mon matériel d’imprimerie me permet, que ce soit en sérigraphie, ou en typographie, d'être autonome. C'est un avantage financier, et un avantage en termes de liberté de création. Cela représente beaucoup de travail, c'est un peu le revers de la médaille…

Marc-Henri Arfeux, Suspens du visiteur, Editions De La Margeride, 2012, texte manuscrit par Robert Lobet accompagné de quatre peintures à l'encre  et acrylique, peinture en couverture, 5 exemplaires numérotés et signés, 180 €.

Combien faut-il de temps pour fabriquer un livre en prenant en compte que vous réalisez les illustrations ?
Je compte en général un mois et demi pour un titre tiré à une quarantaine d’exemplaires, entre le moment où je commence et le moment où je présente les photos du livre sur le site internet. J'ai beau me dire ça va aller plus vite… non, ça ne va pas plus vite, ça ne va jamais plus vite.
Existe-t-il des salons ou des lieux d’exposition pour ce genre de productions ? Quel public est touché par les livres d’artistes et par qui sont-ils achetés et lus ?
Tous les publics sont intéressés par le livre d’artiste, enfants et adultes, collectionneurs ou amateurs, passionnés de poésie ou intéressés par les arts graphiques.
Nous faisons effectivement beaucoup de salons en France et à l'étranger. Pour vous donner une idée cette année nous avons participé à 11 manifestations. Nous rentrons tout juste du Festival des Sources Poétiques en Lozère. En novembre nous serons à Paris pour le salon Pages, de bibliophilie contemporaine, au Palais de la femme. Les médiathèques et bibliothèques sont nos interlocuteurs privilégiés. Cette année j'ai présenté une exposition à la Médiathèque du Carré d'art de Nîmes tout l'été, et une exposition au Manoir des livres-Archipel Butor à Lucinges en Savoie. Ces deux manifestations ont touché plusieurs milliers de personnes, et pas uniquement des gens qui s’intéressent au livre d’artiste. J’ai présenté au Carré d'art des sculptures, des livres, des peintures, des gravures. C'est cet ensemble-là, cette diversité, qui interpelle le public. J’ai pu faire de nombreuses rencontres, et l’émotion était palpable. Des personnes venues de tous horizons m'ont dit « cette exposition nous a procuré du bonheur, il y a de la douceur, de l'harmonie ». C’est la plus belle récompense.

Depuis des décennies vous publiez et défendez ces productions rares et précieuses. Pourquoi cet engagement ?

Il y a le fait de défendre la poésie, en la présentant sous une forme originale, qui lui permet d’exister de façon différente en marge des circuits classiques de diffusion et de distribution. Parce que je pense que la poésie, les textes poétiques, portent un message, une vision du monde unique, qui ne s'exprimerait pas, où très différemment, sous une autre forme littéraire. J’aime les formes courtes, les textes percutants, et je me rends compte que ça fonctionne, et que cela peut avoir une importance quasi vitale pour le lecteur. Donc il y a une nécessité dans ce travail de création.
Pouvez-vous donner des exemples de vos productions remarquables, que nous présenterions à nos lecteurs ?
Je souhaiterais parler de quelques livres et auteurs avec qui je travaille.
Felip Costaglioli avec qui j’ai fait le plus de livres d’artiste, le dernier étant Amnésie au jardin, dans la collection Tirages de tête.
Corinne Hoex, autrice belge, dernier titre : Les ombres , collections Tirages de tête et Passerelle.
Dans la collection Les îles inconnues, Marie Alloy, Duo de rives, Mathieu Gimenez, Prendre terre, deux exemples d’une première publication aux Éditions de la Margeride.
Bien entendu je pense à tous les autres poètes avec qui depuis vingt ans je partage cette aventure et qui m’ont fait confiance.
Quelles seront vos actions futures, les expositions prévues, vos prochaines publications ? D’autres collections en préparation ?
En ce moment je travaille la peinture et le dessin, et c’est important. L’hiver est une période de réflexion. Je vais certainement publier deux jeunes auteurs, pour le printemps. Ils sont en phase avec leur temps, avec leurs doutes, avec des questionnements propres à leur jeunesse et à notre société en crise.

Photo de couverture, Michel Butor, Sous-Bois, Editions De La Margeride, 2013, texte manuscrit par l'auteur accompagné de quatre peintures à l'encre et acrylique, peinture en couverture, 7 exemplaires numérotés et signés.

Robert Lobet, 20 ans de poésie, Ville de Nîmes.




Du Livre Pauvre au Livre d’Artiste : la poésie visuelle de Ghislaine Lejard

Ghislaine Lejard est une artiste accomplie : elle est poète de l’image, et des mots, critique d’art et littéraire, et irremplaçable créatrice de Livres Pauvres, qu’elle réalise depuis des années avec des poètes dont le nom n’est pas inconnu, et qu'elle expose et promeut. Généreuse et active elle est l’auteure d’une œuvre protéiforme qui s’édifie autour de ce fil directeur : magnifier et enrichir la réalité, dont elle restitue la dimension archétypale, grâce à son travail autour de l'image, mis en œuvre dans sa création de collages. Autant dire que l’Art dans son acception la plus pure guide l’élaboration d’une œuvre qui n'est pas prête d'achever ses métamorphoses, car elle suit l'évanescence de nos représentations, et les mutations paradigmatiques et conceptuelles que ce support kaléidoscopique exprime parce que vecteur de polysémie. 

Ghislaine Lejard, Livre 8.

Le collage est par nature une superposition de strates référentielles. Il n’y a pas une image, mais des fragments d’images qui se superposent pour en former une autre. Ainsi à la sémantique offerte par cette composition faite d’éléments intrinsèquement signifiants s’ajoute celle de chacun de ces morceaux. Les collages de Ghislaine Lejard à partir desquels sont composés les textes qui dans cette rencontre texte et image font les Livres Pauvres sont élaborés de cette manière, en agençant des bribes de représentations et des plages de couleur.
La forme donnée aux parties assemblées convoque les éléments d’une mimésis dont la sémantique se renouvelle sans cesse parce qu’elle s’appuie sur l’implicite contenu dans ce dispositif même qu’est le collage, composition qui laisse apparaitre différents mouvements, lieux, visages, archétypes… Ces superpositions permettent de dépasser toute illusion référentielle dans le même temps qu’elles les convoquent simultanément, ouvrant comme des fenêtres sur d’infinies représentations évoquées par les couches additionnées de papier sur lequel se greffent différentes représentations. Métaphore, synecdoque, allégorie, tout opère comme dans la systémique d’interprétation des rêves, par condensation et déplacement, créant une multitude d’effeuillages possibles du sens, racontant les passages calendaires itératifs mais aussi l’immuabilité des éléments représentés par glissement ou superposition.
Autant d’images dans un déploiement kaléidoscopique qui participent de cette élaboration sédimentaire. Le collage est donc dans cette acception de démultiplication sémantique et de brouillage référentiel vecteur de sens inédits particulièrement propice à supporter l’écriture poétique. Cette dernière opère de manière similaire. En juxtaposant des mots de manière fortuite, qu’il s’agisse d’une mise en œuvre paradigmatique ou syntagmatique, elle ouvre le signe à d’autres acceptions que celles usuelles qu’opère son emploi pragmatique opéré dans la langue.

Ghislaine Lejard, Carnet de voyage.

Elle crée des images elle aussi, aptes, comme celles élaborées par les collages, à motiver l’imaginaire et à supporter la création de significations inédites, tout comme l’image formée d’images laisse apparaître des sens renouvelés, jamais similaires et ouverts à chaque fois à une réception différente. La production du poème suit la posture de l’artiste et rend compte de ces multiples étapes vectrices de polysémie, ainsi que de l’acte de création lui-même. Ouvert aux sens réitérés et mettant à jour  la dimension illocutoire de la représentation,  chacun rend compte  de cet acte intuitif et solidement ancré sur des savoirs faire qu’est le geste de l’artiste ou le travail du poète qui cisèle la langue.

Livre Pauvre réalisé avec Yves Baudry, collection L-3-V.

Livre Pauvre réalisé avec Jean-Joubert, collection Pierre Ecrite, Livres Pauvres, de Daniel Leuwers.

Les mouvements du texte suivent celui des images, pour non pas l’illustrer mais pour ouvrir à des lectures renouvelées de l’ensemble, tantôt le poème est vecteur de la démultiplication sémantique de l’image, tantôt les collages ouvrent à la réception du poème en venant motiver le surgissement d’images crées par le travail de la langue. En ce sens, dans cette multiplicité sémantique, le collage et le poème déstructurent l’univocité des représentations, et amènent à la création d’un sens inattendu autant qu’inédit, à chaque fois renouvelé.

Christian-Bulting, collection L3V.

Gregoire Devin, collection Medaillons de Daniel-Leuwers.

Le travail de la langue opéré par le poème donne lieu à la création de couches sémantiques infinies pour rendre compte de ce que fait le collage qui lui-même est une poésie de l’image.

Les œuvres réalisées par Ghislaine Lejard ouvrent vers des univers inédits, grâce à une mise en œuvre de cette poétique de l'image, opérée à travers  la  complémentarité qu'elle suscite par rapprochement ou confrontation, du poème, et du collage qui par nature exprime la polysémie d'une polysémie.

La Comédie humaine, Balzac, collage de Ghislaine Lejard.

Le vitrail de Matisse, Ghislaine Lejard.

Hommage à Chaissac, Ghislaine Lejard.




Avis de naissance ! Carabosse, une nouvelle revue de poésie

Ce numéro #1, Nos corps manifestes, est beau ! Ne nous perdons pas dans des périphrases stériles, tout comme ce fascicule ne prend pas de gants pour montrer l'épaisseur du monde poétique. Toute vêtue de noir et blanc, ce bébé déjà grand ne perd pas une miette de la place que proposent ses pages remplies de textes et d'illustrations.

Revue au féminin, "Revue à sensibilité féministe et poétique", qui problématise  la place et l'identité des femmes, et particulièrement des femmes créatrices, et Dieu sait qu'il y a encore tant à dire, et à faire, Elisa Darnal et Adeline Miermont-Giustinati se sont entourées de la photographe Jeanne Guerrier et de la conceptrice graphique Aurore Chapon. Cela donne 34 pages de pur bonheur, pensé comme

...un laboratoire poétique, c'est à dire un espace à habiter, qui se compose en permanence et témoigne de pratiques diverses.

Ouverture donc, servie par une présentation qui explicite le choix du nom de la revue, Carabosse, le fée glauque et glam ? suivi par un édito tissé de prose poétique entrecoupée de vers d'Adeline Miermont-Giustinati. 

Ce tout premier numéro met donc l'accent sur le corps des femmes, sur ces archétypes pesants qu'elles portent encore aujourd'hui, et qui façonnent malheureusement toujours leur inscription dans le monde.

Revue Carabosse, #n°1, Nos corps manifestes, 37 pages, 8 €, https://www.carabosse.online

Pour ce premier numéro, nous commencerons par explorer un territoire sensible, celui d’un corps féminin loin de la muse ou du fantasme. Longtemps dépossédées de leur image, les femmes s’émancipent encore difficilement de la dictature orchestrée par l’industrie et la publicité. L’obsession de l’apparence réduit à des représentations hypersexuées et truquées et le cantonne à être un objet de désir. 

Besoin absolu et présence nécessaire de l’intime ! Dire la relation complexe qui s’instaure avec son propre corps, fait se rejoindre le littéraire et le politique.

Corps écrit, puisqu’on parle de lui, corps écrivant puisqu’il se dit. Générateur et producteur d’une parole poétique, comment le corps des femmes est-il pris en charge par les voix de poétesses aux accents multiples ? Nous ne ferons que poser quelques jalons dans le foisonnement d’une langue poétique qui se redéfinit sans cesse et cherche à dessiner les contours du sujet-corps, chair féminine éprise, mais refusant de se laisser accaparer au détriment de son désir propre.

 

Au féminin, donc, des Notes de lecture, une Causerie avec Laure Limongi, et de la poésie, visuelle aussi, car il faut saluer la qualité des illustration qui rythment les textes, se superposent, haussent le ton en même temps que les mots pour dire que la poésie, la littérature, et l'art, au féminin, n'a rien de plus ni de moins que tout ceci au masculin, juste pareils, semblables, les identités disparaissent là où exister s'énonce. 




Revue Contre-allées — revue de poésie contemporaine, n°46, automne 2022

Contre-Allées, menée de main de maître par Amandine  Marembert et Romain Fustier, énonce, en prologue, à travers la voix de ce dernier, "La poésie, c'est tenir le coup". Et il faut le dire, elle nous donne de quoi "tenir bon", dans ce numéro d'automne. Ce "Carnet de voyage", titre du poème liminaire signé par l'invité de ce numéro, Alain Duault, ouvre au lecteur un espace de pure poésie, dans lequel les textes signés par des noms que l'on a plaisir à retrouver occupent un espace immaculé, sur la page A3 de ce petit fascicule de belle facture.

Ludovic Degroote, Samuel Martin-Boche, Valérie Canat de Chizy, Florentine Vieilly-Eymard, Patrick Argenté, et Alain Duault, invité de cet automne 2022 :

Tu t'en vas parce que tu as peur tu ne veux plus de cris
De ton pays jeté aux chiens tu veux danser avec les fous
Tu ne veux plus des yeux épuisés de sang dans ton pays

Revue Contre-allées, revue de poésie contemporaine, n°46, automne 2022, 47 pages, 5 €.

A côté de ces poèmes, suivis d'une biliographie de l'auteur concerné, les pages sont ponctuées par des entretiens, à commencer par celui de l'invité Alain Duault qui suit immédiatement ses poèmes. La rédaction a également recueilli les propos de Christian Degoutte, Guy Perrocheau, et Jean-Marc Bourg éditeur, pour sa maison  Faï Fioc.

Il est également possible de lire quelques extraits des livres présents dans la rubrique "Livres reçus", qui au lieu de publier une lecture de ces derniers permet au lecteur de disposer d'un extrait, ce qui est merveille, et qui s'inscrit dans la ligne éditoriale choisie, qui est celle d'une sobriété qui sied parfaitement à la poésie, qui n'a besoin que d'elle-même pour faire sens.

Une lecture termine ce volume : Romain Fustier rend compte du Chœur maritime de la Maye de Jacques Darras.

Une douce et grande promenade donc, avec des escales dans de multiples univers, pour ce numéro que l'on a plaisir à recevoir, à parcourir, à habiter. 




Bernard Dumerchez, quarante ans de livres pour l’éternité

Bernard Dumerchez crée des livres comme on lance des fusées dans les nuages, emportant une lumière unique qui éclaire un coin de ciel. Bientôt quarante années que ça dure, infatigable lueur dans le monde de la bibliophilie, de la poésie... de l'art, disons le mot puisqu'il est à sa place. Il a accepté de répondre à quelques questions et tous le remercions !

Qu’est-ce qu’un livre d’artiste ?
Le livre d'artiste est né dans les années soixante, à une époque où il se passait énormément de choses dans tous les domaines de la société (musique, arts, politique, etc...). Traditionnellement dans la réalisation d'un livre, le rôle de l'artiste était d'illustrer les propos d'un auteur, ce dernier étant alors considéré comme la raison même du livre. De jeunes artistes décidèrent de s'affranchir de cette règle et la technologie de l'époque le permettant (ronéotypie, photocopie...) de réaliser entièrement des livres en se passant de l'auteur, de l'imprimeur et de l'éditeur. C'est la définition du livre d'artistes à laquelle les puristes restent attachés, mais dans les faits les choses ont beaucoup évolué et la définition n'est plus aussi stricte.
Quelle est la différence entre un livre d’artiste et un livre de bibliophilie ?

La bibliophilie est l'amour des livres et notamment des livres rares. C'est donc à mon sens un terme générique qui englobe tous les livres qui se distinguent par leur excellence et le livre d'artiste comme d'autres types de livres (illustrés, manuscrits...) appartiennent à cette catégorie.

Pourquoi avoir choisi de publier des livres d’artistes ?

Leporello - Un poème manuscrit de Bernard Noël (gravure typo) et trois photographies de Jonathan Abbou.

Rimbaud selon Harar, Texte de Alain Sancerni, illustrations de Joël Leick, éditions Dumerchez.

Collection Leporello des éditions Bernard Dumerchez, sérigraphie originale rehaussée aux pochoirs de Jef Aérosol et poème de Zéno Bianu, 2015 © MUDO-Musée de l'Oise / Alain Ruin.

Le choix de réaliser des livres d'artistes est certainement lié au fait que c'est le genre qui, de par mes compétences, me convient le mieux. On reste dans un domaine qui reste de l'ordre de l'artisanat, peut-être même de l'art. Rien à voir avec le livre industriel qu'il m'arrive de faire, mais qui ne correspond pas à mon tempérament.

Pourquoi avoir créé des « Collections courantes » à côté de vos publications de livres d’artistes ?
Les éditions courantes permettent à un large public d'accéder à l'oeuvre de l'auteur, l'artiste n'est plus nécessaire, c'est une tout autre catégorie qui me paraît complémentaire à mon travail de livres de bibliophilie qui s'adresse à un public restreint de connaisseurs.
Comment pensez-vous ces livres qui proposent de mettre en lien un auteur et un plasticien ? Est-ce vous qui choisissez les artistes ?
Dans le type de livres que je fais qui sont surtout des livres hybrides (où l'on trouve des pages imprimées enrichies d'interventions à la peinture d'artiste) les rencontres sont essentielles. Dans certains cas c'est l'auteur qui souhaite travailler avec tel artiste, qu'il connait ou non personnellement, dans d'autres cas c'est l'inverse et dans d'autres cas encore, c'est moi qui choisit l'artiste pour l'auteur que j'ai choisi. Beaucoup de possibilités, l'important étant que la rencontre fonctionne.

Aux éditions Bernard Dumerchez - Rimbaud selon Harar, œuvre d'Alain Sancerni - Peintures Patrick Singh - Fikru Gebre Mariam - Musique Kaethe Hostetter Livre de fer, film et montage jean-marc Boutonnet-Tranier . Lecture d'Alain Sancerni, film de JM Boutonnet-Tranier.

Sont-ils fabriqués d’une manière différente des livres de vos « Collections courantes » ?

Oui, les éditions courantes et les éditions rares sont fabriquées de manières différentes. Pour une édition courante il s'agit de réaliser un livre financièrement accessible au plus grand nombre, donc d'arriver à des coûts de conception et de fabrication qui soient le plus bas possible. Pour les éditions rares, il s'agit d'atteindre le plus haut niveau de qualité et finalement de créer une œuvre d'art. Donc d'aller le plus loin possible dans l'exception et les coût ne sont plus du tout les mêmes.

A combien d’exemplaires sont-ils tirés en général ?
Les tirages de mes livres rares se situent entre 9 et 35 exemplaires, étant entendu que lorsqu'il s'agit de livres hybrides, chaque livre est unique.
Quel public est intéressé par ces livres précieux ? Qui les achète ?
Le public intéressé par ce type d'ouvrages est constitué de connaisseurs, d'amateurs d'art et de musées essentiellement.
Peut-on voir vos livres d’artistes, les exposez-vous ? Quels lieux les accueillent ?

 

Exposition Bernard Dumerchez, éditeur, une vie de livre et d'art, au MODU - Musée de l'Oise.

Mes ouvrages sont régulièrement exposés, parfois en grands nombres lorsqu'il s'agit de rétrospectives, ou en nombres limités lorsqu'il s'agit de salons. La prochaine grande exposition est prévue à l'Espace Saint-pierre des Minimes à Compiègne (1er trimestre 2023). Ils sont également visibles sur demande à la Réserve des livres rares de la bibliothèque nationale de France.
Quels sont vos projets, continuer à créer ce genre de publications, et pourquoi ?
Mes projets ? J'ai 9 livres en cours et sachant qu'il faut souvent plusieurs mois et parfois plusieurs années pour réaliser un livre, j'ignore où ça va me conduire, ni même si j'arriverai à mener à terme ces projets. Pourquoi continuer ? Parce que malgré toutes les difficultés, j'aime ça, que je ne sais rien faire d'autre et que j'ai le sentiment très fort de ne pas encore être arrivé là où je devrais aller

Image de une : Exposition Bernard Dumerchez, éditeur, une vie de livres et d'artMUDO-Musée de l’Oise, 2018.




Les livres d’artistes des éditions Transignum : du manuscrit au palimpseste

Transignum est une maison d’édition à propos de laquelle on peut affirmer que chaque livre est l’équivalent d’un livre manuscrit, et rapprocher chacune des productions de Wanda Mihuleac de ce concept. Pour cette éditrice plasticienne la littérature est un art né de la manipulation de cette matière qu’est le texte, qu’il s’agit de modeler, d’orienter, de dés-orienter.

Les trans-formations, trans-mutations, les trans-figurations et transitions trans-culturelles subies par le texte sont remarquables. C’est donc bien plus qu’un travail éditorial. Le manuscrit est le point de départ et d’arrivée de cette mise en œuvre spécifique, toute particulière à cette maison d’édition, qui publie des livres objets : une architecture de pages, des textes travaillés comme un mille-feuilles une à une juxtaposées, édifiées, et échelonnées savamment pour un dévoilement infini de sens. Ce que disent les mains, ce qu’elles font, toujours à l’œuvre dans l’élaboration du livre, de l’objet, de ce centre hors de toute autre circonférence que celle d’une vaste étendue de liberté sémantique.

Si l’univocité échappe lorsqu’il y a poésie, les dispositifs qui encerclent les poèmes publiés par Wanda Mihuleac ouvrent sur des territoires inexplorés, où le langage mis en scène ne commente plus, ne raconte plus, mais révèle, ouvre ses potentialités et dévoile non pas les images, ni les formes, mais l’entre deux, l’espace entre la couleur et la matière, l’image et la lettre, entre le silence et la trace. 

Ce que disent peut-être les mains, poème de YVES NAMUR traduit en italien par Davide Napoli et en roumain par Linda Maria Baros, dessins de Wanda Mihuleac, 7 éditions de tête dans un coffret - un CD avec la musique de Barbara Bicanic Perincic et une œuvre originale de Wanda Mihuleac.

Les dessins, les matériaux employés pour réaliser le livre, livre/objet, objet/livre, place les réalisations de l’éditrice entre ces deux concepts opérant un effacement de ces deux polarités et de facto la révélation du contenant et du contenu, l’invention de ce que peut être le livre révélé par cette altérité à lui-même et le texte alors perceptible comme palimpseste, car il dévoile de multiples couches sémantiques motivées par le contexte et la mise en situation. C’est dire si Wanda Mihuleac interroge le signe, le caractère aléatoire de toute interprétation, jusqu’à la remise en question d’une capacité à porter un schème intrinsèque préexistant à son actualisation. 

                 L'Embrasure, poème de Gabrielle Althen.

Ce dialogisme est démultiplié par les nombreuses versions en langues étrangères qui accompagnent la plupart du temps les textes des poètes français ou internationaux publiés par Transignum.   Les traductions sont autant de remises en cause de l’univocité opératoire dans le langage. Une polysémie décuplée est à l’œuvre qui secoue et réédifie, qui polarise la réception sur les potentialités du texte, dévoilées par les instances itératives à chaque fois différentes.

Dans certains livres l’idéogramme pousse jusqu’à un point ultime cette hybridation du sens, et ces signes, qui jouxtent d’autres signes, qu’ils soient picturaux ou linguistiques, peuvent alors être reçus comme appartenant à ces deux vecteurs, le langage ouvrant sur une iconographie mentale, et l’image édifiant le sens actualisé dans et par le langage. Un croisement de territoires sémantiques riche et fertile.

Histoire de famillepoème de Ming Di, gravures de Wanda Mihuleac.

Les idéogrammes sont ce point ultime, central, milieu du gué entre l’image et la lettre. Signes parmi les signes, ils sont avant d’être des mots une preuve patente que dans le tracé de la lettre il y a l’image, que dans l’image il y a le mot, que dans les potentialités du signe tout est mouvement recommencé à travers la réception qui est à chaque fois une actualisation de l’interprétation.

Effacements itératifs, itérations gommées par le ressac des occurrences renouvelées, le Livre ardoise est à cet égard emblématique de cette volonté de libérer les potentialités du texte. Comme s’il était tracé à la craie, le texte est le lieu d’une réécriture permanente.

Chaque livre réalisé par Wanda Mihuleac occupe l’espace, et l’espace de tous les possibles investit le livre. Manuscrits chacun, en ce sens que la matière est façonnée, à commencer par le texte, matériau premier et objet poli effacé et retranscrit mille fois par les mises en œuvres éditoriales...

Ecri-vain, poème de Salah Stétié, gravures de Dominique Neyrod.

Dans ces multiples mises en scène, le texte dévoile alors d’infinies couches sémantiques, car il est soumis à de multiples étapes de perception, qui concourent toutes à sa re-création, grâce à des lectures infiniment renouvelables… Il s’agit de combinatoires aptes à mettre en jeu le signe, à le contextualiser autrement, à l’actualiser de multiples manières, afin d’ouvrir à une polyphonie significative.

Qu'est-ce que la poésie ?, texte de J. Derrida, eaux-fortes de Wanda Mihuleac.

Il n’est alors pas interdit de dire que ces combinatoires qui mettent en scène le texte de manière inédite motive la production d’interprétations aléatoires, anecdotiques, qui sont aptes à rendre perceptible l’éventail des possibles d’un même texte. Si la mise en œuvre de tout texte, de toute parole, est un acte, sa déconstruction ou sa disparition en est un aussi. L’effacement loin d’être une aporie est donc un acte d’écriture qui offre aux signes la possibilité de déployer le vide constitutif du langage dès lors qu’il n’est pas actualisé. Et ce vide n’est pas vide, loin de là, il porte l’infini des potentialités du sens.

En cela, chaque livre-objet produit par les éditions Transignum est à chaque fois un manuscrit, puisqu’il se réécrit sur ce vide fertile qu’est l’imaginaire.




La ponctuation, du point final au point d’infini : entretien avec Eric Poindron.

Conteur, créateur de contes, poète, auteur de plus d'une quarantaine de livres, éditeur, collectionneur, scénariste, metteur en scène, Eric Poindron, en plus de tout ceci,  invente des signes de ponctuation ! Il est vrai que pour exprimer la palette immense de ce qu'il perçoit à travers le prisme de ces multiples approches et talents, il faut sans aucun doute élargir la gamme de ces caractères qui participent pleinement à l'élaboration sémantique des textes. C'est donc à lui que nous avons posé ces quelques questions, auxquelles il a si gentiment accepté de répondre.

Éric Poindron, comment définirais-tu la ponctuation ?
Répondre à une question aussi vertigineuse est un travail d’équilibriste. Avec modestie, je crois que la ponctuation est une affaire de morale. La morale que nous nous devons. Comme une oscillation entre le souffle et la raison ou la dignité et la musique de l’esprit. Jadis, il existait une expression qui disait : « donner un soufflet à Ronsard » et qui signifie « faire une faute contre la langue » ou maltraiter la langue. L’expression a disparu et c’est peut-être tant mieux car il faudrait aujourd’hui presque l’utiliser à chaque coin de phrase tant la langue est rudoyée.
La ponctuation, ce sont à peine quelques petits signes mystérieux et misérables, un peu comme les pièces d’échec, inertes, et de bois, qui ne demandent qu’à prendre vie. Les échecs sont une science combinatoire et, du reste, une succession bien ordonnée et donnant naissance à un coup de maître est appelé « un prix de beauté ». Il en est ainsi et aussi avec la ponctuation qu’il faudrait surnommer « la discrète ».
La ponctuation est une rivière délicate, comme cet instant qui coule « un tout petit enclos de garde-barrière, couvrant une maisonnette de jardinier, treillageant le mur de la rustique auberge. », comme l'écrit printanière et si joliment Colette. Là est l'enjeu ; l’équilibre ; chacun peut essayer de s’y frotter.  C’est une épreuve de funambulisme.
Qui, comme Pierre Reverdy, peut prétendre écrire une confession parfaite : « En ce temps-là, le charbon était devenu aussi précieux et rare que des pépites d’or et j’écrivais dans un grenier où la neige en tombant par les interstices du toit, devenait bleue. »

Eric Poindron, Jack et la ponctuation, Les lectures de Chantalou.

La ponctuation, tout comme la typographie ou l'orthotypographie, est ma « grande affaire », mon obsession ou l’une de mes obsessions. J’ai toujours aimé les coulisses et la ponctuation est une affaire de coulisse. George Brummel, dit « Beau Brummel » énonçait que l’élégance était l’art de ne pas se faire remarquer. La ponctuation c’est peut-être ça : l’élégance qui ne se fait pas remarquer. Le regretté Gilles Lapouge, styliste incomparable et discret, disait que c’était le « style ». Travailler avec Gilles Lapouge et le voir corriger un texte était une épreuve de rigueur et d’enchantement. Une manière de gentilhomme de « ne pas y toucher ». Gilles déplaçait ou ôtait parfait une simple virgule et une phrase qui semblait toute laconique prenait son envol ou le droit chemin.
 Peut-on dire que la ponctuation joue le même rôle, produit les mêmes effets, dans la prose et dans la poésie ?
Nous savons que depuis l’admirable Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertand, texte poétique en prose qui influença Baudelaire, que les cartes ont été rebattues et que la poésie se fond dans la prose chez le prosateur exigeant.
Tout d’abord, qu’est-ce que la prose et qu’est-ce que la poésie ? J’ai toujours cru qu’un grand prosateur était avant tout ou en même temps un poète.
J’avais dit un jour à Pierre Michon « Toi qui es un poète tout entier et en majesté pourquoi n'écris-tu pas de poésie ? » et Pierre m’avait répondu : « J’écris de la poésie, en quelque sorte, tu vois bien. C’est parce que j’aime indistinctement les chiens et les loups, comme tu le fais. »
La poésie est sans enjeu, c’est pourquoi elle peut devenir un laboratoire d’expérimentation. Aussi chacun y va de son petit établi de manitou ou de chimiste. Les réussites sont plus ou moins lumineuses mais qu’importe puisque la poésie est une expérience, un chemin, une destination, et non un diplôme ou une date d’arrivée et climatisée.
Les fantômes de l'enfance, les « oiseaux Pihis » et apollinariens, l'âme de Lord Byron, la Mitteleuropa & la poésie de Borges, toutes ces sciences inexactes. Ou quelque chose comme ça.
Une anecdote : Au début de sa carrière d'écrivain, Pierre Loti commençait souvent sa phrase par des points de suspension ; ce que lui reprochait son éditeur. « Non, Ça ne se fait pas », se lamentait ce dernier. Ce qui n'empêcha nullement Loti d'entrer à l'Académie française.
Une autre anecdote, célèbre cette fois : Baudelaire corrigeant les épreuves de Les Fleurs du mal et précisant à la fin d’un vers (Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,) « Je tiens absolument à cette virgule. »
Une dernière anecdote, esthétique cette fois : Jules Denis écrit dans sa Grammaire typographique que « Le tiret, par son allure, a quelque chose d’élégant. […] Il n’a pas, comme sa congénère la parenthèse, le profil bedonnant qui vous arrête au passage. ».
Quels sont les poètes qui pour toi ont joué ou jouent avec la ponctuation de manière significative, ceux pour lesquels l’emploi de la ponctuation est déterminant, qui se sont appropriés ces signes pour les faire entrer dans le fonctionnement poétique de la langue ?
Le modèle c’est Apollinaire qui décide de sacrifier toute la ponctuation dans Alcools et donne naissance à un nouveau texte, à une modernité, et invente ainsi une nouvelle ponctuation. Avec Apollinaire, la messe est dite. Et chantée. Jamais un jour sans Apollinaire.
J’ai à ce propos une histoire émouvante. Nous avons vendu avec ma compagne, voilà quelques années, une édition originale de Calligrammes d’Apollinaire chez Artcurial. Tirage de tête, avec envoi à son ami René X – le nom de famille était à peine lisible –, gravure originale de Picasso et, surtout, correction d'un adjectif sur le livre de la main d'Apollinaire. La main et l’encre du poète sur son livre avant de le tendre à l’ami. La main dans la main du poète, donc.

Eric Poindron, Comment vivre en poète, préface de Chalélie Couture, Le Castor Astral, 2019, 137 pages, 15 €.

Apollinaire avait écrit : « Souci de la beauté et non de la Gloire » et au moment d’offrir le livre, il raye « la beauté » qu’il remplace par « l’être parfait ». Dans le bureau d’Artcurial, devant l’expert en gant blanc, ma compagne m’a demandé si j’étais bien certain de vouloir vendre le livre. J’ai hésité, un peu, à peine quelques secondes et lui ai répondu : « Oui, ça fera un nouvel heureux ».  Jeu de mains, jeux de poètes. Attention, un poète peut toujours en cacher un autre, point d’exclamation qui était autrefois appelé « point d’admiration » !
J’ai cité Reverdy mais je pourrai aussi évoquer mon cher André Hardellet que je lis presque chaque jour. « Il se leva, s'approcha de la fenêtre couverte de buée. De la rue, elle devait produire un halo rose et Masson se rappelait, au temps de sa misère, l'hiver, la fascination exercée par ces lumières qui signifiaient un repas, un feu, une nuit à couvert - ces vies frôlées mais jamais surprises dans leur déroulement secret derrière les murs et les vitres troubles. », écrit-il comme par magie dans Le Seuil du jardin.
J’échange aussi avec mon ami précieux Jérôme Leroy, poète tout aussi précieux – lisez par exemple son Nager vers la Norvège à la Table Ronde, lisez toute sa poésie – avec qui nous avons de longues conversations sur les poètes oubliés, sur le choix des majuscules et bien sûr, sur la ponctuation qui doit se faire discrète comme l’amitié qui ne devrait jamais être à prouver.
Ce matin encore, j’avais une très longue conversation avec CharlElie Couture, poète-chanteur, poète-rock, poète-poète et « Renaissance man » à propos de la lettre capitale qu’il souhaitait, à raison, imposer à certains noms commun (Vérité, par exemple mais pas seulement) afin d’en accentuer l’énergie et pourquoi pas la métaphysique – mœurs que, du reste, utilisait les moines de jadis. Et CharlElie, qui est aussi un poète oral, qu’il chante ou qu’il déclame, m’expliquait à quel point cette capitale fortifiait son texte.
J’aimerais aussi saluer Nicolas Bouvier qui n’était aucunement un « écrivain voyageur » mais seulement un écrivain et un tout aussi grand poète qui maniait à l’oral savamment la langue comme s’il avait imaginé une ponctuation propre et envoutante lorsqu’il racontait.
Enfin, je suis très sensible aux « blancs » ou aux espaces chez mon cher Pascal Quignard
(« Prendre la parole, dire je, poser le temps sont la même chose. [...] ») et encore davantage à ses récurrences d’astérisques qui chez lui deviennent ponctuation, respiration, réflexion, œuvre ouverte. Pascal se promène à travers certains siècles comme s’il était chez lui puisqu’il est chez lui et l’astérisque est sa complice dans ces voyages d’outre-temps.
L’astérisque est pour moi un véritable « signe ponctuation » que j’ai utilisé dans de nombreux livres et notamment dans Le Fou & la licorne ou Le Voyageur inachevé.
Tu as inventé des signes de ponctuation. Peux-tu nous les présenter, nous les montrer ?
J’ai inventé des signes de ponctuation et j’en invente encore mais souvent, ils sont invisibles ou moraux. Ils sont bien présents pourtant, afin de me donner un cap ou une direction, un peu comme Umberto Eco nous explique dans Apostille au Nom de la rose qu’il a inventé des moines et des existences de moines qui n’ont pas pris corps dans son récit mais qu’il lui fallait inventer pour donner vie à son récit et imaginer ainsi le bon fonctionnement de son abbaye. En somme, mes inventions, c’est un contrat avec moi.
J’ai inventé ainsi le « Point libellule » qui doit rendre légère une phrase, le point Delta – ∂ ou ∆ – qui vient sacraliser une phrase géographique, océanique ou borgesienne. Sans oublier les points de soupir, de mélancolie ou de nostalgie.
Il reste à inventer le « point melliflu » quand la phrase est généreuse comme le miel en conscience, le « point arcquencin » qui donnerait à la phrase la lumière et l’éclat de l’arc-en-ciel, le point adamantin ou le « point conjectural » lorsqu’un propos est fondé sur des suppositions, ce qui est le propre de l’écriture – ¿–
Qu’est-ce qui a motivé ces inventions ? Qu’est-ce que ces nouveaux signes apportent au texte, qu’il soit poétique ou en prose ?
Dans sa préface à L’Autre, le même, Borges écrit « Curieuse destinée, que celle de l’écrivain. À ses débuts, il est baroque, vaniteusement baroque et au fil des ans il peut atteindre, si les astres sont favorables, non pas la simplicité, ce qui n’est rien, mais une complexité modeste et secrète. »
En somme la motivation est ici. Il s’agit d’explorer ou de s’approcher du précipice de la phrase. Il faut « échafauder » et quand l’échafaudage s’écroule, il faut recommencer. Ou simplifier.
Quant aux nouveaux signes, ou signes imaginés, je crois qu’ils n’apportent rien au texte mais ça m’amuse de m’amuser.

Eric Poindron, Crayonner le noir, Les lectures de Chantalou.

Souvenons-nous que la ponctuation n’est qu’une convention et qu’autrefois les Moines copistes ponctuaient à leur jolie ou loufoque manière. Durant le Moyen Âge, il n’était pas rare que l’on mette un Z au lieu d’un S au pluriel de certains mots. Toutefois cette orthographe étonnante était due uniquement aux copistes qui trouvaient que, pour leurs manuscrits, les lettres à queue étaient d’un effet plus agréable que les lettres courtes. Alors, les moines substituaient volontiers les premières aux secondes, surtout à la fin des phraseZ. C’est une simplification, bien sûr.
Puis les imprimeurs ont pris la main, parfois au désarroi ou à l’ire des auteurs.
Aurais-tu des exemples de l’emploi de ces signes que tu as inventés ?
J'ai retrouvé un poème inédit de Jorge Luis Borges (point conjectural) ¿
Traduit pour la première fois en 1987
Et retraduit par mes soins  (point melliflu)
– Je vous l'offrirai demain
dans une autre traduction –
Il y est question d'instruments de mesures rares
De ponctuations inconnus (point arcquencin)
De sciences inexactes
D'une inconnue à plusieurs inconnus aussi
Et du temps qui joue au plus malin
Je vous l'offrirai demain
Quelle en sera la traduction
Pour ne pas le perdre
Mais pour qu'il ne soit pas reconnu
je l'ai recopié sans signature
Sur un mur secret du monastère de Ségriès (point Delta)
À Moustiers-Sainte-Marie, Haute-Provence
Au coeur des lavandes
Cette cachotterie est ma boite clandestin / mon « livre feint »
Un secret se cache en pleine lumière comme le sait Jean Cocteau (point Delta)
Quand vous entrez dans le monastère il faut prendre à droite
Suivre le chemin qui bifurque ¿
Via Borgesiana  ∆
Puis se débrouiller ¿
Il faut toujours semer des indices et des sables ≈ (point océanique)
Ubiquistes ∆
Pour l'heure, je suis le seul à savoir où il se cache
Avec Borges ∆
Qui nous fait croire qu'il sait presque tout
Allez savoir avec Borges ∆ ¿
Il est une autre histoire qui m’enchante, c’est celle d’un petit diable qui joua bien des tours aux textes, à la ponctuation et même à la typographie.
L’imaginaire monastique a su inventer, par – ou avec – facétie, un démon particulier, appelé Titivillus, et parfois « Tytyvillus », « Tutivillus », « Tutuvillus », afin d’excuser les erreurs et les fautes des moines calligrapheZ.
La répétitivité de la tâche des moines copistes occasionnait des erreurs et les mots étaient mutilés, déplacés, mal orthographiés ou tout simplement absents, et il fallait rappeler aux moines leur pêché d’inattention.
Ainsi ces derniers faisaient porter la responsabilité́ de leurs erreurs à ce petit diable, et se dédouanaient en écrivant au dos de leur copie : « Titivillus m’a fait faire cette faute. » ou « Ce n'est pas moi, c'est Titivillus ! »
Il apparaît la première fois dans le Tractatus de penitentia, écrit vers 1285 par John de Galles qui ajoute : « Quacque die mille / Vicibus sarcinat ille. » Chaque jour, Titivillus devait trouver assez d’erreurs pour remplir son sac mille fois ; erreurs que le démon apportait au diable. Chaque erreur, comme un péché, était dûment enregistrée dans un livre face au nom du moine qui l’avait commise, afin qu’il soit énoncé le jour du Jugement dernier.
Et les moines de s’exclamer avant la moindre faute : « Puisse Titivillus ne pas remplir trop sa besace ! »
Même s’il disparaît peu à peu à la Renaissance, Titivillus demeurera longtemps dans l’imaginaire collectif puisque Shakespeare l’évoque dans le deuxième acte de son "Henri IV" et qu’au siècle dernier, le très sérieux dictionnaire de référence "The Oxford English Dictionary", mentionnait encore son nom dans une note de bas de page.
Est-ce que certains signes de ponctuation sont encore à inventer, selon toi ?
Avant d’inventer encore et encore, il est des combats qu'il ne faudrait jamais perdre ; celui en faveur du point-virgule en est un.
Ambigu pour certains, archaïque pour d'autres et cher à Pierre Michon, le point-virgule est pourtant un compagnon précieux. Chimérique ou à l'intuition musicale, ce signe discret est l'allié de la description ou du souvenir ; il est discret comme un effacement ; une dignité ou un repli sur soi. Le point est un sabre au clair qui tranche le propos quand le point-virgule est un effleurement ; une grâce à peine masquée.
Et s'il venait à disparaître, il nous faudrait alors remettre en vigueur le point de soupir ; une coquetterie délicate et typographique à imaginer ; comme un soupir – comme en musique ou un pont vénitien – car nous ne sommes jamais à un soupir près ; ou prêts.
Et si nous inventions le point de champagne °°° ?¿ Etc cætera.
J’aurais aimé que L’esperluette, &, qui fut autrefois la vingt-septième lettre de l’alphabet, fut une ponctuation. & tout comme la feuille Aldine ❦ qui demeure ma coquetterie.
Vers la fin du XVe siècle, Alde Manuce, imprimeur, libraire, éditeur, vénitien, et humaniste imagine les poinçons de la feuille de vigne. ❦ Il fixe ainsi un motif souvent aléatoire que l’on réalisait à la main. Ainsi naît la feuille aldine, une feuille typographique élégante & délicate parée de sarments ondulés de différentes tailles.
La feuille aldine sera déclinée à l'envi par les typographes et vivra ses belles heures au siècle de l’Humanisme.
Si vous êtes un humaniste, faites confiance à la feuille aldine, ce petit coeur qui sait battre au gré des mots vivants et des pages. ❦
« Et cetera desunt » est une locution adverbiale nous venant du latin médiéval qui signifie « et les autres choses manquent » ou « et le reste est omis » ; car, ainsi que nous le savons, et comme nous le redoutons, ni le livre, ni la vie, ne sauraient être exhaustifs. ❦
Et l'histoire de la  ponctuation, insaisissable, demeure à écrire encore, ainsi une lanterne sourde, vacillante et d'infortune ∆
Il nous faut inventer chaque jour de nouvelles ponctuations, métaphysiques, des points de miracle et des points d'ange. Aussi chaque jour J'écris des bouts d'extase en me bagarrant avec la ponctuation – et garde mes ratures pour moi ; et hop, au coffre qui est un modeste coffre de bois.

Image de Une : © Laurent Méliz 

Présentation de l’auteur

Éric Poindron

Éric Poindron est un éditeur (après avoir créé les éditions du Coq à l’Ane, il dirige la collection « Curiosa & cætera » au Castor Astral et la collection « Le chant des possibles » aux éditions invenit et intervient comme conseiller éditorial pour d’autres maison.

Auteur « hors normes, échappant aux canons conventionnels de la modernité, du contemporain et de l’actualité littéraire », d’après le sitePoezibao.

Poète, il est l’auteur de Comme un bal de fantômes, élu meilleur recueil de poésie 2017 par La Cause Littéraire. En 2019, il a reçu le prix Topor de l’éditeur et poète pour l’ensemble de son travail. En 2020, il est lauréat du prix Nerval de poésie.

crédit : Laurent Méliz

Auteur

  • Riccardo Freda, un pirate à la Caméra, avec Riccardo Freda, Actes Sud, 1995.
  • L'Almanach joyeux de la Champagne, collectif, Coq à l'Âne, 1997.
  • Paul Fort comme un poète, Coq à l'Âne, 1998.
  • Mystères et diableries en Champagne-Ardenne, Coq à l’Âne, 1999.
  • Mes enfants, quel cirque !, Coq à l'Âne, 2000.
  • Belles étoiles, Avec Stevenson dans les Cévennes, Flammarion, 2001.
  • Les Contes rémois, une biographie de Louis de Chevigné, Coq à l'Âne.
  • Sur les traces du géant, avec Jean-Loup Welcomme, Flammarion, 2003.
  • Mystères, diableries et merveilles en Champagne-Ardenne et dans le reste du monde, Coq à l'Âne, 2003.
  • Chefs, saveurs Champagne, avec Ragnar Fridriksson, Passion Food, 2006.
  • Le Champagne, dix façons de le préparer, L’Épure, 2008.
  • Le Whisky, dix façons de le préparer, L’Épure, 2008.
  • La Vodka, dix façons de la préparer, L’Épure, 2008.
  • De l'égarement à travers les livres, Le Castor Astral, 2011.
  • Ces livres qui n'existent pas, du Malin Plaisir, 2012.
  • Le Collectionneur de providence ou Petit traité de crânophilie, éditions Les Venterniers, 2013.
  • Pathologies & Facéties littéraires, éditions Les Venterniers, 2014.
  • Marginalia & Curiosités, éditions Les Venterniers, 2015.
  • Gilles Lapouge en toute liberté, avec Gilles Lapouge, Le Passeur, 2015.
  • Paris-Littérature by night, éditions Les Venterniers, 2016.
  • Nuit(s), folie, fantômes & quelques masques, éditions Les Venterniers, 2016.
  • L'Étrange Questionnaire d'Eric Poindron... ou le livre qu'il vous faudra en partie écrire ; ou dessiner, éditions Les Venterniers, 2016 ; réed. Le Castor Astral, 2017.
  • Bleu comme un orage à-mer, éditions Les Venterniers, 2016.
  • Le Cabinet des flots et des curiosités, éditions Les Venterniers, 2016.
  • Lettre aux fantômes, les miens, les vôtres & les leur(re)s, Le Réalgar, 2017.
  • Comme un bal de fantômes, Le Castor Astral, 2018.
  • 36 choses à faire avant de mourir, Pré Carré éditeur, 2018.
  • L'Ombre de la girafe, un voyage au long cou, Bleu Autour, 2018.
  • Apostille & Excursus à la girafe, Au long cou, 2019.
  • Comment vivre en Poète, 300 questions au lecteur et à celui qui écrit, Le Castor astral, 2019.
  • Le Fou et la Licorne, postface de Pierre Michon, Germes de barbarie, 2020.
  • Petit train, éditions du Petit Flou, 2020.
  • Brueghel. Des secret dans la neige, Invenit, 2020.
  • Le Voyageur inachevé, Le Castor astral, 2020.

Ouvrages collectifs

  • Talleyrand chez nous, un quatuor rémois de Jean-Paul Machetel, éd. du Coq à l'Ane, 2004.
  • Le Grand Livre de Dumas, sous la direction de Charles Dantzig : scénario de La Fille de d'Artagnan, Les Belles Lettres, 2003.
  • Abécédaire Ichtyophile, collectif, Éd. GB & CO, 2015.
  • Dehors / recueil sans abri, Éd. Janus, 2016.
  • Éloge et défense de la langue française, Éd. Unicité, 2016.
  • Merci Paris, collectif, Éd. Tallandier, 2017.
  • L’Eau entre nos doigts, anthologie, Éd. Henry, 2018.
  • L'Homme livre, Éd. librairie indépendante, 2018.
  • Pour avoir vu un soir la beauté passée, 60 poètes d'aujourd'hui, collectif, Le Castor astral, 2019.
  • L'Almanach du tastevin, collectif, éd. D'en bas, 2019.
  • CharlÉlie Couture / Passage, Portrait du peintre à regards multiples, Éd. Musée Paul Valéry, 2019.
  • Voix vives de Méditerranée, Anthologie Sète, Éd. Bruno Doucey, 2019.
  • Le Système poétique des éléments, Invenit, 2019.
  • Nous, avec le poème comme seul courage, 84 poètes d'aujourd'hui, Le Castor astral, 2019.
  • Le Cabinet des merveilles, Invenit, 2020.
  • Le Désir en nous comme un défi au monde, 94 poètes d'aujourd'hui, Le Castor astral, 2020.Texte manifeste pour No Passaran !, éditions La Dragonne.
  • Texte pour Chemins d'étoiles (Le Bestiaire du voyageur, éditions Transboréal.
  • Texte « William Thierry, éditeur, imprimeur & singulier » in Les Éditions à l'écart, Hommage à William Thierry, Société des amis de la Bibliothèque de Reims, 2009.
  • Vieille marchande d'almanachs, revue Charogne n° 1.
  • Texte « Le Grand Jeu c'est nous » pour Autour du Grand Jeu, artistes et écrivains autour du Grand Jeu, éditions Domaine d'Art contemporain, 2003.
  • Participation au livre Les 807, les éditions du transat, 2010.
  • Texte dans Vents Contraires, le Livre collectif du Théâtre du Rond-Point, de Collectif, sous la direction de Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes, Le Castor astral, coll. « Curiosa & cætera », 2012.
  • Écriture et coordination de Mes enfants quelle cirque !, Le Coq à l'âne.
  • Écriture et coordination Paul Fort comme un poète, Le Coq à l'âne.
  • Textes et coordination de contes et légendes pour Marne pays d'histoires, conseil général de la Marne.
  • Coordination de Le Dictionnaire Jean de La Fontaine, de Paul Fontimpe, Le Coq à l'âne.
  • Coordination et appareil critique de Talleyrand chez nous, un quatuor rémois de Jean-Paul Machetel, Le Coq à l'âne.

Préfaces et postfaces

  • Contes de Champagne et au champagne, de Henri Richardot (préf.), Le Coq à l'âne.
  • Murmure en pays Camisard, de Sergio Cozzi (préf.), éditions Géorama.
  • Supplément au Voyage de Bougainville, de Denis Diderot (préf.), éditions Pocket.
  • Le Ratafia de Champagne, de Sandra Rota (préf.), Le Coq à l'âne.
  • Au château de l'étrange, de Claude Seignolle (préf.), Le Castor astral, coll. « Curiosa & cætera ».
  • Dictionnaire des idées reçues, de Gustave Flaubert (postface), Le Castor astral, coll. « Les inattendus ».
  • 76 clochards célestes ou presque (préf.), Le Castor astral, coll. « Curiosa & cætera ».
  • Le Blues roumain, anthologie poétique dirigé par Radu Bata (préf.), éditions Unicité.

Scénariste

  • Co-scénariste de Animal's Gang, avec Riccardo Freda et Jean-Philippe Stefani, production Little Bear et Bertrand Tavernier.
  • Idée originale (avec Riccardo Freda) et co-scénariste de La Fille de d'Artagnan de Bertrand Tavernier.

Éditeur

Le Castor astral

Directeur de collection, collection « Curiosa & Cætera ».

  • Petite encyclopédie du cannabis, Nicolas Millet, 2010.
  • Le Paradisier, roman flottant, Frédéric Clément, 2010.
  • Brefs, Georges Kolebka, 2011.
  • Au Château de l'étrange, de Claude Seignolle, préface de Éric Poindron, 2011.
  • Valpéri. Mémoires d'un gentilhomme du siècle dernier, Paul de Molènes, préface de Norbert Gaulard, 2011.
  • De l'égarement à travers les livres, Eric Poindron, 2011.
  • Paris macabre, Histoires étranges & merveilleuses, Rodolphe Trouilleux, 2012.
  • Petits et Méchants, Jean-Pierre Cagnat — Prix de l'Humour noir Grandville, 2012.
  • Vents contraires, le livre collectif du théâtre du Rond-Point, collectif, sous la direction de Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes, 2012.
  • Le Fracas des nuages, Lambert Schlechter, 2013.
  • Paris Fantastique, Histoires bizarres & incroyables, Rodolphe Trouilleux, 2014.
  • Petite encyclopédie des vampires, Moquet & Pétitin, 2014.
  • Haïkus de mes comptoirs, Jean-Marie Gourio, 2014.
  • La Chambre turque, Sapho, 2015.
  • 76 clochards célestes ou presque, Thomas Vinau, 2016.
  • Comme un bal de fantômes, Éric Poindron, 2017
  • L’Étrange Questionnaire d’Éric Poindron / ou le livre qu'il vous faudra en partie écrire ou dessiner, Éric Poindron, 2017.
  • Des étoiles et des chiens, Thomas Vinau, 2017.
  • La Mécanique du ciel, CharlÉlie Couture, 2019.
  • Comment vivre en poète. 300 questions au lecteur et à celui qui écrit, Éric Poindron, 2019.
  • Le Bazar de l'hôtel de vie, Christian Laborde, 2020.
  • Le Voyageur inachevé, Éric Poindron, 2020.

Éditions Invenit

Directeur de collection, collection « Le chant des possibles ».

  • N'aie pas peur, Jamais, Baptiste Beaulieu, 2020.
  • Éparpillés, Cali, 2020.
  • J'irai chanter sur vos tombes – Vian et le déserteur, Marc Dufaud, 2020.

Conseiller éditorial

  • Merci Paris, collectif, Tallandier, 2017.
  • J'ai soif ! Soif ! Soif ! mais soif !, Jean-Marie Gourio, Le Cherche midi, 2018.
  • Un Milliard d'années, Lucas Le Gall, Le Cherche midi, 2020.
  • New York Memories, CharlÉlie Couture, Le Cherche midi, 2020.

Cabinets de curiosités

Éric Poindron possède un cabinet de curiosités « en mouvement perpétuel », qu'il conçoit comme une expérience esthétique, visuelle et plastiqueet étudie et répertorie les cabinets de curiosité. Il organise des expositions sur ce thème et construit des cabinets de curiosité provisoires pour l'Espace Andrée-Chedid d'Issy-les-Moulineaux, dans le cadre de l'opération « La science se livre », et pour la mairie du 5e arrondissement durant le festival Quartier du livre.

Il anime au quotidien un cabinet de curiosités en ligne.

Expositions

  • « Le cabinet de curiosités à la girafe », dans le cadre de « La science se livre », espace culturel Andrée-Chedid, Issy-Les-Moulineaux, samedi 2 au samedi .
  • « Cabinet de curiosités / univers poétiques & fantastiques », mairie du Ve arrondissement, Paris, du 15 au .

Poèmes choisis

Autres lectures

Eric Poindron, Comme un bal de fantômes

Éric Poindron, qui a dirigé les éditions Le Coq à l'âne avant de créer la collection "Curiosa &caetera" au Castor Astral est journaliste littéraire et auteur de nombreux écrits comme L'étrange questionnaire, De [...]

Comment vivre en poète, lettre à Éric Poindron

En manière d'introduction, cette lettre-mail qui explique la genèse du dialogue entre Éric Poindron et l'auteur.   Louvigné-du-Désert le 24 novembre 2020 Bonjour Maryline, En accord avec mon ami Eric, je te joins [...]




Muriel Couteau Mauger, L’Amie

       Comme des morceaux de bois prêts à mal mourir, de longs lambeaux d’oiseaux migrateurs survolent un lac dont on aurait éteint les reflets. Nous sommes en automne, une ligne de cendre ourle les champs à la frontière dite des chevaux et le monde se gonfle et se dégonfle d’imperceptibles pertes, décomptées, dénommées, faute d’amour possible. Ainsi dit la-voix-dit et redit appelle et revient, décomplète et prévient. L’histoire de cette nuit est encerclée par la plainte des chevaux cependant, dans la cage du récit, des oiseaux s’affrontent, s’envolent et se rassurent : le jasmin, le bleu, tandis qu’un autre revient tout petit mais infiniment rouge. Il y a l’âme, le tranchant de l’herbe, une hésitation de l’autre côté de la nuit ou du  jour et la marche de l’aile boiteuse qui conduit le monde. Comme un rien du tout, j’en recueille un autre à la fourrure grise et le balance dans ma poche. On l’appelle le milieu, l’effroi, la pente, le perdu.

      D’identiques fleurs se reproduisent à l’infini. Dans le bourbier des dieux, les mottes de terre dégorgent des formes bovines effondrées de fatigue et les herbes apeurées coupent des bandes de paysage dans le lisier où s’embourbent le pauvre état de nos cœurs. Les nuances humides de la terre délivrent leur senteur de miracle pourri. L’île seule, trous d’eau d’être morts où baigne la couleur tuméfiée des yeux. Les corps effondrent leur matière murmurée et lèchent aux endroits réjouis de peur leur questionnement de chair. L’île seule, le corps violenté d’un enfant, une piste sous la flambée des astres impassibles, l’île seule, les mains défaites, coupables, meurtries, les mains mécaniques du mal. Les chagrins font alliance et violence, là tout en dessous de l’espace où les lames profondes renversent le sens de la pluie où l’amour s’enroule au vent violent de l’occident là, où de fond en comble, l’oiseau jamais ne reprend son vol.

      Notre amour est rond dit la-voix-dit, revient, complète et décomplète de quelques mots ce qui s’écrit. Des questions floconnent dans l’air, ravissantes, mais la neige brûle l’espace indécidable, l’irradie. Les miroirs de nos mots dans la gorge des oiseaux crachent dans le ciel surexposé nos obscurités. L’épreuve d’un cheval agenouillé disparait dans le vent, nos pas vers des banlieues d’oiseaux noircis, vers le bleu nuit meurtri de l’échine où se rompent les promesses.

       Cri cave, cri cave mur à cent lieux de la force de l’océan dans le ventre un coup de sabot une longue phrase d’excuses, inaudible concerto d’instruments arrachés à l’aveugle matière, corne caverne et cages, est-ce si exténué ? Si nu à ne jamais atteindre la délivrance ? Sans muse ni bible au fin fond des chairs asservies sans d’autres issues que l’éternelle nuit, le rugissement des grands fonds marins et les guirlandes d’entrailles offertes aux usines. Les beuglements ne déchirent aucun cœur, à bout de vie, laissent tomber les corps et délivrent à la terre tremblante leur résonnance. Les corneilles noires du jardin d’hiver s’envolent et criblent la toile du ciel. Javelot d’oiseau mort parce que mort qui rode dans les sommets du ciel, se plante dans l’échine, glace le dos du dedans, fait le froid animal où s’éprouve le cri d’âme d’amour.

     Elle annonce toujours la neige perdue dans le gravier des villes, ma petite toute gelée, qui avance. Sur un coin de peau, ma petite cabossée est le monde entier. L’innocence feinte des flocons blancs font vibrer son vide et triballent l’insu avec une certaine légèreté. Elle faisait en sorte que la forêt tienne tête au ciel. Oiseau de bois sec noué à mon doigt comme une bague, oiseau de peau morte, je fais un lieu à ton chant défait. Aile d’eau mauve, source du rêve où s’incarne l’humaine dissidence, je m’en remets à ta semblance. Lorsque je ferme les yeux, je vois un film où des morceaux de mer se tournent vers la lune et elle y avance comme dans un rêve, Bluejasmine, ta douceur effondre les vérités, ta joie s’empare du monde aussi vite que l’angoisse, Bluejasmine.

     Avec un petit bout d’oiseau, on a mis nos vies de rien l’une contre l’autre et on a formé une totale planète à s’enrouler l’une dans la longueur de l’autre à réconcilier nos courbes parlées, nos creux respirés. Aile d’eau mauve qui élargit le cœur d’un monde mauvais, âme chaude qui se glisse au bord des yeux avant de nous quitter. Que rien ne nous soit du était chose connue de ceux qui tissent nos existences avec le fruit bleu de leur cœur et reformulent comme un bonheur à partir d’une trouvaille, du souvenir d’un reste de fleur dans un fond de poche.

    Des boules d’âme d’amour roulent sur un monde de fleurs séchées, de mots de fleurs séchées à bâtons rompus.

 

La racine dans la gorge du réel

La fleur-image, silencieuse

 

     Boule d’âmes d’amour, les liens d’oiseaux que l’on trace avec les yeux forment dans le ciel des trajectoires cuivrées : jardin de robes et d’eaux où refleurissent les roses en commun et l’incroyable jasmin bleu. Le grand gris rejoint le ciel, en retient la couleur et le vent dépose la forme des fleurs au fond de nos mains ouvertes au livre des heures. Elle avance dans un film comme on entre dans la mer, dans un rêve, dans la réminiscence d’une vie antérieure ou la forme d’une blessure de l’espace. Passerelles et orages de verre balayés de rose taudis, plumes poudrées de cendres mélangées laissent faire l’écume. Tu lis le ciel à haute voix et il se brise en éclats de verre.  A être ici, presque toute dévastée, dans l’indifférence d’un jardin, dans la main, l’éclat et la coupure. Tout est recouvert de lourds draps d’herbes grasses, parfois cela s’appelle un paysage, une carte maléfique et c’est un coin sombre en soi où s’amoncelle une matière anonyme d’où aucun ange. Le monde se casse les chevilles. Quelle langue nous a fait perdre le sens de notre propre ciel ? Toi, tu te tiens comme une bague à mon doigt pendant que la guerre se continue. 

     Rétive, incompréhensible, l’oiseau endormi de rouge consent à mes yeux à mes mains à mes mots qui lui inventent des fruits, des branches, des arbres entiers. Nos vies fondues, malgré le si loin, la gorge tienne et la cheville mienne ligotées l’une à l’autre si fort. Et elle avance ainsi dans l’antériorité de sa vie, vie trouée de bouts de films, coupable de sa lumière, hantée par des séquences adverses, elle rentre dans la mer pour y mourir.

     Une petite lune rayonne au fond d’un tiroir abandonnée par un roi de porcelaine. Le grand jour qui l’oublie est une fête noire. Oiseau javelot d’un si tangent désir érafle la soie de l’œil traverse la lumineuse lune et perfore l’iris. Mais elle avance sous mes paupières dans le rêve du film qui se tourne. L’amour éclaire une image sur le cou, tatoo à l’envers du poignet. La mort sépare le temps de l’amour perdu qui se reperd toujours. Ne reste que l’allure des images déchirées, le temps ralenti sur des lèvres mortes d’orage. Sur le sentier blanchi, pas de bruit, pas de lettre, elle prie les herbes et le vent de son enfance de lui adresser quelques phrases.

Présentation de l’auteur

Muriel Couteau Mauger

Muriel Couteau Mauger est photographe, poète et psychanalyste. Elle vit en Normandie où elle est professeur à l’Ecole des arts et Médias Caen-Cherbourg. Elle a publié ses textes dans différentes revues : L’Act Mem, Traction-brabant, Néphanthès, Le Capital des mots, Paysages écrits, L’autobus, La page blanche.

Autres lectures




Mariela Cordero, Transfigurer est un pays que tu aimes

Mourir est un pays que tu aimais.
Yves Bonnefoy

Tu trafiques avec des noms,

les pactes et les ombres

couds et découds

                l'anatomie fragile

maquilles la voix et l'accent,

incarnes le repos et la rafale

laves la désolation prédestinée

et  l'habilles de joie

qui erre dans la nuit,

tu diminues le sommeil jusqu'à l'éveil,

unis la brume et la lumière

dans la communion d'un ciel de plomb,

humidifies la peau

pour masquer les symptômes de la sécheresse,

tu congèles et fais bouillir le coeur

selon le climat que tu veut posséder.

 

Tu pervertis la dureté

  jusqu'à la blessure

                          tendre

qui ouvre ta main.

Transfigurer

c'est un pays que tu aimes.

∗∗

Les traits pressentis

 

Tous les visages sont perdus

  dans le voyage,

la mémoire affamée

  aspire à les retenir

mais les traces

et les signes

sont dilués dans la marée

de  l'incertitude.

 

Au milieu de la foule

fleurit comme un coup

un aspect unique

                   inconnu

qui devient puissant

et ça te dérange

jusqu'à être percé

pour le bonheur fulminant

 qui crie:

 la recherche est terminée.

 

  Le visage aimé

rassemble

tous le traits pressentis.

 

∗∗

Tu aimais transfigurer.

tu étais la pluie qui a précédé la semaille

la dévastation qui a miné les récoltes.

 

un corps fleuve, un grondement de sève et de lumières

 un cadavre enraciné dans la terre noire

 le feu agité dans la paume de mes mains

 la virulence hivernale qui m'a abrité quelques nuits

tu n'avais pas de nom, ou de sol

ni état terrestre.

Tu étais

 un coup de pinceau né d'un autre,

tu n'as aimé que transfigurer.

∗∗

L'autre moitié des flammes.

 

Tu rêves d'extraire

rien de plus

que la chaleur de la combustion

et aspires à conserver

uniquement

la brûlure embellie

qui  fait plaisir à l'oeil.

Tu ne voulais pas pas posséder

l'autre moitié des flammes.

Tu  fuis du feu total

qui dévaste et transforme

tout mouvement en pierre moulue

tout l'amour en amnésie

tout coeur

                 en cendres.

∗∗

Ce qui ne t'a pas percé.

 

Tu cherches en moi ce qui n'a pas été annoncé

 et ton oeil exhale une prière circulaire.

  Le brouillard persistant ce qui ne t'a pas percé

                             corrompre ton certitude.

Tu cherches en moi ce qui blesse.

un trait fauve

l'incommunicable, qui subsiste

                                         anesthésié

pour la belle enveloppe et les étoiles plastiques.

 

Tu  cherches l'anti-matière palpitante

                                     insaisissable,

 et en sueur

 secoué par le chaos

  te rendes

 à celui qui n'a pas de nom.

 

Présentation de l’auteur

Mariela Cordero

Mariela Cordero (Venezuela, 1985) est avocate, poète, écrivain, traductrice et artiste visuelle. Sa poésie a été publiée dans plusieurs anthologies internationales et elle a reçu quelques distinctions parmi lesquelles:Troisième prix de poésie Alejandra Pizarnik Argentine (2014). Premier prix du IIe concours ibéro-américain de poésie Euler Granda, Équateur (2015). Deuxième prix de poésie Concorso Letterario Internazionale Bilingüe Tracceperlameta Edizioni, Italie (2015) Prix Micropoèmes en espagnol du IIIe concours TRANSPalabr@RTE 2015.Première place au concours international de poésie #AniversarioPoetasHispanos mention qualité littéraire,Espagne (2016). Il a publié des livres de poésie : El cuerpo de la duda Editorial Publicarte, Caracas,Venezuela(2013) et Transfigurar es un país que amas (Editorial Dos Islas, Miami,United States (2020)Ses poèmes ont été traduits en hindi, tchèque, serbe, shona, ouzbek, roumain, macédonien, hébreu, bengali, anglais, arabe, chinois, russe, polonais. Elle est actuellement responsable des sections #PoesíaVenezolana et #PoetasdelMundo de la Revista Abierta de Poesía Poémame (Espagne).

Autres lectures