Stéphane Sangral, Infiniment au bord

Infiniment au bord, sous-titré Soixante-dix variations autour du Je est un livre de poésie autant que de philosophie, un livre intime et universel dont on ne finit jamais la lecture car à l’image des « boucles » caractéristiques de l’écriture de Stéphane Sangral, nous sommes inéluctablement amenés à le rouvrir tant ce « Je » indéfinissable reflète la multiplicité de l’être et du non-être.

Ainsi est-on happé, entraîné dans des cycles martelés d’apories où l’on tournoie sans fin jusqu’à l’épuisement. On cherche à s’accrocher, glissant d’une page à l’autre, cherchant en vain, dans une fuite éperdue au côté du poète, qui l’on est, qui est ce « Je » qui demeure étranger et que Denis Ferdinande, dans sa préface, définit en empruntant ces vers de Philippe Grand : « Je/ induit en erreur », nous avertissant dès la première page que l’auteur se (et nous) confronte à l’impossibilité de se connaître.

Mais Stéphane Sangral traite d’une manière toute personnelle cette question qui hante les philosophes depuis l’Antiquité1. S’il a recours aux mots, il les utilise pour composer une partition musicale qui laisse entendre rythmes et cadences entrecoupés de longs silences, de decrescendos, de pianissimos qui s’en vont « morendo ». Soudain, entre deux tirets d’incises, éclate un « fortissimo » (caractère gras, taille de police maximale) «   … Je est/ mort… » ! puis le cheminement continue dans des vers qui se déclinent et se contredisent au cours de variations qui semblent infinies.

Composée en mode mineur, l’œuvre nous offre deux niveaux de perception : la première, objective, philosophique (la conscience du Moi) où chaque page nous confronte à la rigueur scientifique d’une logique qui se défait au fur et à mesure qu’elle s’écrit, un raisonnement exprimé par les mots, et une autre, subjective, symbolique, exprimée par la poésie. Un dialogue entre la science et l’art.

Stéphane Sangral, Infiniment au bord, Éditions Galilée 2020, pages :128, prix, 15€.

Perdu dans le dédale obscur d’une prison à la Piranèse, on ne cesse de douter, de désapprendre, et l’on en viendrait presque à s’interroger sur la place de la poésie qui semble s’absenter. C’est sans compter sur l’art de Stéphane Sangral : le poète philosophe, qui construit un rapport au langage radicalement autre, va jusqu’à mettre en abîme le paradoxe lui-même : contre toute attente, ce n’est pas dans les vers que réside le poème mais dans ce que l’auteur nous suggère par la rupture d’une lecture linéaire, par le mouvement, reflet de l’être lui-même – « L’Être n'est que le mouvement qui l'arrache au Néant » – mouvement d’une écriture non pas « ancrée » (le mouvement cesserait d'être) mais « encrée » dans la page, sous forme d’un graphisme dynamique.

Les vers s’arc-boutent, serpentent, se télescopent, se déchirent, se cachent, s’effacent, remplacés par des points. En effet, comment les mots pourraient-ils dire la douloureuse quête d’un « Je » qui ne peut être qu’en se dédisant aussitôt dit ? Dans le poème de la dernière page, « Je » n’est même plus écrit, mais rejeté dans une note en bas de page. Un « Je » remplacé par le vide. On l’aura compris, dans ce livre plus que dans tout autre, c’est l’architecture entière qui repose sur la dimension visuelle dont le graphisme évoque parfois les calligrammes d’Apollinaire. Rien d’étonnant étant donné que le calligramme relève autant de la littérature, de la peinture que de la philosophie2. Ainsi sommes-nous entrainés dans des phrases en miroirs, des poèmes sans fond où se tarit le langage, des pages où les mots éclatent, et dans les blancs de la page, un vide à donner le vertige. Un vide que la poésie fait déborder du néant, un vide nécessaire, essentiel, car les phrases qui se vident de leur sens, ouvrent sur le sens du vide : un vide qui est énergie, un vide qui est création. Un vide qui n’est pas le néant mais l’infini. Car au-delà du raisonnement logique, « Je » prend vie dans un langage secret et chiffré. On ne peut nier la symbolique des chiffres présents dans les ouvrages de l’auteur : le 7, symbole de créativité, de spiritualité, de lumière, le 10 qui représente la pensée mathématique en référence à Pythagore, lequel y voyait la valeur ultime et nécessaire de la limite et de la forme, opposées à la non-limite et au chaos.  Enfin leur multiplication, le 70, nombre de lettres qui composent un distique présent dans tous les livres de l’auteur et qui est le symbole de la totalité. Car au milieu du chaos apparent des phrases qui se défont et du « Je » qui meurt à lui-même demeure une incessante quête qui n’est autre que le désir de parvenir à l’Unité.

Un livre-partition qui paradoxalement n’est pas un livre à entendre mais à regarder, à observer. Nul doute, nous sommes avec l’auteur « infiniment au bord » … Au bord de ce qui s’écrit, dans ce livre d’une froide étrangeté et d’une apparente neutralité qui se dévoile un peu plus à chaque lecture. Parti d’une pure intellectualité, on parvient à une vibrante révélation. Entre cri et silence, les pages s’animent, les mots dont on se croyait prisonnier s’ouvrent à la création, résonnent d’âme à âme, une voix poétique s’élève, seule voie possible pour rester vivant. « Je vis et je meurs à chaque page » écrit l’auteur.

Infiniment au bord est un livre de pure méditation. Nul détail du réel, de la sphère personnelle du poète n’est ici révélé : absent au monde et à lui-même, l’auteur ne nous propose aucun appui car les mots s’effondrent après s’être contredis, et on avance dans le brouillard, dans la nuit et les terrains vagues d’une ville sans âme. Aucun repère extérieur puisqu’il s’agit d’aller au bout de l’écriture, au bout de soi-même.

Les miroirs se brisent (est-ce pour mettre fin à la multiplication infinie des apories ?) mais les éclats brillent dans l’ombre et vibrent sous nos yeux, et l’on voit dans le noir s’épancher à bas bruit ce qui nous est caché. Le regard se pose au-delà des mots.  Alors quand l’auteur écrit : « Je cherche le Graal et je n’y crois pas… » (son propre nom l’enfermant dans l’inéluctable, « une irréversibilité qui fait du hasard un destin et de l’existence une prison »3), apparaît tout de même la voûte céleste et la coupe du Graal se dessine sous nos yeux !

Mais dans ce livre où le langage, privé de ses fins communicatives et signifiantes, se consume en lui-même et se défait, l’auteur reste prisonnier de sa solitude « je me sens trop seul et/je suis trop seul/cloîtré là où nul autre n’est ». On pense à Pessoa : « Enferme-toi, mais sans claquer la porte, dans ta tour d’ivoire. Et cette tour d’ivoire, c’est toi-même. Et si l’on vient te dire que tout cela est faux, est absurde, n’en crois rien. Mais ne crois pas non plus ce que je te dis, car on ne doit croire à rien4».

Transpercé par la dent du réel, tel Amfortas5 et sa blessure à jamais ouverte, l’auteur paie l’accès à la connaissance par une blessure inguérissable, et si Jaccottet écrivait : « j'aurai beau répéter "sang" du haut en bas de la page, elle n'en sera pas tachée, ni moi blessé». Sangral réussit, par une mise en page conçue comme une mise en scène, à nous montrer une plaie qui suinte, du sang qui s’échappe du texte et va jusqu’à tacher la page suivante (pages 62-63).

« Je suis/ nu crucifié, ces mots plantés dans cette page/ », écrit-il, une page qu’il qualifie de linceul… image qui entre en résonnance avec la représentation de la passion du Christ. Niant toute religiosité, le poète nous fait néanmoins entrer dans une dimension du monde qui touche au sacré.

Livre sur le temps et l’absence, la dernière partie procède d’une mise en regard d’un « Il » (dans des poèmes épigraphes) et du « Je » (dans le corps du texte).  « Il » est-il le frère défunt de l’auteur à qui est dédié le livre (comme tous ses autres livres) où bien le double de l’auteur ? ou… les deux à la fois ? « Je suis est celui qui n’est pas ». Celui qui pense et celui qui écrit est-il le même ?  Si la raison peut répondre oui, on sait bien que dans la création poétique, « Je est un autre7 ».

Ce livre sur l’impossibilité de définir un « Je » insaisissable s’achève apparemment sur une impasse. Il n’en est rien. Le quatrain de l’avant dernière page s’apaise dans des alexandrins qui apportent une forme de sérénité.

 

Une seule photo me représente bien
celle prise le jour où je n’étais pas là
il y avait du vent tout le monde était là
j’étais un peu ce vent et je me sentais bien 

 

Parfois les absents sont là  / Plus intensément là. écrit François Cheng. Et si l’acceptation du rien était le noyau ontologique de l’existence ? Si le non-être permettait à l’être d’advenir ?

Stéphane Sangral terminera donc sur l’image d’un « Je » et d’un « jeu » pirandellien8 et qu’importe si le mouvement s’échappe hors de lui-même, s’il n’est qu’un « faux-mouvement » puisqu’il est la seule vie réelle née des mots mais qui advient au-delà du langage.

                                              Et
[…]9 ne suis que le mouvement
arraché à ce livre
                                             et

ce n’était qu’un faux mouvement…

 

 

Notes

[1] Cf. Aristote : « L’individu est inconnaissable pour soi ».

[2] Jérôme Peignot, Du calligramme, Édition du Chêne 1978.

[3] Gérard Vittori, « Les figures du hasard dans l’œuvre de Pirandello », Italies (en ligne), 2005, mis en ligne le 21 janvier 2010.

[4] Fernando Pessoa Le livre de l’intranquillité, traduction Françoise Laye, Christian Bourgeois éditeur, 1999.

[5] Amfortas, Roi des Chevaliers du Graal, a été blessé par la Sainte Lance, qui a jadis percé le flanc du Christ. Préservé de la mort par le Graal, il souffre depuis d'une douleur sans fin. 

[6] Philippe Jaccottet,À la lumière d’hiver, L’encre serait de l’ombre Gallimard 2011.

[7] « Car je est un autre », affirme Arthur Rimbaud dans une lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871.

[8] Pirandello n’a eu de cesse de s’interroger sur le problème de la personne humaine, sa cohérence, l’impossibilité qu’il y a à la saisir en totalité. « Un, personne et cent mille » est le titre d’un de ses romans.

[9] « Je » indiqué en bas de la page 117 dans Infiniment au bord , éditions Galilée 2020.

Présentation de l’auteur

Stéphane Sangral

Né en 1973, Stéphane Sangral est poète, philosophe et psychiatre. Son intérêt esthétique et conceptuel à l'égard des boucles a comme origine sa passion pour l'étude de la réflexivité de la conscience, sa fascination pour cette boucle primordiale qu'est le "penser sa pensée", ou même, plus simplement, le "se penser". Il est l’inventeur du concept d’individuité

Philosophie sociale : Fatras du Soi, fracas de l'Autre (Éditions Galilée, 2015)

Philosophie ontologique : Des dalles posées sur rien (Éditions Galilée, 2017)

Poésie : Méandres et Néant (Éditions Galilée, 2013)

              Ombre à n dimensions (Éditions Galilée, 2014)

              Circonvolutions (Éditions Galilée, 2016)

              Là où la nuit / tombe (Éditions Galilée, 2018)

 

Poèmes choisis

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Stéphane Sangral, Infiniment au bord

Infiniment au bord, sous-titré Soixante-dix variations autour du Je est un livre de poésie autant que de philosophie, un livre intime et universel dont on ne finit jamais la lecture car à l’image [...]




Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien, Pierre Dhainaut, Après

Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien

 

1

Le poète dit souvent le JE : non par souci d’épanchement de l’âme (ou de ce qui en tient lieu) mais par facilité. Stéphane Sangral qui ouvre ce nouveau livre par un dialogue (imaginaire ?) numéroté négativement - 3 entre le JE et La Raison ne choisit pas la facilité tant ce dialogue est difficile à suivre. 

De celui-ci, je relève ces termes prononcés par le JE : « J’ai peur de n’être pas. J’ai peur de n’être pas avant de n’être plus.  C’est dur d’être pour soi-même un secret. Je me sens étranger à moi-même… ». De là à penser qu’il est impossible de dire Je en poésie, il n’y a qu’un pas. Alors restent à dire, à chanter, cette impossibilité, cet épuisement, ce mal-être, ce paradoxe… Et si, et si ??? J’ai du mal à suivre le raisonnement de Stéphane Sangral dans ce dialogue, ne maîtrisant pas les concepts qu’il utilise. A moins que la poésie ne soit la « constellation de formes vides allumée par la forme vide d’un interrupteur »  comme l’affirme la Raison à la page 28 ? On est alors dans un abîme de possibles au-delà du leurre. Mais voilà que je philosophe à ma façon ! Ce à quoi je me refuse catégoriquement… 

2

La deuxième partie (numérotée tout aussi négativement - 2) invite le lecteur à une longue méditation sur l’être, le non-être, la conscience, l’individu… 

Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien, Editions Galilée, 208 pages, 17 euros. En librairie.

Il me faut l’avouer : j’ai du mal avec ces concepts (je ne suis pas de formation philosophique, j’ai suivi un double cursus à la fois en littérature et en sciences de l’éducation), j’ai beaucoup de difficultés à suivre cette méditation…

 

3

La troisième partie (numérotée négativement -1) offre une libre, très libre méditation à propos de la mort, de faire son deuil (selon l’expression consacrée), de l’avoir… J’aime beaucoup cette formule (p 78) : « Ah ! Pouvoir tuer la mort !… /  Et la voilà, par cette seule idée, le piège étant parfait, plus vivante que jamais… » Et ce n’est pas le changement de caractères d’imprimerie (on passe du romain à l’italique, on modifie le corps du caractère) qui me fera changer d’avis ! Se profile un sujet écrivant, ce qui relève de la philosophie, mais de cette philosophie qui relève de la poétique, des thèmes poétiques : reste à définir ce sujet écrivant. Page 81, c’est coupé d’un poème composé en alexandrins : car il s’agit bien d’écrire (p 83). Le paragraphe des pages 86 & 87 sur le fado vaut largement des poèmes en prose ! L’athée que je suis apprécie aussi ces mots de la page 88 : « Quelques instants avant ma mort je croirai en Dieu, mais pas un Dieu éternel, non, à un Dieu (alors pourquoi mettre une majuscule à ce dernier mot ?) de seconde zone dont l’existence n’est limitée qu’à quelques instants » ou ce fragment de la page 90 : « Le droit d’appeler Dieu par son petit nom : Néant ». Alors, Sangral écrivant : un poète qui utilise le mot âme à son corps défendant ? Mais qui ne manque pas d’humour.

 

4

(Redéfinitions) est numérotée 0, cette partie regroupe 70 réponses à la question « Qui est Je ? », des réponses qui ne manquent pas d’humour noir. Ce qui ressort de la question posée, c’est son inanité : les jeux de mots (Je / Jeu) sont présents ; c’est une  entreprise de dynamitage du Je. Soulignée par la position centrale de cette partie du livre…

 

5

Bel exemple de tautologie : le temps de la réflexion étant passé, on attend des poèmes ! Stéphane Sangral va jusqu’à affirmer (p 115) : « ….je me remplis de l’idée de vacuité pour oublier la vacuité de mes propres idées… Vide(s)… ». Voilà au moins qui est franc. Mais il passe au crible le moindre de ses énoncés, il est envahi par le doute. La notion de boucle revient sous sa plume, ce qui fait le lien avec son livre précédent : bel exemple de cohérence. Quand Stéphane Sangral affirme parfaitement ce qu’il est, ce qu’il ressent, il suffit de lire les pavés de prose des pages 123 et 124. Mais que signifie la locution « Et ce texte ne veut rien dire », alors qu’il dit parfaitement ? Et ce qu’il affirme est difficile à suivre quand il parle d’être, de néant, de béance, d’absence … Une difficulté qui est sans doute brillante ! Car cette difficulté est brillante surtout quand Stéphane Sangral questionne : « Et si un être n’était qu’un néant un peu plus complexe que les autres ? » (p 131). Lâcheté des métaphysiciens, amour de la métaphysique et lâcheté du langage même ne connaissant en égalité que la naïveté de l’auteur … : Stéphane Sangral emprunte le langage des sciences (« L’acide désoxyribonucléique est la mise en abîme du corps. / Après Dieu, Néant : mon ADN » -p 142-) : oui, décidément, j’ai beaucoup de mal à suivre l’enchaînement des idées de Stéphane Sangral !  Mais cette dernière remarque n’enlève rien à l’intérêt du livre, à son côté démystificateur…

 

6

La partie suivante (numérotée positivement 2) commence par un aveu (p 150) : «J’ai quarante-trois ans, presque quarante-quatre et je ne me connais pas. Ou plutôt, cela fait quarante trois ans, presque quarante-quatre, que, trop occupé  par le moi, je passe devant moi, sans me voir. //  Qui suis-je ?  / Un individu qui, hanté par l’épaisseur du Je, toujours refusera de se laisser réduire à une réponse, mais qui, hantant la platitude de son Je trop solitairement, toujours acceptera de laisser venir la présence de  cette question. »  Et l’aveu  : une impossibilité ? A la philosophie se mêlent des éléments plus légers, plus inconsistants comme « se font la guerre et l’amour » (p 154) ; c’est peut-être là que réside la différence entre la philosophie et la poésie, la philosophie étant la réussite d’écrire « je suis » (p 156). J’aime cette formule : « Je ne suis qu’une contingence, qui rêve d’absolu » (p 161). Stéphane Sangral est conscient de son impuissance : il ne sait pas s’il est capable d’aller au bout du concept d’unité psychique mais il sait qu’il est incapable de se soustraire à lui, de méditer à son propos (p 169) …

 

7

Le chapitre suivant (numéroté tout aussi  positivement 3) est rempli d’un dialogue sur la définition du JE. Qui repose sur une tautologie (p 182).  « Le sentiment d’un Je unitaire ne serait au fond que que le mouvement du résultat d’appropriation de l’excédent de signifiance se dégageant des multiples modifications de la vie perception-motrice. Je suis bien réel mais mon Je, lui, n’est vraisemblablement qu’une illusion, sans doute renforcée par mon langage et ma capacité à produire l’unité sémantique Je » (pp 182-183). Tout est alors dit. Ou presque, car Stéphane Sangral ajoute : « La conceptualisation du Je est encore, dans la pensée commune alourdie par le concept d’âme, est encore une ridicule cratophanie 1 » (p 187).  

 

8

Reste que la poésie repose sur le concept de JE. Reste que Des dalles posées sur rien est un livre nécessaire car il démonte une illusion : la poésie serait alors une illusion nécessaire. Pour l’existence de la littérature. Il faut vivre et agir avec cette quasi certitude. Des dalles posées sur rien est un livre brillant car il convoque la physique, la psychologie bien entendu, la zoologie, les neuro-sciences… Mais l’ai-je bien lu, ai-je bien écrit ma note de lecture ?

Note

1. Cratophanie : manifestation inexpliquée et attribuée à une puissance surnaturelle.

 

 

∗∗∗∗∗∗

 

Pierre Dhainaut, Après, aquarelles de Caroline François-Rubino.

A propos des murs, Pierre Dhainaut note : « un fatras de visions noires, / l’effroi s’aggrave : de leurs entrailles monte / une vermine épaisse, proliférante, » (p 12). Dés lors, les indices se multiplient : « bras nus / liés… » (p 40), « ne pas éteindre la veilleuse » (p 12), un bracelet autour du poignet (p 14) portant nom et prénom, « Arracher des sangles » (p 28)… La dernière partie de poèmes est intitulée « Dire ensemble », elle commence par ces vers « Roses trémières, au long des rues, le temps / du recul, le temps du spectacle, s’il revenait, » (p 47). 

Il est temps alors de ne plus souscrire à la promesse des mots. Le mot de la fin est dit enfin dans la cinquième partie, une note en prose : « … après une longue opération du cœur et une interminable convalescence »… (p 57). Mais Pierre Dhainaut ne se refait pas (ou, du moins l’oublie-t-il ?), il réfléchit toujours à la poésie : «  Ce n’est que dans cette voie qu’ils {les poèmes}se servaient de la mémoire […] Rien de tel cette fois »  (p 57). Je savais qu’il devait se faire opérer du cœur depuis que j’avais reçu une lettre à l’occasion d’une de mes notes de lecture que je lui avais envoyée… « A l’hôpital, je me trouvais dans l’incapacité totale  d’écrire, fût-ce quelques mots, et l’intention de le faire alors ne m’a même pas effleuré » (p 58).  Il ajoute que ces poèmes-mots ont été l’occasion de « revivre avec le langage l’épreuve douloureuse et de m’interroger sur la place qu’y avait occupée la poésie pour que de nouveau elle soit possible » (idem). 

Pierre DHAINAUT, Après. L’Herbe qui tremble éditions, 72 pages, 13 euros ; en librairie ou sur catalogue (commande en ligne).

On me pardonnera les citations qui émaillent cette note de lecture, elles doivent être nécessaires pour dire la douleur qu’a dû ressentir, après cette intervention chirurgicale, de l’absence de solutions (ou de secours) de la poésie, le poète Pierre Dhainaut…  Alors, une citation, la dernière (?) : « … nous léguons ce que la poésie ne définit pas, une ouverture possible, toujours, une promesse » (p 60).

Présentation de l’auteur

Stéphane Sangral

Né en 1973, Stéphane Sangral est poète, philosophe et psychiatre. Son intérêt esthétique et conceptuel à l'égard des boucles a comme origine sa passion pour l'étude de la réflexivité de la conscience, sa fascination pour cette boucle primordiale qu'est le "penser sa pensée", ou même, plus simplement, le "se penser". Il est l’inventeur du concept d’individuité

Philosophie sociale : Fatras du Soi, fracas de l'Autre (Éditions Galilée, 2015)

Philosophie ontologique : Des dalles posées sur rien (Éditions Galilée, 2017)

Poésie : Méandres et Néant (Éditions Galilée, 2013)

              Ombre à n dimensions (Éditions Galilée, 2014)

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              Là où la nuit / tombe (Éditions Galilée, 2018)

 

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Présentation de l’auteur

Pierre Dhainaut

Pierre Dhainaut est né à Lille en 1935. Avec Jacqueline, rencontrée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa carrière de professeur).

Après avoir été influencé par le surréalisme (il rendit visite à André Breton en 1959), il publie son premier livre, Le Poème commencé (Mercure de France), en 1969.

Rencontres déterminantes parmi ses aînés : Jean Malrieu dont il éditera et préfacera l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bonnefoy auxquels il consacrera plusieurs études.

Déterminante également, la fréquentation de certains lieux : après les plages de la mer du Nord, le massif de la Chartreuse et l’Aubrac.

Une anthologie retrace les différentes étapes de son évolution jusqu’au début des années quatre-vingt dix : Dans la lumière inachevée (Mercure de France, 1996).

Ont paru ensuite, entre autres : Introduction au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Levées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif prodigue (Éditions des vanneaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de littérature francophone Jean Arp) et Vocation de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plupart sont dédiés aux petits-enfants. Plus récemment encore : une "autobiographique critique", La parole qui vient en nos paroles (éditions L'Herbe qui tremble, 2013) et Rudiments de lumière (Arfuyen, 2013).

Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité critique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).

Nombreuses collaborations avec des graveurs ou des peintres pour des livres d’artiste ou des manuscrits illustrés, notamment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gregory Masurovsky, Yves Picquet, Isabelle Raviolo, Nicolas Rozier, Jean-Pierre Thomas, Youl…

À consulter : la monographie de Sabine Dewulf (Présence de la poésie, Éditions des vanneaux, 2008) et le numéro 45 de la revue Nu(e) préparé par Judith Chavanne en 2010.

© Crédits photos Maison de la Poésie Jean Joubert.

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Stéphane Sangral, Là où la nuit / tombe

Dans ce recueil à la mort présente, abondent les questions fondamentales aux impossibles réponses, qui mettent les réponses sens dessus-dessous où toute réponse, en tant que forme du poème, éclate en un saisissement aux éclats maîtrisés.

Toute pensée subit un retournement où l’espace des mots souffle par répétition comme s’il y avait refus d’entamer la réponse pour revenir au point initial, comme si l’événement se transformait en avènement. Dans cette langue qui ne joue pas avec les mots mais les fait livrer tout leur sens y compris leur contresens, Stéphane Sangral peut affirmer : … mais ma vie n’a aucun sens. En fait, le temps canalise cette vie et en même temps l’étouffe. Incessante question sans commencement ni fin qui s’origine au fond de l’être tant qu’il y a de l’être. Poèmes, dont la géométrie est une exigence structurée qui ne laisse place à aucun influx qui les déborderait. Tout est sous surveillance. Peut-être, la meilleure saisie est-elle : c’est ma pensée qui déploie ma pensée, pas moi… Les mots se décomposent et se recomposent. On passe d’une typographie aux lettres minuscules presque effacées, parfois, à de grandes lettres même en gras qui ponctuent le poème. La forme du poème, les points de vue varient pour trouver un ailleurs, hors la norme, hors les réponses communes et préfabriquées, hors les paradis artificiels… 

Stéphane Sangral, Là où la nuit / tombe, préface de Salah Stétié, Editions Galilée,  12 Euros.

Ce recueil est une structure que la pensée anime avec ses courbes, ses lignes droites, ses labyrinthes, ses spirales qui définit une douleur mentale sans y enfermer le lecteur qui même s’il acquiesce, doit trouver sa propre porte de sortie.

Comme beaucoup, l’auteur refuse la condition de mortel : l’indépassable fait : n’être plus et dans le présent n’être pas, le réel mis en doute dans sa réalité. Entre le réel et ma réalité, il n’y a pas coïncidence mais impossibilité. Il n’y a pas de complaisance à l’égard du réel mais l’affirmation qui est d’être soi. Il nous manque peut-être une dimension terrestre : la saisie du réel en tant qu’absolu. Un dernier recours :

 

Je me suis exilé volontairement dans
les mots, loin du réel, pour tenter d’oublier 
qu’involontairement on est exilé dans
les mots, loin du réel (à) jamais oublié…

 

armes de tous les vrais poètes, armes factices nous le savons. La rime, ici, nous rappelle peut-être involontairement, l’ancienneté de la chose. Parfois, il y a des tentatives de démonstration comme si enfin nous allions en sortir, trouver une ou l’explication mais tout retombe, nous tournons en rond et l’étouffement saisit. Nous sommes au-delà du temps ordinaire : 07h70 et nous ne reviendrons pas en arrière, nous sommes projetés en avant, nous sommes de l’inachèvement.Rien que des mots pour saisir une absence, un absent, cette même douleur indépassable : le temps qui s’éloigne et pousse toujours le néant en avant dans un Texte clos depuis longtemps.

La répétition, dont use hardiment Stéphane Sangral, est un espace qui s’agrandit par cercles concentriques et ouvre à autre chose qu’elle-même. On la dépasse dans ce paysage comme par exemple la nuit qui est tache de lumière et qui conduit à une transfiguration-… de mon bureau… car elle est substance, matière dans ce qu’elle a de volatile mais aussi substance souffrante.

Et cette répétition inlassable n’est peut-être que le silence de la langue qui arrive  à maturité, la sienne propre dans une langue qui n’est que forme et non substance, comme le dit Ferdinand de Saussure.

Poésie criante de vérité, par ses moments vécus d’intensité et de renouvellement où le lecteur est surpris parce que c’est lui-même qui apparaît. La vie ne peut être pleinement saisie, il y a toujours un même obstacle qui s’interpose … trop lourd d’un réel pas fini. Qu’est-ce que je fous là. S’échapper serait-il possible avec le concours du monde extérieur avec cette renaissance d’un état plus heureux, tiré d’une apparence de néant : Boire ma soif jusqu’à la liberté//et me noyer de n’être//que moi, goutte dans l’océan//d’être…Dans cette mise à nu de soi qui est un dépouillement, il y a une force de libération par la négation de soi. Ce dépassement prend une forme de salut : la noyade impossible et ou la noyade possible. Duplicité de toute pensée, de tout sentiment, l’auteur affirme et nie à la fois, est-ce une façon d’épouser le monde, de le libérer de lui-même sans jamais le fixer dans une unique pensée ?

Il y a une profonde volonté, par les répétitions, point majeur de ce recueil, de progresser dans le même, le soi étant passé dans l’inépuisable désir d’être malgré tout, comme un désir d’envol : être un être, essayer et essayer encore, marque d’une densité mentale qui par coups et par à-coups ponctue ces pages où le poème est un et à chaque fois différent. Langue torturée et parfois par hoquets qui aura rendu son essence : rien, rien en dehors d’elle ne se sera passé et pourtant dans ce sens, elle aura plaidé notre cause, notre ultime but : tenter d’y voir clair en nous quand nous nous superposons au monde même à … fouler le sens, même à nous nier : … il se nie … et Ma vie n’a aucun sens.

Le dernier poème rimé, mais il y en d’autres, répète plusieurs fois : passer son temps, le verbe est à l’infinitif, c’est-à-dire le mode où tout est possible, temps, nombre, personne, voix. Nous arrivons à passé participe passé qui clôture, qui conclut, synthèse de tout ce qui a précédé. C’est le temps qui n’appartient plus et que l’on a dépassé, comme si vivre était oublier que l’on vit, être un pas en avant de la mort, la crainte du néant enfin dépassée parce que la tête se relève.

Il y a une très belle confidence manuscrite à la page 105, qui dit qu’il n’y a ni fin ni début à ce livre : Il reste juste le temps. Juste le temps. Le lecteur naïf, voudrait poser la question : que s’est-il passé ? Mais ce temps est un appel à la vie, à notre être le plus élémentaire, à cette partie animale qui ne se pose pas de question sur l’existence : Chier reste possible, c’est-à-dire se soulager d’un excès qui ne fera pas souche.

Les parties de ce recueil sont des parties de temps de la nuit, un noir à traverser, quelque chose qui s’achève et ne s’achève pas. Ce livre nous absorbe en même temps que se lève un doute : ai-je compris et ce peu que j’en ai dit en est-il le reflet. Prenons le titre : Là où la nuit / tombe. Tombe, est-il verbe ou apposition, mouvement ou immobilité, possibilité ou impossibilité ? A chaque lecteur sa propre lecture. Ce recueil nous livre une sensibilité qui ne pratique pas la langue de bois. Il ne peut être que précieux à ceux qui exercent l’humilité de vivre et de penser.

Cette recension s’arrête, elle n’est pas achevée, ne le sera jamais.




Stéphane Sangral — Là où la nuit / tombe

un article d'Irène Duboeuf, suivi d'un article de Denis Heudré

 

 

Stéphane Sangral - Là où la nuit / tombe, par Irène Duboeuf

 

Dès le titre le lecteur entre dans les dimensions spatiale, temporelle et événementielle qui vont parcourir l’intégralité du livre. indiquant un lieu indéterminé (pas de descriptions) ; la nuit indiquant la temporalité (une temporalité à la fois intervalle entre les jours mais aussi néant ou éternité, voire éternité du néant) et le mot « tombe» considéré d’une part en tant que verbe indiquant l’achèvement du jour, d’autre part, en filigrane, en tant que substantif (il s’agit de la tombe d’un être cher).

Ce livre, lié aux précédents (au détour d’une page on y trouve une citation extraite de Ombres à n dimensions) s’impose au regard par une intense recherche formelle où l’énoncé fusionne avec la forme du signifié. Le poète, en véritable architecte des mots, pose un regard lucide sur les diverses manifestations de la mélancolie à travers une suite de poèmes qui se développe au cours de la traversée de lieux transitoires -  et de transit  : rues, gare etc. - dont l'atmosphère trouve un écho au paysage intérieur du narrateur, et s’intensifie dans le lieu où l'on revient (son bureau) au cours d’une nuit d’automne divisée avec une rigueur mathématique (7 séquences d’une durée de 1h53 chacune, excepté la dernière à laquelle il manque une minute soulignant ainsi l’inachèvement, l’infini auquel s’oppose la finitude de l’être). Une suite qui donne l’impression d’un long poème dont les fragments se répètent à l’infini et qui résonne tel un « Un sanglot monotone envoûtant inquiétant » exprimé de manière tant picturale que musicale.

Là où la nuit / tombe s’ouvre sur deux vers, deux alexandrins, une phrase sans fin écrite en mode mineur : « Sous la forme l’absence s’enfle et vient le soir / et l’azur épuisé jusqu’au bout du miroir… » dont les lettres vont s’égrainer une à une au fil des pages jusqu’au dernier poème. Ces deux vers sont les premières notes d’un bref prélude (la première séquence) qui annonce le thème principal de l’œuvre, le temps, perçu dans toute son ambiguïté : à la fois mouvement et immobilité, fuite et lenteur : « trop rapide est la vie trop lent l’instant ».

Stéphane Sangral - Là où la nuit tombe, 
Éditions Galilée 2018, 110 pages, 12€

Suit un nocturne où, plutôt que de décrire les multiples états de la mélancolie, Stéphane Sangral réussit à dire l’indicible en le faisant éprouver par le lecteur. Le monde est un décor qui se dessine en creux, la pluie ruisselle avec les mots sur une fresque ténébreuse où la beauté ne se laisse qu’entrevoir. Outre l’utilisation massive de toutes les ressources typographiques qu’il n’hésite pas à détourner pour en faire un usage pictural, le poète travaille autant le sens (souvent pluriel) des mots que leur matière, nous donnant à lire tantôt des poèmes aux allures régulières tantôt des calligrammes - ou assimilés – ainsi que des textes déchirés, éclatés, imbriqués, juxtaposés, accolés, des poèmes en miroirs, à regarder autant dans leur verticalité que dans leur horizontalité, des poèmes étouffés qui se terminent par quelques lettres, voire par le vide oppressant du silence.

Ainsi, dans la deuxième séquence, un poème lyrique aux rimes embrassées, expose le thème de l’absence dans un chant dont l’apparente harmonie va se rompre dès la page suivante, sur laquelle le poème prend la forme d’une fenêtre ouverte sur la nuit dont le cadre est constitué par la répétition du titre, et dont la vitre reflète le questionnement du poète. Mais la vitre-miroir bientôt ne reflète plus rien (la mort dérobe le reflet) et vole en éclats comme les mots du poème.

S’ensuivent les thèmes de l’illusion, de la lassitude, de l’ennui, de l’exil, du néant, de la vérité etc. qui reviennent comme des leitmotivs dans une pensée qui tourne en rond et des poèmes qui se bouclent sur eux-mêmes puisque rien ne semble avoir de sens.

Le poème On est un soir d’automne… donne une impression de régularité,  une vague harmonie due à la répétition des mêmes mots en fin de vers qui aboutit à la page suivante à un poignant aveu, un cri de douleur : « Je Pense ÀToi Toi Qui N’Es Plus ». L’introduction massive des majuscules en milieu de vers, au début de chaque mot, attire l’attention sur ce poème capital qui aide à comprendre l’ensemble du livre. Les textes qui suivent sont littéralement déchirés, émiettés, donnant à voir le chaos généré par l’absence. Dans des poèmes qui semblent s’écrire par eux-mêmes, où les limites du Moi se dissolvent et où « Je est un autre », le poète s’interroge sur la démarche poétique. Est-elle autre chose qu’un exil dans les mots ?

On assiste à une tentative d’enfermer la mort dans le poème, de vivre intensément l’instant présent et de regarder les innombrables étoiles (qui ne sont plus réduites à ce peu de lumière filtrant au travers du drap troué de la nuit).

Notons quelques aphorismes comme « être est trop difficile », « ne rien comprendre n’est pas facile » ou encore « l’ennui de vivre est une insulte à l’éphémère de la vie »… des questionnements : « L’avenir, ça commence quand ? », « Qui pourrait penser ma pensée ? », « Et si te temps n’était que le multiple qui se tait ? »  et de troublantes métaphores : « glisser la poussière de nos rêves / sous le tapis de l’horizon »,  « de grands vaisseaux de musiques étranges se perdent beaux dans l’abîme »,  « gouttes de nuit nimbées d’espace », «gouttes de temps nimbées de nuit », «  La chair de la nuit ronge la chair des mes nuits »…

Stéphane Sangral signe cette émouvante « partition » par un poème manuscrit, élaboré nous dit-il, dix-sept minutes avant le début du livre, un « avant premier poème » en lieu et place de l’avant dernier, démontrant ainsi la relativité des notions de début et de fin, la seule certitude possible étant juste le temps (reprise du thème du « prélude »)

Le livre se clôt par un poème bref qui va diminuendo, reprenant une dernière fois le thème du temps par la répétition du verbe passer, tout d’abord à l’infinitif (actif/présent) ensuite au participe passé (temps subi - attente, ennui) pour finir par le substantif (le passé – le temps qui n’est plus) dans un accord final où le vertige de l’infini s’oppose à la finitude de l’homme. De même que dans cette composition particulière les vers engendraient leur propre recommencement, le recueil se boucle sur lui-même et incite le lecteur à une relecture.

Témoignage intime, sincère et intense, Là où la nuit/ tombe exige du lecteur une attitude active car au milieu d’un chaos semé d’indices se déploie un chant soutenu par des leitmotivs qui se succèdent, s’entrecroisent, se superposent et dont l’accompagnement répétitif et uniforme, tel un ostinato, (ainsi de la pensée qui tourne en boucle et se répète) confère au recueil une unité, une cohérence, une sombre beauté.

 

 

Stéphane Sangral - Là où la nuit / tombe, par Denis Heudré

La nuit tous les Je sont gris, gris de doute et de mélancolie. La nuit tous les Je s'écrivent. Et c'est cette nuit qu'explore Stéphane Sangral dans son dernier recueil « Là où la nuit / tombe »  publié chez Galilée. L'histoire d'une nuit, nuit blanche bien que noire. La nuit, ce « possible sans temps »selon Cioran, cité par Salah Stétié dans la préface de cet ouvrage. 

Dire que Sangral est un psychiatre-philosophe-poète (à moins qu'il ne soit poète-philosophe-psychiatre) pourrait faire peur (poésie marquée psy, poésie prise-de-tête, hermétique, etc.) mais sa recherche d'une autre façon de travailler le lien entre la langue et la typographie, de réinventer la poésie font de lui un authentique et vrai poète. Sa nuit de poésie est comme une infusion où les mots sont projetés dans l'eau bouillante du retour sur soi. L'auteur y fait le point : le décès de son frère à 22 ans, le temps qui passe, l'image dans le miroir, les mots pour l'écrire, la ville sous la pluie, Dickinson en filigrane. 

Stéphane Sangral, portrait par Vincent Macher

« Exilé volontairement dans les mots », Sangral recherche de nouvelles formes d'écriture pour mieux toucher le fond de sa mélancolie. « Écrire sur le grand tableau noir de la nuit ».

La nuit, le temps passe peut-être plus doucement. Le temps passe son temps à passer et au « Jeu du temps »s'envolent les illusions, les souvenirs, les images même, quand reste accrochée la mélancolie. Nuit blanche à chercher du sens à sa vie, avec ses vérités et ses mensonges. « buter sur soi-même ». La nuit, revient forcément l'image de la mort, mais que reste-t-il aux vivants ? La « Fatigue immense d'être...». Déjà, dès le titre, un lien est tressé avec son précédent ouvrage, l'image de la tombe : « ces dalles posées sur rien ».

Minuit heure zéro, heure du rien. « L'ennui de vivre est une insulte / à l'éphémère de la vie ». Alors que la nuit l'univers entier appartient au poète « vingt mille milliards de milliards d'étoiles dans l'univers observable ! On est riche ! Vingt mille milliards de milliards, maits, un peu radin, dans l'oubli on les planque, et l'on parle du vent...».

Dans le désordre cohérent des mots de son style très personnel et très exigeant, Stéphane Sangral nous propose une poésie qui travaille la langue, une réflexion profonde toujours proche de la philosophie. Yvon Inizan a récemment publié chez Apogée, un ouvrage sur Yves Bonnefoy intitulé « Ce que le poète dit au philosophe ». Alors que dit le Sangral poète au Sangral philosophe? Sans doute plus d'interrogations « A quoi sert mon présent ?...» « L'avenir, ça commence quand ? » que de vérités définitives.

Alors poésie, philosophie, philoésie, poésophie, peu importe, l'important est que du texte remue quelque chose en nous qui nous rend moins bruts. Et les mots de Sangral, par leur intelligence, nous ouvrent à bien des réflexions...

 




Stéphane Sangral, Circonvolutions

La poésie n'existe pas, il n'existe que des poésies de natures différentes. Je ne suis pas de ces lecteurs qui frappent d'anathème un livre de poésie dès lors que le poète abandonne (apparemment) tout repère identitaire. Avec "Circonvolutions", Stéphane Sangral donne à lire un ouvrage placé sous le double signe de la déconstruction (Derrida) et du cœur du "creux néant musicien" (Mallarmé dans "Une dentelle s'abolit"). De ce recueil sous-titré "Soixante-dix variations autour d'elles-mêmes", Thierry Roger dans sa préface à la tonalité philosophique, très précise et éclairante, affirme qu'il s'agit d'un matérialisme intégral. Le lecteur attentif relèvera encore quelques expressions intéressantes comme la circulation infinie d'une parole qui rayonne à partir d'un centre vide, diffracté, ou mouvant, de ressassement blanchotien, de déconstruction de toute sacralité… Il est difficile de prendre la parole après Thierry Roger qui emploie l'image "escaliers piranésiens" pour décrire ce travail. Peut-être n'est-il pas inutile de se souvenir de la définition du mot circonvolution : enroulement autour d'un point ou d'un axe central, ensemble de tours et de détours… Reste à explorer cette esthétique de la boucle, à en dire quelques mots pour entraîner à lire ces "Circonvolutions".

 Stéphane Sangral, Circonvolutions, Éditions Galilée, 160 pages, 15 €.

Piranèse ? Ses "Prisons" sont l'œuvre d'un visionnaire, ses gravures témoignent d'une obsession : les escaliers ne mènent nulle part, sinon à eux-mêmes et sont répétés comme un élément de décor. L'image d'escaliers piranésiens permet de comprendre la démarche de Sangral qui joue avec les mots comme Piranèse dessine et grave. Le peintre creuse la plaque, le poète dissèque son malaise devant les mots. Dans ses "Prisons imaginaires", si Piranèse évoque un malaise paradoxal avec ses passerelles sous les voûtes débouchant sur le vide (Sangral, qui est par ailleurs psychiâtre, y verrait peut-être une tendance morbide ou répressive), Stéphane Sangral, dans "Circonvolutions" met au défi le lecteur d'effacer ses textes, adresse se terminant par cette conclusion : "Écrire que les nœuds / des mots "suicide relatif" tordent les nœuds / des pensées, comme ça, pour enfin, enfin, voir…" (p 73). "Cerveau noir" de Piranèse, ((Victor Hugo cité par Janine Barrier, Piranèse, Editions Bibliothèque de l'Image. 1995, page 57)), "cerveau noir" de Sangral...

Stéphane Sangral organise son livre en huit sections dont la première et la dernière offrent des textes voisins où le mot rien est remplacé par le mot tout et réciproquement (l'esthétique de la boucle ?). Autobiographie instantanée (comme l'indique le poème de la page 33), les indices personnels ne manquent pas. Mais Sangral met en évidence l'étrangeté de la démarche tout en étant conscient des limites de la poésie : "… mais l'espace et le temps / se foutent de l'alexandrin et sont ailleurs…" Ce qui ne peut qu'aboutir à l'explosion du discours, à sa fragmentation en de multiples propositions disséminées sur la page, le changement de corps du caractère d'imprimerie renforçant cette impression de fragmentation. Poésie de psy donc, car Stéphane Sangral, dans la sous-section "Et le poème viendra" écrit : "La vie n'a aucun sens, qu'une direction : la / mort". Et tout le reste n'est que littérature, serait-on tenté d'ajouter. Poésie de psy, poésie de la direction engoncée dans sa mort. Poème qui, réécrit à de nombreuses reprises, prouve l'inanité de vouloir trouver un sens à la vie ; poésie philosophique qui interroge l'être : l'être de la poésie, l'être des mots, l'être du poète... Et si la vérité se trouvait dans la boucle ?

Si Stéphane Sangral change la donne poétique, on appréciera ou non ce qu'il écrit. Mais l'essentiel est que cette expérience ait eu lieu. Même si le courant poétique coule secrètement depuis des dizaines d'années : je pense à Geneviève Clancy et à sa "Fête couchée" (le premier recueil, chronologiquement parlant, que je retrouve dans ma bibliothèque ((Geneviève Clancy, Fête couchée, Seghers/Laffont, collection Change, Paris, 1972)) !). Sans doute y aurait-il encore beaucoup de choses à dire, et pas seulement des positives ! Mais la place manque dans une simple note de lecture qui, de toute façon, n'a de sens que dans l'incitation à lire cette poésie pensante-pensée




Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien

Des dalles posées sur rien : autre visage de la poésie : se regarder en face sans concession.

Qui suis-je ? Qui est je ?

Stéphane Sangral nous montre que la raison, malgré les expériences et les connaissances avancées, ne peut apporter de réponse aux questions fondamentales de la vie. Le lecteur s’enferre dans des explications rationnelles qui n’atteignent pas la raison. Le questionnement tourne en rond et finit par afficher complet, assez…merci. Au bout de ma définition …

Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien,  Editions Galilée  Prix 17 euros.

Trop peu ouverts, prisonniers de nous, nous sommes comme Michaux « un passager clandestin ».  Abandonner les questions sans réponse nous propulse en avant, témoins éberlués, nous lâchons les causes trop incertaines et même parfois sans cause. La connaissance, dans son inutilité, peut être un obstacle pour nous à occulter nos vies. Nous trébuchons quand la réponse qui est en nous ne se voit que hors de nous. Pouvoir vivre est oublier que l’on vit. Toute la science accumulée est une informationnulle pour la réponse à la question. L’information nous tient lieu d’un savoir à découvrir, jamais découvert, il est impossible de se l’approprier.

L’auteur approche la vérité du corps et de l’esprit, leur dichotomie, l’enfermement de la matière pour laquelle la science nous révèle que tout est chimie, nous rendant par là moins responsables ou plus du tout responsables. Comment aller de la désespérance vers l’acceptation, est-ce possible ? Sortir de soi. Est-il possible qu’on ne soit que tas de molécules ? Comment avec aussi peu de moyens se reconditionner face à une connaissance en expansion ? Serait-ce un problème de langage, les mots faisant obstacle à l’approche de la chose, bien que nous n’ayons que des mots pour nous en approcher ? Cette difficulté à comprendre qui je suis, est-elle fondamentale, n’est-ce pas un tourment de l’esprit, une fiction ? Est-ce une méthode pour apprivoiser la mort et la repousser ? Ce que je suis, pourra-t-il être volé par ma mort ?

Plus la conscience se pénètre et plus nous abordons une infinichotomie ne contenant rien et contenue dans rien, comme si nous n’atteignons jamais la profondeur. Un questionnement qui tourne en rond, un approfondissement qui ne dit pas son nom. Les mots ou groupes de mots répétés tels quels accentuent le doute et renforcent la certitude du même coup. Exister n’est que quasiment se raconter existant, et le non-sens de la fin de l’histoire n’est quasiment et tristement que le seul sens du récit, et ce texte n’a tristement pas les moyens de sa propre finalité.

La conscience comme élément fondamental de l’être et d’être, le point de départ de toute fiction, de toute représentation, de toute vision du monde, elle raconte et se raconte dans la vérité de l’être et de son mensonge. A partir de n’importe quel point de départ, la conscience peut se forger une finalité provisoire, un sens atteint qui ne tient pas :subjectivité en est le nom et le processus. L’obstacle à la visibilité, à la lisibilité du monde, c’est moi : l’indépassable, le trou noir aussi bien que sa lumière.

Tout est pourri par l’arbitraire. N’est-ce pas atteindre aux limites de l’écriture qui n’est peut-être que naïveté et masque portés aux limites de la volonté d’exister et de faire éclore à reculons l’invraisemblable : la mort différée, la mort hors conscience, dernière traînée de brume à la lumière d’automne. Mort qui n’est qu’une anticipation. Stéphane Sangral analyse nos pauvres conditions humaines : la mort, le néant, la conscience, le rapport avec soi et la vie, le rapport avec les autres dans son flot de mouvements, de paroles, de répétitions et d’amplifications, un manège qui n’en finit pas de tourner où l’on repasse par les mêmes points dans des cercles toujours plus larges à ne trouver aucune sortie. Ouvrir les yeux sans concession sur notre condition que l’on occulte parfois en confondant la vie et sa vie conduit à une révolte, colère brassée au fond de nous dans son impertinence et sa forme, sa force de majesté surgie au bout de la conscience dans son ressassement. Mort qui se dissimule derrière la phrase, derrière le texte, derrière le blanc à son  impossible  échappée, quels que soient les angles de prises de vues. Ce parler, il ne s’agit pas de l’abolir mais de lui rendre une épaisseur et le renforcer dans sa présence-absence, en faire une seule idée, obsession de l’éternité. Peut-être, tout cela, n’est-il qu’un jeu de l’esprit, le simple plaisir de durer et que cela prenne sens.  Propos obsédants et libérateurs à la fois enfuis dans des textes protecteurs qui jouent leur rôle : être des illusions.

Dans ce petit aperçu d’un monde sans fin bien que fini, alors écrire… pour conjurer la mort ou continuer d’en parler par écrit, d’y mettre une distance et une solitude à postposer vers les autres. Ces idées sur la mort sont rendues présentes et détruites à la fin pour renaître et ainsi de suite. Un oubli qui ne s’oublie pas, une présence qui crée l’oubli, un oubli qui crée le présent. Est-ce pour s’y perdre : Tout être conscient est fait d’une mortelle immortalité. Recueil qui n’est pas mortifère mais tente l’espoir ou tout au moins l’espérance. Le drame est cette confrontation des contraires qui ne peuvent se résoudre. La pensée est clairvoyante dans les deux cas qui ne peuvent se confondre et restent séparés à tout jamais. « La vie ne vaut rien puisqu’il y a la mort » est aussi vrai que « la vie est infiniment précieuse puisqu’il y a la mort ». Ce ne sont que des évidences indépassables et même de bon sens commun où la pensée aussi forte soit-elle est insuffisante. Nous subissons jusqu’au terme et le point final ne sera même pas une clôture, mais le début d’un retour à rien, à de la matière incorporée.

Ce recueil n’est pas une anti poésie, mais une poésie autre qui lui associe la philosophie en tant que celle-ci n’est pas d’aller d’un point vers un autre dans une démonstration, mais dans une évidence qui n’est pas la ligne droite, mais la courbe et puis le cercle. C’est donc bien d’une invention qu’il s’agit, d’un acte poétique.

L’usage de signes typographiques particuliers et différents accentue parfois la pensée, en modifie des facettes, en accroît l’intensité, la dirige ailleurs vers un non-dit parfois suggéré. Les mots sont aussi utilisés comme des clefs musicales, ce qui comme les notes en modifient le nom et la sonorité. Le texte devient l’entièreté de ce qu’il exprime et la chose contenue est ainsi mise à distance en guise de conclusion ou d’impossibilité à en dire plus marquant ainsi un arrêt qui ne s’arrête pas. Parfois la chose concrète devient une abstraction ou vice-versa. Malgré tous ces appels, nous restons dans une contradiction invivable qui conduit à la solitude comme passer de quelque chose à rien. Il s’agit inlassablement de trouver un sens à la vie, sans fléchir, répétition après répétition par des idées contradictoires qui se cherchent dans des mouvements différents qui se reprennent, tournent en rond jusqu’au silence ou jusqu’à une autre parole. Forme et fond sont uns. Bégayements, quelquefois qui assurent la pérennité de la pensée incluant la chose l’impasse à ramener le sujet à sa triste condition d’objet déclinée en plusieurs versions. Mots tournés dans tous les sens dont il ne restera rien. Je reste en face de Je l’étranger.

Toutes les pensées sont bonnes pour sortir de notre condition ou plutôt de l’idée que l’on s’en fait, pour donner du sens à ce qui n’en a pas.

Qu’est-ce que le Je ? : Septante réponses orphelines à cette question. Réponses en fragments.

Paroles qui parlent et se parlent dans un exil dont nous sommes exclus. Paroles qui perdent tous sens utilitaires vers une communication qui disparaît, paroles qui ne brillent que par elles-mêmes. Elles deviennent rythmes, issues du rythme, elles deviennent événements, ouvertures, surgissements d’un monde achevé dans son inachèvement. Le signifiant prend le pas sur le signifié et l’abolit par exclusion. La force répétitive des paroles n’apporte rien. Ce n’est pas un jeu de langage mais une recherche de sens dans un labyrinthe encombré : Je ne suis que l’idée de « je suis »,

Une fracture ouverte et malgré la recherche tous azimuts, il n’y a que de l’inapaisement.

Etre de naître pas à pas……. Etre ? de n’être pas.

L’auteur signale qu’il lui est parfois impossible de trouver : le point final de ce texte. La décomposition de la phrase en rupture avec la logique grammaticale imposée aboutit aussi à une question sans réponse, question de trop, peut-être, mal venue. Sens et contre-sens font sens en ne s’appuyant sur rien…posées sur rien. Il ne nous reste qu’un rythme scandé, quelquefois, d’assonance en assonance, de mots aux mêmes mots, de phrases aux mêmes phrases, de blanc au même blanc. Rythme qui soutiendrait une espèce de danse de l’esprit, une virtualité : et l’absurde, ici et maintenant, m’est presque tout.

Recueil difficile à cerner qui échappe sans cesse car on croit le saisir et puis tout retombe comme si rien n’avait été dit, comme si tout avait été dit. Cette recherche de sens dans la vie comme impossibilité offre quand même de la présence :  Je ne sais pas si je suis mais, par cette phrase imprimée là, au moins, j’aurai été. Recherche qui passe par l’écrit pour ressortir vite son esprit à la surface : supportable, alors. Mais à d’autres instants : Et ce texte ne vient rien dire. Recherche de soi qui inlassablement passe par la perte et les retrouvailles, la perte et les retrouvailles, ….. la ….. vailles . (Petit pastiche)                                                                                                                                             

Recherche de soi par la dislocation de la pensée qui se resserre comme un éclat qui réintègre son centre, après de multiples tentatives à travers le prisme d’un texte où certains mots échangent leur sens comme la couleur du kaléidoscope, espèce de tourbillon dont on espère la sortie de quelque chose. Rien,écrit vain, retour à soi, à rien. Le carillon des mots aura sonné l’absence reportée toujours plus loin, lent entendement de la situation du je soumis à sa propre échappée partout, nulle part au fond d’un texte qui ne le libère de rien. Tout est vrai et faux à la fois qui passe par l’écriture comme seule réalité du Néant, parole aux deux bouts perdue, pendue.

Tout un recueil pour dire l’évidence, l’essentiel en une petite phrase : Etre c’est être la révolte d’une impossibilité ;

N’allons-nous pas cogner répétitivement contre la même vitre du néant/Néant du non-sens, le rien, particulièrement quand le texte écrit en italique laisse supposer qu’il est repris chez quelqu’un d’autre. Texte à voix double parfois dont la phrase interrompue laisse le possible d’une ouverture, d’un changement, d’autre chose. Voix double qui contient l’autre en éveil, petit espoir : N’être rien, ou presque, désespérément …où cependant tout se résume à cette question : à quoi bon car tout n’est que pensée, vue de l’esprit même à partir de l’évidence et conduit à dire : tout n’est pas noyé. Le lecteur passe par des phases d’acceptation, de refus où néanmoins on construit l’édifice de sa respiration.Il y a une volonté à vouloir vivre : conceptualiser le fait que j’ai tout ce que je suis et qu’après tout, toute pensée n’est jamais rien qui peut se dépasser pour entrer dans l’apaisement et cesser d’écrire. Poser les bonnes questions n’élude rien quand on sait par avance qu’il n’y a pas de réponse. Recueil où la lecture s’étouffe, ressentie jusqu’au profond du corps, sa nullité, descendre au plus bas de soi est déjà vouloir remonter. Recueil salutaire : je cherche frénétiquement mon être où autrui intervient comme miroir ou comme preuve. La non-existence est un lieu géométrique :

la parallèle, le désespoir.
C’est étrange d’être.                                                                                                                                                                                                                   
Et d’être seul.

Affirmation, constatation, point zéro, accalmie même provisoire, tout cela serait-il une base suffisante pour retrouver le je de la solidité qui poserait le doute comme une certitude, un acquis, une densification qui conduirait à une conceptualisation de mon être, une forme de disparition dans la présence. Richesse impénétrable dont le lecteur n’aborde que le pourtour, forêt vierge mentale où l’auteur lui-même peine à pénétrer, entre et ressort, comme s’il n’atteignait pas le point central d’où rayonner sur l’ensemble. Lecture heureuse par un dépassement de sa propre pensée dont le tout et un insaisissable, un flou qui s’en pénètre et contre lequel le lecteur vient buter à la recherche d’un amas causal solide. Conclusion toujours provisoire mais qui marque un pas / Je suis parce que je suis. Y aurait-il un début d’acceptation, de réponse à la question posée, de la finitude en la finitude ?

Je marche vers moi. Que suis-je ?  Qui suis-je ? Je suis une contingence qui rêve d’absolu.

De plus en plus, les questions deviennent liées à l’environnement, à autre chose, aux autres, et, passe aussi l’idée que j’aurais pu être autre chose, une autre vie. Nous touchons au fortuit. Malgré les apparences, ce recueil est le domaine de la sensation sous-jacente plutôt que le développement de la pensée. Ou une pensée développée à partir de la sensation : celle d’exister qui reste une certitude au long du recueil / Etre soi au centre des contradictions. Le Qui suis-je ? Que suis-je ? se fait de plus en plus présent dans son éclaircissement, si même Etre soi, étant trop évident, est évidemment inacceptable. Le ton de certitude implique que je est bien présent malgré tout ce qui le réfute.

Que reste-t-il de l’approche du je, de sa tentative, de l’approche de l’être et de son mystère ? Pas grand-chose pour ne pas dire rien, ou une écriture : posée sur le blanc de la page, fragile, perdue, à la limite de l’inutile c’est déjà ça… Peut-être presque quelqu’un d’autre ?  Peut-être presque moi ?

N’être rien et le dire n’arrange rien                                                                                                                                                                
tandis que se taire                                                                                                                                                                                           
aussi n’arrange rien                                                                                                                                                 
dans cet espace qu’aucun mot n’élargira                                                                                                                                                   
j’auraimarché                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             en pure perte                                                                                                                                                                                                                                        
à savoir qui je suis

Ce recueil, je l’aurai suivi pas à pas dans sa démarche mentale. Il ne se passera rien qu’une volonté de connaître, d’élucider le mystère, il ne restera qu’un doute, un presque… Telle est notre condition d’être pensant. Au moins restera-t-il une légèreté, une illusion : marcher sur Des dalles posées sur rien.