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Par-delà le noir — Pierre Soulages

Pierre Soulages, dont le seul nom est souvent confondu avec le verbe « soulager », vient du latin « sol agens » - soleil agissant. Belle étymologie qui inscrit la peinture de l’artiste dans une quête de la lumière. Le regard que nous portons sur la peinture de Pierre Soulages, s’attachant à illustrer la subjectivité de ces racines latines, se déploiera en trois points. Tout d’abord, la parfaite maîtrise d’un vocabulaire technique qui caractérise l’œuvre et la pensée du peintre. Ensuite, l’émergence d’une constante : le noir comme une obsession à laquelle Pierre Soulages demeure fidèle. Enfin, la création de l’outrenoir comme synthèse de sa démarche si poétique de capture de la lumière par la couleur qui pourrait sembler, de prime abord, sa négation. Ainsi, le « soleil agissant » aura fait jaillir son éclat des ténèbres mêmes.

Un vocabulaire technique

 

Peinture, gravure, bronzes, vitraux, Pierre Soulages aura déployé au fil de son œuvre un vocabulaire technique très étendu, sans jamais viser la prouesse, plaçant cette dernière au service de l’art, autrement dit de la forme adéquate à son but : capturer la lumière… Dès ses tout premiers textes pour présenter une exposition, en 1948, l’artiste ne prête pas d’intention, de sens indiqué à sa peinture définie plutôt comme une manifestation d « un ensemble de formes […] sur lequel viennent se faire ou se défaire les sens qu’on lui prête. »

Mais il n’oublie pas l’essentiel : « Dans ce qu’elle a d’essentiel la peinture est une humanisation du monde. » C’est qu’il ne perd pas de vue la dimension poétique de son travail, tant dans l’exposition de sa peinture que dans le regard qui la parcourt : « Dans cette manière de peindre, la liberté de l’artiste étant à chaque instant en jeu, le tableau lui-même est un engagement total, témoignage poétique du monde dont on abandonne la validité au spectateur. » (Réalisme et réalité, 1950).

Sa peinture, pour commencer par elle, se définit comme une recherche d’un espace en propre : « je pense qu’une peinture vraiment vécue, sans contrainte arbitraire, sans parti pris artificiel, tient compte de l’espace qui est le nôtre, précisément en créant le sien propre. » (L’espace, 1953). Et cette quête s’avère elle-même poétique du peintre qui découvre ce qu’il recherche dans l’acte même de peindre : « Je veux dire que j’apprends vraiment ce que je cherche qu’en peignant. L’espace est évidemment mêlé à cette expérience, mais cela d’une manière qui, parce qu’elle n’obéit pas à une théorie préétablie comme la perspective, m’est impossible à prévoir, trop liée qu’elle est à la poésie que je veux voir se faire jour sur ma toile et qui est fonction de tous les autres éléments de la peinture.

Cette démarche, cette expérience est pour moi une chose vivante et le vivant ne se laisse point disséquer. » (L’espace, 1953). Cette exigence passe par le dialogue entre ce qui apparaît sur la toile et les réactions du peintre : « Je ne travaille pas en état de transe ; je contrôle. Je contrôle et je laisse aller. » (La dynamique de l’acte créateur, 1973) Sa peinture se veut une défiance à l’égard de l’image et de ses significations parce qu’elle reconnaît les qualités propres à la peinture. Ainsi, évoquant un lavis de femme vêtue à demi couchée, il affirme : « Ce lavis a été pour moi la révélation que des formes venues d’un pinceau, d’une encre et d’un papier pouvaient créer un espace, une lumière, un rythme autonome. Vivant indépendamment de l’image, elles apportaient autre chose, elles ouvraient ainsi la peinture à d’autres voies. » (Image et signification, 1984).

Ce sont ces autres voies vers lesquelles se tourne la peinture de Pierre Soulages : « Très tôt j’ai pratiqué une peinture qui abandonnait l’image, et que je n’ai jamais considérée comme un langage (au sens où un langage transmet une signification). Ni image ni langage. » (Image et signification, 1984) Ce à quoi, il ajoute : « Dans cette voie, j’ai rencontré avec joie un écho dans un vieux texte du début du millénaire. C’est un poème de Guillaume d’Aquitaine, un des premiers troubadours, qui commence ainsi :

           Je ferai un poème sur le pur néant
           Il ne sera ni sur moi, ni sur quelqu’un d’autre
           Ni sur l’amour, ni sur la jeunesse
            …
           Ni sur rien d’autre
           Je l’ai fait en dormant sur un cheval

Le poème se développe et se termine par ce qui m’a paru important et que je trouve, en ce qui concerne la signification, d’une modernité bouleversante :

            Mon poème est fait, je ne sais sur quoi
            Je le transmettrai à celui
            Qui le transmettra par quelqu’un d’autre
            Là-bas vers l’Anjou
            Pour qu’il me transmette de son étui la contre-clé

(La contre-clé, c’est la deuxième clé qu’il faut pour ouvrir certains coffres, avec une seule, rien ne s’ouvre.)

C’est une façon voisine de comprendre l’œuvre d’art dont la vie est faite aussi par ceux qui la voient.

Il ne s’agit pas de sens caché, de sens secret (le secret est donné d’avance, est connu au moins par celui qui le cache, peut se déchiffrer). Ici, il s’agit du mystère.

J’ai la conviction que la peinture est ce qu’écrire était pour Mallarmé :

           Une ancienne et très vague mais jalouse pratique dont gît le sens au mystère du cœur.
           Qui l’accomplit, intégralement, se retranche. » (Image et signification, 1984)

Ce retranchement dans l’œuvre d’art ne s’accomplit pas uniquement avec des matériaux nobles. Ainsi le peintre recourt-il au matériau pauvre du brou de noix pour en dire la richesse : « Il y a des peintures dont une grande part de la force tient – plus qu’à la matière picturale proprement dite – au matériau employé : un matériau ayant une existence propre issue de sa qualité concrète, tels que toile de sac (Saccos, Burri), asphalte – mêlée ou non à des gravillons -, mortiers, sable…

On pourrait penser que le brou de noix – matériau pauvre – appartient à cette catégorie, mais ce n’est pas le cas puisque c’est pour ses qualités picturales qu’il est employé : relations entre la fluidité et la viscosité, la transparence et l’opacité, et aussi pour la qualité des contours de la forme peinte : nette, grumeleuse, floue, d’où naît en relation avec le fond, une lumière picturale, créée par le contraste ou par la réflexion de la lumière sur le tableau. » (« Brou de noix », 1999)

Explorateur de techniques nouvelles, Pierre Soulages se lança en 1951 dans la gravure avec un vrai sens de l’innovation : « Oui. Dès le début, j’ai cherché – enfin je n’ai pas vraiment cherché – parce qu’à partir du moment où l’on touche à des matériaux comme les vernis, les acides, le cuivre, la résine, le grain de résine, le sucre, enfin à toute cette « cuisine », on est conduit à quelque chose de propre à la gravure, on n’a pas à le chercher. On le rencontre dans le travail qui est celui du graveur à l’eau-forte.

Quand on part avec l’idée de quelque chose que l’on veut faire, où retrouver, ce quelque chose étant ce que l’on a fait en peinture… On se limite. Alors que, effectivement, dès mes débuts, pas tout à fait, mais presque, je me suis livré à des choix qui portaient sur les propositions venant des vernis, de l’acide, de la protection et de la corrosion, puisque la protection et la corrosion sont les deux termes d’un dialogue qui s’engage quand on grave à l’eau-forte. » (« Sur la gravure », 1974)

Le peintre maniera les bronzes mais en tant que peintre, non en tant que sculpteur, précise-t-il : « La troisième dimension fonde la sculpture en tant que telle et dans ce sens ces bronzes ne sont pas des sculptures. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont des plaques plutôt que des volumes. La raison en est que l’espace qui leur est propre naît de la lumière et non d’une troisième dimension. Travail de peintre plus que de sculpteur. La lumière y est en jeu, mais ici mobile et changeante sur les parties polies, éclats conjugués ou opposés au sombre toujours fixe des parties gravées. » (« La troisième dimension… »)

Toujours dans son désir de capturer la lumière, dans sa translucidité et sa qualité, lorsque l’artiste travailla sur les vitraux, son engagement impliqua la recherche d’un matériau verrier qui fût une véritable épopée guidé par un seul objectif : « Je voulais obtenir cette translucidité mais garder lisses les faces des verres pour avoir un faible indice de salissabilité. » Ainsi peinture, brou de noix, gravure, bronze, vitraux, toute la palette du vocabulaire technique de Pierre Soulages aura été maniée dans cette quête d’absolu, de lumière.

 

Une constante : le noir

 

À la simple question formulée par Charles Juliet dans son Entretien avec Pierre Soulages : « Connaissez-vous les raisons pour lesquelles vous aimez à ce point le noir ? », le peintre répond par l’absolu d’un « parce que… » : « Sûrement pas pour des raisons symboliques, mais je crois, pour des raisons picturales. Tout d’abord une remarque. En peinture, on ne peut parler du noir sans sa forme, sa dimension, sa matière, en l’isolant du tableau. Ou alors on s’engage dans les généralités, on parle d’une abstraction : le noir. (Une couleur agit sur nous par toutes ses qualités physiques : transparence, opacité, brillance, matité, texture, forme, dimension, etc.) Mais si on reste dans les généralités, on peut dire que le noir est une constante de mon expérience de la peinture depuis mes débuts, depuis quarante ans que j’expose.

Et alors, à la question : « Pourquoi j’aime à ce point le noir ? », la seule réponse – qui inclut sans doute autant les raisons tapies au plus obscur de moi-même que les pouvoirs picturaux de cette couleur – c’est : parce que… »

Poursuivons l’échange en compagnie de Charles Juliet et Pierre Soulages :

En n’utilisant que cette couleur, ne vous privez-vous pas de toutes celles que vous éliminez ?

Je n’ai rien éliminé, c’est le contraire : le noir, c’est une couleur violente, elle s’est imposée, elle a dominé, c’est la couleur d’origine.

Vous cantonner à une seule couleur, ce n’est donc pas vous restreindre ?

Sûrement pas. Pour moi, le noir, c’est un excès, une passion.

Le noir est associé aux ténèbres, aux gouffres, aux puissances de mort. Vous ne le vivez donc pas comme tel ?

Quand on écrit avec de l’encre noire, ce n’est pas forcément une lettre de condoléances.

Est-ce qu’il n’est pas d’une certaine manière paradoxal de vouloir faire sourdre la lumière à partir du noir, couleur qui est la plus éloignée de la lumière ?

Cela peut sembler paradoxal, mais je ne le vois pas ainsi.

On a l’habitude de penser le noir, ou comme une uniformité sombre, ou comme l’élément le plus efficace d’un contraste. Contraste mettant en évidence, intensifiant, des valeurs ou des couleurs plus claires.

Un jour, le noir avait recouvert presque toute la toile, il n’y avait plus de peinture en quelque sorte, plus de blancs ni de couleurs vivant du contraste, mais, dans cet excès, j’ai vu naître la négation du noir : les différences de matière, de texture, captant ou refusant la lumière, créaient des valeurs et des couleurs particulières, une qualité de lumière et d’espace qui excitait mon désir de peindre… Je me suis engagé dans cette voie, j’y trouve toujours des ouvertures nouvelles.

Il n’y a eu aucune volonté délibérée de faire sourdre la lumière du noir, cela s’est imposé pendant que je peignais.

Il y a deux ans, lors de mon exposition rétrospective à Tokyo, le professeur Akiyama vint me dire que ces toiles l’impressionnaient et touchaient profondément l’âme orientale. Il m’apprit qu’à l’époque Edo déjà, l’art de certaines laques, sur de petites dimensions, reposait sur la lumière naissant des sillons du pinceau. C’est ce qui, en japonais, se nomme « hakémè ». Ainsi une ancienne culture avait fondé un art sur le même principe. 

La toile est parcourue par des stries. Et ces stries ont des orientations différentes.

Ce sont elles qui dynamisent la surface. Et elles n’ont rien de commun avec la régularité mécanique du peigne cubiste.

Ici une large brosse creuse dans la pâte une multiplicité de fins sillons inégaux aux reflets de valeurs différentes. Sous le regard, par mélange optique, il se crée une qualité spécifique de gris colorés : ces gris n’imitent pas une lumière, ils sont cette lumière.

A ces stries, s’opposent parfois des surfaces lisses, des à-plats, des effacements, ruptures et silences : un rythme.

L’organisation de la toile dépend entre autres de l’orientation des stries, des inégalités de la matière. Selon la lumière reçue, le lieu d’où l’on regarde, certaines surfaces claires passent au sombre, et réciproquement, mais toujours dans un même ordre et un même désordre propre à chaque tableau. Les tensions, les équilibres, les dynamisations demeurent, la peinture naît sous le regard, au moment même du regard. »

Ainsi comme l’affirme plus haut Pierre Soulages, si la constante est le noir : « L’outil n’est pas le noir, c’est la lumière » : « Ce sont des toiles peintes avec le même noir, oui, mais ce ne sont pas pour autant des monochromes noirs – ni pour celui qui regarde vraiment, ni pour moi – puisque, quand je les fais, je suis guidé par des valeurs différentes, celles-là mêmes qu’engendre la lumière réfléchie par la matière du noir. Je les vois apparaître en me déplaçant sans cesse devant la toile pendant que je peins, et de ces valeurs qui changent sous le regard, viennent les décisions à prendre. L’outil n’est pas le noir, c’est la lumière. »

Une invitation à aller par-delà le noir, vers l’outrenoir.

 

L'outrenoir

 

Dans un texte daté de 2005, intitulé « Du noir à l’outrenoir », Pierre Soulages se fait d’abord l’historien du noir aux origines de l’humanité : « Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur. Antérieur aussi pour chacun de nous, avant de naître, « avant d’avoir vu le jour ». Ces notions d’origine sont profondément enfouies en nous. Est-ce pour ces raisons que le noir nous atteint si puissamment ?

Il y a trois cent vingt siècles dès les origines connues de la peinture, et pendant des milliers d’années, des hommes allaient sous terre, dans le noir absolu des grottes, pour peindre et peindre avec du noir. Couleur fondamentale, le noir est aussi une couleur d’origine de la peinture. »

Puis, en tant que peintre, l’artiste met en garde, par sa pratique, contre les abus de langage dans le recours à la couleur « noir » : « Le mot qui désigne une couleur ne rend pas compte de ce qu’elle est réellement. Il laisse ignorer l’éclat ou la matité, la transparence ou l’opacité, l’état de surface, lisse, striée, rugueux… Et aussi la forme, angulaire, arrondie… Il nous cache sa dimension, et sa quantité. Toutes choses qui en changent la qualité, « un kilo de vert est plus vert que 100 gr. du même vert », disait Gauguin, les peintres savent qu’il en est ainsi pour toutes les couleurs. Une peinture entièrement faite, par exemple, avec un même pot de noir, est un ensemble vaste et complexe. De cet ensemble, dimension, états de surface, direction des traces s’il y en a, opacités, transparences, matité, reflets de la couleur, et leurs relations avec ce qui les avoisine, etc. dépendent la lumière, le rythme, l’espace de la toile, et son action sur le regardeur. L’appeler noire c’est dissocier l’ensemble, l’amputer, le réduire, le détruire. C’est voir avec ce que l’on a dans la tête et pas avec les yeux. »

Pierre Soulages rappelle donc que ce sont ces qualités concrètes qui agissent dans l’art de la peinture : « D’elles proviennent nos relations sensuelles et mentales avec les couleurs, mêlées dans notre imaginaire au toucher, au goût, à l’odorat, à toute notre expérience du monde et des choses. » Or nous sommes enclins à faire du nom d’une couleur une abstraction, mais sur laquelle se font « les significations conventionnelles, parfois contradictoires. » : « Le noir est ici signe de deuil, de malheur, ailleurs c’est le blanc, mais il y a aussi chez nous des noirs de fête, de luxe tout autant que d’austérité monastique, de solennité officielle mais aussi de révolte et d’anarchie. » Mais le peintre précise : « L’art vit à l’écart de ce type de significations. Réduite à ce signe (qui parfois a été son prétexte), réduite à la communication, l’œuvre cesserait d’être de l’art. Ses pouvoirs artistiques naissent de sa singularité, de ce qu’elle est concrètement. Les sens venant se faire et se défaire sur elle dépendent à la fois de la chose qu’elle est, de son auteur et du regardeur. Sa réalité d’œuvre d’art réside dans ce triple rapport, elle est par conséquent mouvante, différente selon les regardeurs, les cultures, les époques. »

Enfin, l’artiste se livre sur le lien intime qu’il noue avec cette couleur : « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre. Le noir a des possibilités insoupçonnées et, attentif à ce que j’ignore, je vais à leur rencontre.

Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. – J’aime que cette couleur violente incite à l’intériorisation -. Mon instrument n’était plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. D’autant plus intense dans ses effets qu’elle émane de la plus grande absence de lumière. Je me suis engagé dans cette voie, j’y trouve toujours des ouvertures nouvelles. »

De là vient la généalogie de l’Outrenoir : « Ces peintures ont d’abord été appelées Noir-Lumière désignant ainsi une lumière inséparable du noir qui la reflète.

Pour ne pas les limiter à un phénomène optique j’ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin et Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir. » (Préface au Dictionnaire des mots et expressions de couleur : le noir, de Annie Mollard-Desfour, Paris, Éditions du Centre National de la Recherche Scientifique, 2005)

 

Saisir la lumière

 

Le vocabulaire technique déployé par Pierre Soulages ne contient cette constante : le noir poussée jusqu’à l’Outrenoir que dans le désir de capturer la lumière. Dès lors l’aventure des vitraux de Conques ne forme pas un épisode périphérique mais une réinvention de ce désir de saisir la lumière : « Oui, et j’ai souvent dit : c’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche… L’œuvre dépend d’un projet et aussi de ce qu’il advient d’imprévu plus ou moins sciemment. Je cherchais à moduler la luminosité dans chaque surface. Un jour, à Conques, j’ai installé une fenêtre avec mes essais de verre incolore et d’une translucidité variée. Vues de l’intérieur, les parties où la lumière du jour passait plus librement paraissaient bleutées. Celles où la lumière passait moins prenaient un ton chaud, plutôt orangé (la complémentaire du bleu). Partant d’un verre totalement incolore je rencontrai le chromatisme.

Vues de l’extérieur, les parties bleutées, celles où la lumière passait, apparaissaient sombres. Et les autres, celles où il manquait le bleu à l’intérieur, étaient bleutées à l’extérieur puisqu’elles reflétaient la lumière naturelle. À ce moment-là, j’ai compris que j’allais faire des vitraux qui seraient vus aussi du dehors, ce qui était nouveau. Tout cela à partir d’un verre incolore ! Et comme c’était la même lumière que recevaient les pierres, cela ne pouvait qu’être dans l’harmonie, à tous moments. » Harmonie de la lumière, cet absolu, par-delà le noir…

France Culture, Hors-champs, 2011, Laure Adler, Entretien avec Pierre Soulages.




Du Livre Pauvre au Livre d’Artiste : la poésie visuelle de Ghislaine Lejard

Ghislaine Lejard est une artiste accomplie : elle est poète de l’image, et des mots, critique d’art et littéraire, et irremplaçable créatrice de Livres Pauvres, qu’elle réalise depuis des années avec des poètes dont le nom n’est pas inconnu, et qu'elle expose et promeut. Généreuse et active elle est l’auteure d’une œuvre protéiforme qui s’édifie autour de ce fil directeur : magnifier et enrichir la réalité, dont elle restitue la dimension archétypale, grâce à son travail autour de l'image, mis en œuvre dans sa création de collages. Autant dire que l’Art dans son acception la plus pure guide l’élaboration d’une œuvre qui n'est pas prête d'achever ses métamorphoses, car elle suit l'évanescence de nos représentations, et les mutations paradigmatiques et conceptuelles que ce support kaléidoscopique exprime parce que vecteur de polysémie. 

Ghislaine Lejard, Livre 8.

Le collage est par nature une superposition de strates référentielles. Il n’y a pas une image, mais des fragments d’images qui se superposent pour en former une autre. Ainsi à la sémantique offerte par cette composition faite d’éléments intrinsèquement signifiants s’ajoute celle de chacun de ces morceaux. Les collages de Ghislaine Lejard à partir desquels sont composés les textes qui dans cette rencontre texte et image font les Livres Pauvres sont élaborés de cette manière, en agençant des bribes de représentations et des plages de couleur.
La forme donnée aux parties assemblées convoque les éléments d’une mimésis dont la sémantique se renouvelle sans cesse parce qu’elle s’appuie sur l’implicite contenu dans ce dispositif même qu’est le collage, composition qui laisse apparaitre différents mouvements, lieux, visages, archétypes… Ces superpositions permettent de dépasser toute illusion référentielle dans le même temps qu’elles les convoquent simultanément, ouvrant comme des fenêtres sur d’infinies représentations évoquées par les couches additionnées de papier sur lequel se greffent différentes représentations. Métaphore, synecdoque, allégorie, tout opère comme dans la systémique d’interprétation des rêves, par condensation et déplacement, créant une multitude d’effeuillages possibles du sens, racontant les passages calendaires itératifs mais aussi l’immuabilité des éléments représentés par glissement ou superposition.
Autant d’images dans un déploiement kaléidoscopique qui participent de cette élaboration sédimentaire. Le collage est donc dans cette acception de démultiplication sémantique et de brouillage référentiel vecteur de sens inédits particulièrement propice à supporter l’écriture poétique. Cette dernière opère de manière similaire. En juxtaposant des mots de manière fortuite, qu’il s’agisse d’une mise en œuvre paradigmatique ou syntagmatique, elle ouvre le signe à d’autres acceptions que celles usuelles qu’opère son emploi pragmatique opéré dans la langue.

Ghislaine Lejard, Carnet de voyage.

Elle crée des images elle aussi, aptes, comme celles élaborées par les collages, à motiver l’imaginaire et à supporter la création de significations inédites, tout comme l’image formée d’images laisse apparaître des sens renouvelés, jamais similaires et ouverts à chaque fois à une réception différente. La production du poème suit la posture de l’artiste et rend compte de ces multiples étapes vectrices de polysémie, ainsi que de l’acte de création lui-même. Ouvert aux sens réitérés et mettant à jour  la dimension illocutoire de la représentation,  chacun rend compte  de cet acte intuitif et solidement ancré sur des savoirs faire qu’est le geste de l’artiste ou le travail du poète qui cisèle la langue.

Livre Pauvre réalisé avec Yves Baudry, collection L-3-V.

Livre Pauvre réalisé avec Jean-Joubert, collection Pierre Ecrite, Livres Pauvres, de Daniel Leuwers.

Les mouvements du texte suivent celui des images, pour non pas l’illustrer mais pour ouvrir à des lectures renouvelées de l’ensemble, tantôt le poème est vecteur de la démultiplication sémantique de l’image, tantôt les collages ouvrent à la réception du poème en venant motiver le surgissement d’images crées par le travail de la langue. En ce sens, dans cette multiplicité sémantique, le collage et le poème déstructurent l’univocité des représentations, et amènent à la création d’un sens inattendu autant qu’inédit, à chaque fois renouvelé.

Christian-Bulting, collection L3V.

Gregoire Devin, collection Medaillons de Daniel-Leuwers.

Le travail de la langue opéré par le poème donne lieu à la création de couches sémantiques infinies pour rendre compte de ce que fait le collage qui lui-même est une poésie de l’image.

Les œuvres réalisées par Ghislaine Lejard ouvrent vers des univers inédits, grâce à une mise en œuvre de cette poétique de l'image, opérée à travers  la  complémentarité qu'elle suscite par rapprochement ou confrontation, du poème, et du collage qui par nature exprime la polysémie d'une polysémie.

La Comédie humaine, Balzac, collage de Ghislaine Lejard.

Le vitrail de Matisse, Ghislaine Lejard.

Hommage à Chaissac, Ghislaine Lejard.




Stanley Kunitz, virtuose du langage

Présentation et traduction Alice-Catherine Carls

Stanley Kunitz (1905 - 2006) fut l’un des grands poètes américains du XXe siècle tant par sa longévité que par les honneurs qui reconnurent son talent. Entre sa première publication en 1930 et Passing Through: The Later Poems, New and Selected qui lui valut le  National Book Award for poetry à l’âge de 90 ans,  il fut nommé 22e poète consultant de la Library of Congress de 1974 à 1976 pour deux années consécutives, puis 10e poète lauréat des États-Unis en 2000. Ces deux honneurs suprêmes qui font des lauréats les ambassadeurs de la poésie, le virent toujours en activité à l’âge de 95 ans.

Son service comme poète-consultant et comme poète lauréat de la Bibliothèque du Congrès à un quart de siècle de distance, nous donnent la mesure de la personne qu’il fut, et de son influence sur la scène littéraire des États-Unis. Mais son influence de mentor et de modèle pour des centaines de jeunes poètes se fit également sentir à travers deux organisations de poètes-en-résidence qu’il fonda: en 1968, le Fine Arts Work Center de Provincetown, Massachussets, puis en 1976 le Poets’ House de New York. Ces deux institutions sont toujours aujourd’hui de florissantes pépinières de talent, dans la tradition du poète qui considérait la poésie comme “le témoignage le plus indélébile des aventures de l’esprit.”

Stanley Kunitz lit The layers, The Poetry Breaks.

Les nombreux honneurs qui vinrent couronner sa carrière ne peuvent effacer une trajectoire qui commença dans les difficultés. De mère lithuanienne et de père russe établis aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, Stanley Kunitz souffrit de l’antisémitisme qui lui ferma l’accès à un doctorat en lettres à Harvard. Solitaire dans ses premières années d’écriture poétique, voguant à contre-courant des modes, inspiré par le contenu métaphysique de John Donne et George Herbert, son premier appui lui fut offert par Yaddo à la fin des années 1920.

Ce programme de résidence pour les artistes fondé par un mécène en 1900 et dévoué aux expériences artistiques, d’inspiration égalitaire et internationaliste, supportant les artistes en situation de fragilité politique, aida Stanley Kunitz à publier son premier livre, Intellectual Things, en 1930. Objecteur de conscience et pacifiste, il servit pendant la Seconde guerre mondiale dans une unité non-combattante de 1943 à 1945, puis enseigna de collège en université pendant plusieurs années. Le succès vint en 1959, date à laquelle son troisième volume, Selected Poems 1928-1958 fut couronné par le Prix Pulitzer. En 1971, dans sa soixante-quatrième annéee, il publia The Testing-Tree où se trouvent plusieurs poèmes dédiés à son père, dont “Le portrait,” une référence au suicide de ce dernier. En 1985 il changeait de ton pour célébrer la nature, Next-to-Last Things: New Poems and Essays. Auteur de 10 volumes de poésie, une production jugée modeste, il ne publiait que les poèmes qu’il considérait achevés et jetait tous ses brouillons. Auteur de dix volumes, une collection modeste selon certains, Stanley Kunitz disait en 1979 non sans humour que la raison pour laquelle il avait toujours quelque chose à dire, est qu’il n’écrivait des poèmes que quand il en sentait le besoin urgent. De vivre en poésie était pour lui l’équivalent esthétique d’une prise de position politique. Autre prise de position esthétique, plusieurs de ses recueils rassemblaient des poèmes déjà publiés en y ajoutaient une poignée de nouveaux poèmes.

Ceci montre non l’absence d’inspiration, mais au contraire, la volonté pour le poète de souligner la continuité de sa ligne poétique, d’établir le rythme bâtisseur de ses transitions, imposant de lire son oeuvre poétique à travers toutes les périodes de sa longue carrière de 75 ans.

Dans une vie si pleine de nombreuses responsabilités poétiques d’activiste, d’enseignant, et d’administrateur, Stanley Kunitz trouva le temps de vivre et de faire ce qu’il aimait et ce en quoi il croyait. 

Stanley Kunitz, Touch me, Poetry Everywhere.

Traducteur de poésie russe (Ivan Drach, Andrei Voznesensky, Anna Akhmatova), éditeur de la collection poétique de Yale University Press, membre du jury de nombreux prix de poésie, il se vit décerner la Médaille nationale des Arts en 1993, et fut pendant de nombreuses années Chancelier de l’Académie des Poètes américains et membre de l’Académie Américaine des Arts et Lettres.

Toutes ces activités ne lui firent pas oublier sa vocation de jardinier, et il était aussi célèbre pour son jardin de bord de mer de Provincetown que pour ses poèmes. Parmi ses distinctions, il faut citer le prix Peace Abbey Courage of Conscience qui lui fut décerné en 1998 pour avoir contribué à la libération de l’esprit humain par sa poésie. Enfin, il faut citer son travail de soutien des librairies, tout d’abord comme éditeur de la Wilson Library Bulletin entre 1928 et 1943, par lequel il critiquait la censure pratiquée par les bibliothèques. Un de ses articles inspira une Charte des Droits qui sert toujours à l’Association américaine des bibliothécaires de document fondateur de la liberté intellectuelle des bibliothèques.

La poésie de Stanley Kunitz est tout d’abord un témoignage sur lui, car, comme toute bonne poésie, elle nous renvoie la sensibilité du poète à travers laquelle nous pouvons sentir ce qui le préoccupe et comment il voit le monde. Stanley Kunitz fut un chroniqueur de son temps, de son environnement, de sa propriété du Connecticut, et de New York. Très proche de la nature et de la mer, il les décrit avec une chaleur contagieuse. L’amour est aussi un thème qui lui est cher et qu’il salue plutôt dans l’absence, la nostalgie du désir. Il mêle souvent des références à la Bible, comme “cet autre jardin” qu’est le paradis, le comparant à son jardin lui aussi habité par des serpents. Enfin, il est sensible à l’univers sonore, que ce soit le chant des cigales, la poésie d’autres poètes, ou la musique. Ancrés dans la réalité, ses poèmes mènent vers un autre monde, celui de l’imaginaire, de la perte, et des grands espaces, mais aussi celui du passé, plus particulièrement celui de ses racines familiales. Enfant d’immigrants, il a un besoin pressant de trouver sa place dans le nouveau monde, ce qui lui donne la liberté de suivre en pensées les oies canadiennes migrant en automne vers les pays chauds. Son ancrage solide dans la réalité fait la force de ses jugements sur les courants poétiques du XXe siècle, qu’il lit et interprète de la même façon dont le toucher d’un serpent lui fait sentir “le tremblement de la création.” Nul mieux que lui ne connaissait la poésie du XXe siècle sur laquelle il  portait un regard libérateur.

Stanley Kunitz lit The portrait, The Poetry Breaks.

Au fil du temps, mais surtout après 1958, le style de Stanley Kunitz changea. D’intellectuels, ses vers devinrent plus libres, plus courts, plus directs, et son language acquit ce “caractère universel du message poétique qui révèle “l’attitude immédiate et non-problématique du poète envers le langage” dont parle Jacek Gutorow dans son essai “Lettres de Pologne : À propos de la traduction poétique.” (https://www.poetryinternationalonline.com/letter-from-poland-on-translating-poetry/) Cette spontanéité de l’expérience poétique est quelque chose de très rare en poésie; si le courant passe immédiatement, cela ne rend pas la poésie “facile” pour autant et et si la traduction est plus aisée, elle n’en demande pas moins de soins. Dans un de ses derniers entretiens avec Mark Wunderlich en 1997, Stanley Kunitz parlait de ses poèmes comme “plus intimes, plus conversationnels”. . . “naturels, lumineux, profonds, concis, austères.” C’est de ce dialogue entre le moi intérieur et le quotidien, entre la vie et la mort, de cette différence entre les strates et les déchets que naît la poésie, comme le dit le poète dans “Layers”. Dans un autre entretien avec Chris Busa en 1982, Stanley Kunitz cite la phrase de Paul Valéry selon laquelle la poésie est un langage dans le langage, un langage au-delà du langage, “un méta-médium, métabolique, métaphorique, métamorphique.” Pour lui, une oeuvre poétique totale montre les transformations du poète et de son univers d’anecdote en légende.

Les poèmes ci-dessous ont été choisis pour leur virtuosité linguistique. Ils proviennent du volume The Collected Poems (Norton, 2000, 285 p.) et sont reproduits dans l’ordre de leur composition, afin de mieux montrer la progression du style et des thèmes chers au poète. La pensée philosophique qui sous-tend l’instantané leur donne une incomparable fluidité qui est d’autant plus difficile à traduire que Stanley Kunitz emploie un langage simple mais capable d’évoquer de nombreuses associations. Cette danse entre les mots et la pensée requiert un travail d’orfèvre des mots, afin de donner en traduction la même souplesse et d’établir les mêmes associations tout en respectant l’économie des mots. Les associations faites par le poète sont toujours des références au monde concret, aux secrets de la nature et de la chimie. Cette virtuosité peut ne comprendre que deux vers, ou bien elle peut s’étendre sur une dizaine de vers très courts, leur césure indiquant la flexibilité de la pensée.

 

EAGLE 

The dwindling pole,
Tall perpendicular in air,
Attenuates to be a bird
Poised on a sphere.

No flag projects
This tensile grace, this needle-word,
Only, in rigid attitude,
The ball, the bird.

Metallic time
Has caught an eagle, trapped the beat
Of rushing wings, ensnared in bronze
His taloned feet.

Invader of
The thunder, never will you fly
Again to pluck the blazing heart.
Shall I ? Shall I ?

 

L’aigle

Le mât qui s’amenuise,
À la verticale, en hauteur,
S’atténue en un oiseau
Perché sur une sphère.

Ce n’est pas un drapeau qui projette
Cette grâce tendue, ce mot-aiguillon,
Mais, dans une pose rigide,
Une sphère, un oiseau.

Le temps du métal
A attrappé un aigle, piégé le battement
Des ailes frémissantes, coulé ses griffes
Dans le bronze.

Toi qui perces le
Tonnerre, jamais plus ne voleras-tu
Pour sauver le coeur en flamme.
Et moi ? Dois-je le faire ?

∗∗

SO INTRICATELY
IS THIS WORLD RESOLVED 

So intricately is this world resolved
Of substance arched on thrust of circumstance,
The earth’s organic meaning so involved
That none may break the pattern of his dance ;
Lest, deviating, he confound the line
Of reason with the destiny of race,
And, altering the perilous design,
Bring ruin like a rain on time and space.

Lover, it is good to lie in the sweet grass
With a dove-soft nimble girl. But O lover,
Lift no destroying hand ; let fortune pass
Unchallenged, beauty sleep ; dare not to cover
Her mouth with kisses by the garden wall,
Lest, cracking in bright air, a planet fall.

∗∗

Ce monde est agencé avec une telle finesse

Ce monde est agencé avec une telle finesse
De substance lancée sur l’arc des circonstances,
La signification organique de la terre est si imbriquée
Que nul ne peut briser le dessin de sa danse ;
Sauf si en déviant il confond la ligne
De la raison avec la destinée de sa race
Et, changeant le périlleux dessein
Tel une pluie ruine le temps et l’espace.

Amant, qu’il est doux de s’étendre dans l’herbe
Avec une fille leste et douce colombe. Mais ô amant,
Ne lève pas de main meurtrière ; ne défie pas le destin 
Qui passe, laisse dormir la beauté ;  retiens-toi de couvrir
Sa bouche de baisers sous le mur du jardin,
Sinon une planète tombera en craquant dans la lumière.

∗∗

ORGANIC BLOOM 

The brain constructs its systems to enclose
The steady paradox of thought and sense;
Momentously its tissued meaning grows
To solve and integrate experience.
But life escapes closed reason. We explain
Our chaos into cosmos, cell by cell,
Only to learn of some insidious pain
Beyond the limits of our charted hell,
A guilt not mentioned in our prayers, a sin
Conceived against the self. So, vast and vaster
The plasmic circles of gray discipline
Spread outward o include each new disaster.
Enormous floats the brain’s organic bloom
Till, bursting like a fruit, it scatters doom.

∗∗

Floraison organique

Le cerveau construit ses systèmes pour inclure
Les solides paradoxes de la pensée et des sens ;
Dont les significations tissées croissent phénoménalement
Pour résoudre et intégrer l’expérience.
Mais la vie échappe à la pure raison. Nous expliquons
Notre chaos en cosmos, cellule par cellule,
Mais nous ne découvrons qu’une insidieuse douleur
Au-delà des limites de notre enfer codifié,
Une culpabilité absente de nos prières, un péché
Contre nous-même. Ainsi, de plus en plus largement
Les cercles plasmiques de la discipline grise
S’étendent pour inclure chaque nouveau désastre.
L’énorme floraison organique du cerveau flotte
Avant d’éclater comme un fruit et de dissiper le désastre.

∗∗

THE APPROACH TO THEBES 

In the zero of the night, in the lipping hour,
Skin-time, knocking-time, when the heart is pearled
And the moon squanders its uranian gold,
She taunted me, who was all music’s tongue,
Philosophy’s and wilderness”s breed,
Of shifting shape, half jungle - cat, half-dancer,
Night’s woman-petaled, lion-scented rose,
To whom I gave, out of a hero’s need,
The dolor of my thrust, my riddling answer,
Whose force no lesser mortal knows. Dangerous ?
Yes, as nervous oracles foretold
Who could not guess the secret taste of her.
Impossible wine! I came into the world
To fill a fate; am punished by my youth
No more. What if dog-faced logic howls
Was it art or magic multiplied my joy?
Nature has reasons beyond true or false.
We played like metaphysic animals
Whose freedom made our knowledge bold
Before the tragic curtain of the day:
I can bear the dishonor now of growing old.

Blinded and old, exiled, diseased, and scorned—
The verdict’s bitten on the brazen gates,
For the gods grant each of us his lot, his term.
Hail to the King of Thebes!—my self, ordained
To satisfy the impulse of the worm,
Bemummied in those famous incestuous sheets,
The bloodiest flags of nations of the curse,
To be hung from the balcony outside the room
Where I encounter my most flagrant source.
Children, grandchildren, my long posterity,
To whom I bequeath the spiders of my dust,
Believe me, whatever sordid tales you hear,
Told by physicians or mendacious scribes,
Of beardless folly, consanguineous lust,
Fomenting pestilence, rebellion, war
I come prepared, unwanting what I see,
But tied to life. On the royal road to Thebes
I had my luck, I met a lovely monster,
And the story’s this: I made the monster me.

∗∗

En approchant de Thèbes

Dans le zéro de la nuit, à l’heure-jonction,
Temps-peau, temps-tambour, où le coeur est de nacre
Et la lune gaspille son or uranien,
Elle me hêla, elle qui était la langue de la musique,
La lignée de la philosophie et de la jungle,
De forme changeante, mi-féline, mi-danseuse,
Femme-pétale de la nuit, rose au parfum de lion,
À laquelle je donnai, par besoin héroïque,
La dolence de mon élan, ma réponse-devinette,
Dont aucun vil mortel ne connaît le pouvoir. Dangereuse ?
Oui, comme le prédisaient les nerveux oracles
Incapables de deviner son arôme secret.
Vin impossible! Je suis venu au monde
Pour remplir un destin; plus ne suis-je puni par mon jeune
Âge. Qu’importe qu’une logique au visage de chien hurle
Était-ce l’art ou la magie qui multipliaient ma joie?
La nature a des raisons au-delà du vrai et du faux.
Nous avons joué tels des animaux métaphysiques
Dont la liberté enhardissait la connaissance
Avant le tragique rideau du jour :
Je peux maintenant supporter le déshonneur de vieillir.

Privé de regard et vieux, exilé, malade, bafoué –
Le verdict est gravé sur les portes de feu,
Car les dieux donnent à chacun son lot, son terme.
Longue vie au Roi de Thèbes ! – mon moi consacré
Pour satisfaire la pulsion du vers de terre,
Momifié dans les célèbres draps incestueux,
Les drapeaux ensanglantés des nations de la malédiction
Devant être pendus au balcon de la chambre
Où je rencontre ma source la plus flagrante.
Enfants, petits-enfants, ma longue postérité,
À qui je lègue les araignées de ma poussière,
Ne croyez pas les sordides histoires
Racontées par les docteurs ou les scribes mensongers,
De folie imberbe, de désir consanguin,
Fomentant la pestilence, la révolte, la guerre,
Je viens préparé, sans désirer ce que je vois,
Mais lié à la vie. Sur la route royale de Thèbes
J’ai eu ma chance, j’ai rencontré un aimable monstre,
Et l’histoire est celle-ci : je suis devenu le monstre.

∗∗

THE PORTRAIT 

My mother never forgave my father
for killing himself,
especially at such an awkward time
and in a public park,
that spring
when I was waiting to be born.
She locked his name
in her deepest cabinet
and would not let him out,
though I could hear him thumping.
When I came down from the attic
with the pastel portrait in my hand
of a long-lipped stranger
with a brave moustache
and deep brown level eyes,
she ripped it into shreds
without a single word
and slapped me hard.
In my sixty-fourth year
I can feel my cheek
still burning.

∗∗

Le portrait

Ma mère ne pardonna jamais à mon père
d’avoir mis fin à ses jours,
en particulier à un moment si mal choisi
et dans un parc public
en ce printemps
où j’attendais de naître.
Elle enferma son nom
dans son placard le plus profond
et refusa de l’en laisser sortir,
bien que je puisse l’entendre taper.
Quand je descendis du grenier
en tenant le portrait au pastel
d’un étranger à la grande bouche
avec une brave moustache
et des yeux marron foncé égaux,
elle le déchira en mille morceaux
et me gifla.
Dans ma soixante-quatrième année
je sens toujours brûler
ma joue.

∗∗

INDIAN SUMMER AT LAND’S END 

The season stalls, unseasonably fair,
blue-fair, serene, a stack of golden discs,
each disc a day, and the addition slow.
I wish you were here with me to walk the flats,
toward dusk especially when the tide is out
and the bay turn opal, filled with rolling fire
that washes on the mouldering wreck offshore,
our mussel-vineyard, strung with bearded grapes.
Last night I reached for you and shaped you there
lying beside me as we drifted past
the farthest seamarks and the watchdog bells,
and round Long Point throbbing its frosty light,
until we streated into the open sea.
What did I know of voyaging till now?
Meanwhile I tend my flock, small golden puffs
impertinent as wrens, with snipped-off tails,
who bounce down from the trees. High overhead,
on the trackless roads, skywriting V and yet
another V, the southbound Canada express
hoots of horizons and distances. . .

∗∗

L’été indien au Finis-terre

La saison cale, belle hors-saison,
bleu-belle, sereine, pile de disques dorés,
un disque par jour, l’addition est lente.
Je te souhaite à mes côtés pour arpenter les plaines,
en particulier au crépuscule à marée basse
et quand la baie s’opalise, remplie d’un feu roulant
qui illumine l’épave pourrissante au large
et notre verger de moules décoré de grappes barbues.
Hier soir j’ai tendu la main vers toi et je t’ai formée là
étendue à mon côté alors que nous dépassions
les fanaux du large et les cloches gardiennes,
et contournions la Longue Pointe pulsant sa lumière givrée,
avant de voguer en haute mer.
Que savais-je des voyages jusqu’à présent ?
Entre temps, je m’occupe de mon troupeau, petites bouffées dorées
qui sautent des arbres impertinentes comme des moineaux
à la queue coupée. Haut dans le ciel,
sur des routes sans tracé, écrivant un V et encore
un autre V, l’express canadien tourné vers le sud
criaille, parlant d’horizons et de trajets. . .

∗∗

DANTE 

                    from Anna Akhmatova

Even after his death he did not return
to the city that nursed him.
Going away, this man did not look back.
To him I sing this song.
Torches, night, a last embrace,
outside in her streets the mob howling.
He sent her a curse from hell
and in heaven could not forget her.
But never, in a penitent’s shirt,
did he walk barefoot with lighted candle
through his beloved Florence,
perfidious, base, and irremediably home.

∗∗

Dante

            d’après Anna Akhmatova

Même après sa mort il ne revint pas
dans la ville qui l’avait vu grandir.
En partant, cet homme ne se retourna pas.
C’est pour lui que je chante ce chant.
Torches, nuit, une dernière accolade,
dehors, dans ses rues, la foule hurlante.
Il lui jeta un sort d’enfer
et au ciel ne put l’oublier.
Mais jamais, ne traversa-t-il
pénitent, pieds nus, avec un cierge allumé,
sa Florence bien-aimée,
perfide, basse, et irrémédiablement sa patrie.

∗∗

THE ARTIST 

His paintings grew darket every year.
They filled the walls, they filled the room;
eventually they filled his world—
all but the ravishment.
When voices faded, he would rush to hear
the scratched soul of Mozart
endlessly in gyre.
Back and forth, back and forth,
he paced the paint-smeared floor,
diminishing in size each time he turned,
trapped in his monumental void,
raving against his adversaries.
At last he took a knife in his hand
and slashed an exit for himself
between the frames of his tall scenery.
Through the holes of his tattered universe
the first innocence and the light
came pouring in

∗∗

L’artiste

Ses tableaux s’obscurcissaient d’année en année.
Ils remplissaient les murs, ils remplissaient la pièce ;
À la longue ils remplirent son univers —
tout sauf le ravissement.
Quand les voix faiblissaient, il écoutait avidement
l’âme égratignée de Mozart
tourbillonner sans fin.
Aller et retour, aller et retour,
il arpentait le plancher taché de peinture,
rapetissant à chaque tournant,
attrappé dans son vide monumental,
fulminant contre ses adversaires.
À la fin, il saisit un couteau
et se taillada une sortie
entre les cadres de ses hauts paysages.
Par les trous de son univers en lambeaux
s’engoufrèrent l’innocence première
et la lumière.

∗∗

FIRESTICKS 

Conjugations of the verb “to be”
asleep since Adam’s fall
wake from bad phosphor dreams
heavy with mineral desire.
Earthstruck they leave
their ferny prints of spines
in beds of stone
and carry private moons
down history’s long roads,
gaudy with flags.
The one they walk behind
who’s named “”I AM”
they chose with spurts of flame
to guide them
like the pillar of a cloud
into the mind’s white exile.

∗∗

Les tisons

Les conjugaisons du verbe “être”
qui dormaient depuis la chute d’Adam
s’éveillent de mauvais rêves phosphoreux
lourds de désir minéral.
Folles de la terre elles impriment
leurs échines dentelées
dans des lits de pierre
et portent des lunes privées
sur les longues routes de l’histoire
bariolées de drapeaux.
Celui derrière lequel elles marchent
et qui est nommé “JE SUIS”
elles l’ont choisi pour ses jets de feu
tel la colonne d’un nuage
il les guidera
jusque dans l’exil blanc de l’esprit.

∗∗

THE LAYERS 

I have walked through many lives,
some of them my own,
and I am not who I was,
though some principle of being
abides, from which I struggle
not to stray.
When I look behind,
as I am compelled to look
before I can gather strength
to proceed on my journey,
I see the milestones dwindling
toward the horizon
and the slow fires trailing
from the abandoned camp-sites,
over which scavenger angels
wheel on heavy wings.
Oh, I have made myself a tribe
out of my true affections,
and my tribe is scattered !
How shall the heart be reconciled
to its feast of losses ?
In a rising wind
the manic dust of my friends,
those who fell along the way,
bitterly stings my face.
Yet I turn, I turn,
exulting somewhat,
with my will intact to go
wherever I need to go,
and every stone on the road
precious to me.
In my darkest night,
when the moon was covered
and I roamed through wreckage,
a nimbus-clouded voice
directed me:
"Live in the layers,
not on the litter."
Though I lack the art
to decipher it,
no doubt the next chapter
in my book of transformations
is already written.
I am not done with my changes.

∗∗

Les strates

J’ai parcouru maintes vies,
certaines m’appartenaient,
et je ne suis pas qui j’étais
quoiqu’il reste quelque principe
d’existence que je m’efforce
de ne pas trahir.
Quand je me retourne,
car je suis forcé de regarder
avant de pouvoir reprendre mes forces
pour continuer mon voyage,
je vois les moments décisifs rapetisser
vers l’horizon
et des feux lents marquer
les campements abandonnés
sur lesquels les anges carnassiers
s’abattent d’une aile lourde.
Oh, je me suis fait une tribu
de mes vraies affections,
et ma tribu est éparpillée !
Comment le coeur acceptera-t-il
son festin de pertes ?
Le vent qui se lève
me pique amèrement le visage
de la poussière éperdue de mes amis
tombés en chemin.
Oui, je tourne, je tourne,
exultant quelque peu,
elle est intacte, ma volonté d’aller
où j’ai besoin d’aller,
et chaque caillou du chemin
m’est précieux.
Dans ma nuit la plus sombre,
quand la lune était cachée
et que j’errrais parmi les décombres,
une voix ouatée par les nimbus
m’enjoignit:
“Vis dans les strates,
pas sur les déchets.”
Bien que me manque l’art
de le déchiffrer,
sans aucun doute le prochain chapitre
de mon livre de transformations
est déjà écrit.
Je n’ai pas fini de me transformer.

∗∗

THE SNAKES OF SEPTEMBER 

All summer I heard them
rustling in the shubbery,
outracing me from tier
to tier in my garden,
a whisper among the viburnums,
a signal flashed from the hedgerow,
a shadow pulsing
in the barberry thicket.
Now that the nights are chill
and the annuals spent,
I should have thought them gone,
in a torpor of blood
slipped to the nether world
before the sickle frost.
Not so. In the deceptive balm
of noon, as if defiant of the curse
that spoiled another garden,
these two appear on show
through a narrow slit
in the dense green brocade
of a north-country spruce,
dangling head-down, entwined
in a brazen love-knot.
I put out my hand and stroke
the fine, dry grit of their skins.
After all,
we are partners in this land,
co-signers of a covenant.
At my touche the wild
braid of creation
trembles.

∗∗

Les serpents de septembre

Pendant tout l’été je les ai entendus
bruire dans les buissons,
me devançant de terrasse
en terrasse dans mon jardin,
un soupir dans les viornes
un signe-éclair depuis la haie,
une ombre pulsante
dans le buisson de berbéris.
Maintenant que les nuits sont fraîches
et les annuelles desséchées,
je les aurais cru partis,
ayant dans la torpeur du sang
glissé dans le monde souterrain
avant le gel tranchant.
Mais non. Dans la décevante tiédeur
de midi, comme défiant le mauvais sort
qui jadis ruina un autre jardin,
ces deux apparaissent en scène
par une étroite fente
dans la dense brocade verte
d’une épinette,
suspendus la tête en bas
dans un impudent noeud d’amour.
J’étends la main et caresse
le grain fin et sec de leurs peaux.
Après tout,
nous sommes partenaires sur cette terre,
co-signataires d’un pacte.
À mon toucher la tresse
sauvage de la création
tremble.

∗∗

TOUCH ME 

Summer is late, my heart.
Words plucked out of the air
some forty years ago
when I was wild with love
and torn almost in two
scatter like leaves this night
of whistling wind and rain.
It is my heart that’s late,
it is my song that’s flown.
Outdoors all afternoon
under a gunmetal sky
staking my garden down,
I kneeled to the crickets trilling
underfoot as if about
to burst from their crusty shells ;
and like a child again
marveled to hear so clear
and brave a music pour
from such a small machine.
What makes the engine go ?
Desire, desire, desire.
The longing for the dance
stirs in the buried life.
One season only,
                                 and it’s done.
So let the battered old willow
thrash against the windowpanes
and the house timbers creak.
Darling, do you remember
the man you married ? Touch me,
remind me who I am.

∗∗

Touche-moi

Tardif est l’été, mon coeur.
Ces mots attrappés de l’air
il y a quelque quarante ans
alors que j’étais sauvage d’amour
et presque déchiré en deux
s’éparpillent comme les feuilles en ce soir
de vent sifflant et de pluie.
C’est mon coeur qui est tardif,
c’est mon chant qui s’est envolé.
Dehors tout l’après-midi
sous un ciel gris métallique
à bêcher mon jardin,
penché sur les cigales qui chantaient
à mes pieds comme prêtes
à faire éclater leurs justaucorps,
avec un émerveillement d’enfant
j’entendis cette musique
si claire et si brave sortir
d’une si petite machine.
Qu’est-ce qui fait marcher le moteur ?
Le désir, le désir, le désir.
L’envie de danse qui
remue dans la vie souterraine.
Une seule saison,
                       et c’est fini.
Alors laissons le vieux saule battu
Frapper contre les vitres
Et la charpente de la maison craquer.
Chérie, te souvient-il de
l’homme que tu as épousé ? Touche-moi,
rappelle-moi qui je suis.

Présentation de l’auteur

Stanley Kunitz

Stanley Jasspon Kunitz (/ˈkjuːnɪts/ ; 29 juillet 1905 - 14 mai 2006) était un poète américain. Il a été nommé poète lauréat consultant en poésie auprès de la Bibliothèque du Congrès à deux reprises, d'abord en 1974 puis en 2000.

Kunitz est né à Worcester, Massachusetts, est le plus jeune de trois enfants, de Yetta Helen (née Jasspon) et Solomon Z. Kunitz, tous deux d'origine russe lituanienne.

Son père, un couturier d'origine juive russe, s'est suicidé dans un parc public six semaines avant la naissance de Stanley, après avoir fait faillite. La mort de son père aura une grande influence sur sa vie.

Kunitz et ses deux sœurs aînées, Sarah et Sophia, ont été élevés par sa mère, qui arrive seule de Yashwen, Kovno, Lituanie en 1890 et ouvre un magasin de produits secs. Yetta se remarie à Mark Dine en 1912. Yetta et Mark déposent le bilan en 1912, puis sont mis en examen par le tribunal de district des États-Unis pour dissimulation d'actifs. Mark Dine  décède lorsque Kunitz avait quatorze ans. À quinze ans, Kunitz quitte la maison et devient assistant boucher. Plus tard, il obtient  un emploi de jeune reporter au Worcester Telegram, où il continue à travailler pendant ses vacances d'été à l'université.

Kunitz obtient en 1926 un diplôme de Harvard College, avec une majeure en anglais et une mineure en philosophie, puis une maîtrise en anglais à Harvard l'année suivante. Il souhaite poursuivre ses études en vue d'un doctorat, mais l'université lui répond que les étudiants anglo-saxons n'aimeraient pas avoir pour professeur un juif.

Après Harvard, il travaille comme reporter pour le Worcester Telegram, puis comme rédacteur pour la H. W. Wilson Company à New York. Il a ensuite fondé et édité le Wilson Library Bulletin et a commencé les Author Biographical Studies. Kunitz épouse Helen Pearce en 1930. Ils divorcent en 1937. En 1935, il déménage à New Hope, en Pennsylvanie où il se lie d'amitié avec Theodore Roethke. Il épouse Eleanor Evans en 1939 ; ils ont une fille Gretchen en 1950. Kunitz divorce d'Eleanor en 1958.

Chez Wilson Company, Kunitz est co-éditeur de Twentieth Century Authors, entre autres ouvrages de référence. En 1931, sous le nom de Dilly Tante, il édite Living Authors, a Book of Biographies. Ses poèmes commencent à paraître dans Poetry, Commonweal, The New Republic, The Nation et The Dial.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est appelé sous les drapeaux en 1943 en tant qu'objecteur de conscience et, après avoir suivi trois fois la formation de base, il sert comme non-combattant à Gravely Point, dans l'État de Washington, au sein de l'Air Transport Command, en charge de l'information et de l'éducation. Il refuse une commission et est réformé avec le grade de sergent-chef.

Après la guerre, il entame une carrière d'enseignant péripatéticienne au Bennington College (1946-1949), prenant la relève de Roethke. Il a ensuite enseigné à l'Université d'État de New York à Potsdam (alors le New York State Teachers College à Potsdam) en tant que professeur titulaire (1949-1950 ; sessions d'été jusqu'en 1954), à la New School for Social Research (conférencier ; 1950-1957), à l'Université de Washington (professeur invité ; 1955-1956), le Queens College (professeur invité ; 1956-1957), l'université Brandeis (poète en résidence ; 1958-1959) et l'université Columbia (chargé de cours à l'école d'études générales ; 1963-1966) avant de passer 18 ans comme professeur adjoint d'écriture à l'école des arts de Columbia (1967-1985). Au cours de cette période, il a également occupé des postes de professeur invité à l'Université de Yale (1970), à l'Université Rutgers-Camden (1974), à l'Université de Princeton (1978) et au Vassar College (1981).

Après son divorce d'Eleanor, il épouse la peintre et poète Elise Asher en 1958. Son mariage avec Asher lui permet de se lier d'amitié avec des artistes comme Philip Guston et Mark Rothko.

La poésie de Kunitz a été largement saluée pour sa profondeur et sa qualité. Il a été le poète lauréat de l'État de New York de 1987 à 1989[16] et a continué à écrire et à publier jusqu'à l'année de son centenaire, en 2005. Beaucoup considèrent que le symbolisme de sa poésie est influencé de manière significative par le travail de Carl Jung. Kunitz a influencé de nombreux poètes du XXe siècle, notamment James Wright, Mark Doty, Louise Glück, Joan Hutton Landis et Carolyn Kizer.

Pendant la majeure partie de sa vie, Kunitz a partagé son temps entre New York et Provincetown, dans le Massachusetts. Il aimait jardiner et entretenait l'un des plus impressionnants jardins de bord de mer de Provincetown. Il y a également fondé le Fine Arts Work Center, où il était un pilier de la communauté littéraire, comme il l'était de la Poets House à Manhattan.

Il a reçu le prix Peace Abbey Courage of Conscience à Sherborn, dans le Massachusetts, en octobre 1998, pour sa contribution à la libération de l'esprit humain à travers sa poésie.

Il est décédé en 2006 à son domicile de Manhattan. Il avait déjà frôlé la mort et s'est exprimé sur cette expérience dans son dernier livre, un recueil d'essais intitulé The Wild Braid.

 

© Crédits photos (supprimer si inutile)

Bibliographie

Poésie

The Wild Braid: A Poet Reflects on a Century in the Garden (2005).
The Collected Poems of Stanley Kunitz (NY: W. W. Norton & Company, 2000).
Passing Through, The Later Poems, New and Selected (NY: W. W. Norton & Company, 1995) — lauréat du National Book Award.
Next-to-Last Things: New Poems and Essays (1985).
The Wellfleet Whale and Companion Poems.
The Terrible Threshold.
The Coat without a Seam.
The Poems of Stanley Kunitz (1928–1978) (1978).
The Testing-Tree (1971).
Selected Poems, 1928-1958 (1958).
Passport to the War (1944).
Intellectual Things (1930).

Autres écrits et interviews

Conversations with Stanley Kunitz (Jackson, MS: University Press of Mississippi, Literary Conversations Series, 11/2013), Edited by Kent P. Ljungquist.
A Kind of Order, A Kind of Folly : Essays and Conversations.
Interviews and Encounters with Stanley Kunitz (Riverdale-on-Hudson, NY : The Sheep Meadow Press, 1995), publié par Stanley Moss.

Edition - traductions

The Essential Blake.
Orchard Lamps by Ivan Drach.
Story under full sail by Andrei Voznesensky.
Poems of John Keats.
Poems of Akhmatova by Max Hayward.

Poèmes choisis

Autres lectures

Stanley Kunitz, virtuose du langage

Présentation et traduction Alice-Catherine Carls Stanley Kunitz (1905 - 2006) fut l’un des grands poètes américains du XXe siècle tant par sa longévité que par les honneurs qui reconnurent son talent. Entre sa [...]




Nimrod : Lettre à Christophe Dauphin à propos de Totem normand pour un soleil noir

Je me permets de vous demander tout de go : de quel bois êtes-vous fait ? Le bois que je cherche à connaître est contenu dans Totem normand pour un soleil noir (Collection Peinture et Parole, Les Hommes sans Épaules éditions). Il m’a laissé pantois ! Il contient la Normandie et l’Afrique, Senghor et les brumes de votre pays natal. Qui a jamais osé ça ? Personne. Vous vous affichez résolument à contre-courant de tout.

Même les bocages normands épousent désormais la platitude sahélienne : L’espace est à ras de terre. Mais le plus décapant est ailleurs. Vous plantez votre totem avec un rythme sec et cinglant, un rythme de rock’n’roll comme pour vous défaire de l’humidité normande :

N’en jetez plus j’ai tout avalé jusqu’à l’asphalte
la mer déborde du lavabo
et la flamme de mes doigts

D’où vous vient d’écrire au couteau comme pour effacer jusqu’au bruit du pinceau sur la toile ? Car, je n’entends même pas ses caresses, vous qui êtes si peintre. Je ne fais pas seulement allusion aux œuvres d’Alain Breton qui accompagnent votre totem. Je pense également aux essais que vous avez consacrés à de nombreux peintres, dont le sculpteur Jean-Pierre Duprey. Dois-je me contenter de cet aveu :

Poète
je me suis adressé la parole pour la première fois
lors d’un cauchemar
avec des mots qui dressaient
non pas leurs hosties
mais leurs poings comme des armes

Senghor est retoqué, mais aussi Césaire, le plus rock’n’roll de tous les poètes de la négritude et du surréalisme. Cet Antillais de Basse-Pointe, au nord de la Martinique, qui se voulait volcanique avant tout (pour peu qu’on veuille comparer les paquets de mer aux laves de pierres) devient sous votre plume : Marinade du bas-ventre. C’est un constat et non pas une injure.

Je suis le premier à rire de ma mauvaise foi, mais comment vous appréhender, cher Christophe ? Vous sabotez allègrement votre prénom et votre nom (la poésie n’appelle pas un taxi pour se rendre en ville/mais la hache du cri/oublié au fond d’une poche). J’aime cet « oubli de la hache », c’est là que j’habite. S’il revenait parmi nous, André Breton serait épouvanté par votre usage du surréalisme. Aucun poète de ce mouvement n’a réussi à en faire une arme de combat : tel était pourtant le vœu de son pape ! C’est au vitriol que vous le réalisez. Désormais, Césaire pointera après vous.

À dire vrai, vous êtes l’incarnation du prophète Ézéchiel (je vous renvoie à sa description de la résurrection des morts). Comme la grande voix biblique, surréalisme et apocalypse (la révélation, d’après l’étymologie) se renforcent et se répondent. En tout cas, je risque une analogie soudain claire pour moi qui n’y ai point songé avant la lecture de Totem normand pour un soleil noir. Une question s’impose : quel totem peut bien résister aux fracas de votre prosodie ? Aucun.

Depuis que j’ai lu ce livre (et deux numéros de la revue Les Hommes sans Épaules, ainsi que votre essai magistral Derrière mes doubles (Les Hommes sans Épaules éditions) sur Jacques Prevel et Jean-Pierre Duprey), je passe mon temps à le relire, le cerveau grillé dès que je parcours une dizaine de pages environ. Ayez pitié des lecteurs qui cèdent à la charge de votre infanterie. Et je recommence quelques semaines plus tard. Et j’échoue aussi lamentablement.

Pour diriger une entreprise comme les Hommes sans Épaules, il faut une énergie de granite. Césaire avait bien raison de se revendiquer du volcan, lui, le natif de l’océan atlantique. Ces deux éléments sont des frères siamois. Et vous les incarnez à merveille !

J’ai suivi de loin votre voyage en Bretagne puis en Aveyron : la mer rugueuse, la montagne de terre et sa plaine métaphysique. Vous avalez tout. Votre revue fera bientôt écho de votre belle moisson, lors même que je continue de reculer avec Totem normand pour un soleil noir. Décidément, nul n’habite vraiment sa terre. J’ai appris cette leçon depuis longtemps ; vous me donnez l’occasion de le vérifier.

J’ai peu d’énergie, et sans chercher à apprivoiser ma révolte, je la chambre constamment afin de pouvoir écrire la plus brève des partitions. Vous m’êtes la grande révélation du printemps déjà révolu.

 

NIMROD

∗∗∗

II / Réveille-toi dans tes os

La cendre défait la flamme du passé décomposé
je bois les éclats du soleil
dans l’eau de mon ciment

Le monde pavillonnaire dort contre l’oreiller du silence
les maisons sont enroulées dans les paupières
de leurs jardins

De l’autre côté de la voie ferrée
tours-totems repeintes avec leur vérole
bouquets d’étages en sueur

Les balcons flottent dans les yeux cernés d’une nuit blanche
au-dessus de l’herbe-à-merde des chiens
le ciel s’envole avec ses rues barrées

Dans le train je relis la chair et le soleil
cette riche banque aux étoiles

La première fois c’était il y a longtemps
je marchais dans mes émotions
en voyageur trompé d’horizons de boue

Terminus
l’avion en papier est en chute libre dans l’enfant
le silex et la rivière

Ce n’est pas en pantoufles
que l’on peut décrocher les étoiles
ni en robe de chambre
que roule la vie de l’œil à l’abîme

C’est dans l’émotion seule du vécu que se forgent les mots
avec la foule et les squelettes
confondus dans les décombres du sommeil

Je me souviens de ce paysage sans horloge
son ciel coupé au couteau et ses fenêtres de marteau
frappant l’enclume de l’aube

La tour se dresse sur les nuages
et je dérive à ses pieds
nombre parmi les nombres

Je me souviens de ce paysage et de ces fleurs en béton
loin de l’Avre qui coule en silence dans la lumière

Le temps questionne ses réponses
qui montent et se retirent avec la marée

dans le seau d’un enfant.

Le silex poursuit son duel avec la rivière
pour la mémoire de l’eau

Réveille-toi dans tes os
la mort fermente comme un chien dans tes jambes

Réveille-toi dans tes os
joue du miroir
la mort te prend à la gorge et ne te lâchera pas
de sable et de limon

Réveille-toi dans tes os
tu avances en file indienne à la lueur des cadavres
ton visage jeté par la fenêtre
qu’as-tu fait de ton enfance ?
Tous les fleuves se perdent en mer

Réveille-toi dans tes os
tu avances  matelot-sanglot dans l’eau dormante
sur le charnier des jours passés
fermé comme une paupière que soulève la nuit

Qu’as-tu fait de ton enfance ?
un long silence
soleil tombé du nid de ta voix dans la mienne

Ni chanson ni prière
le même
sans chasuble ni stock-option
le même

Je ne m’appelle pas Joyeux Noël
je ne suis pas le ver solitaire des subventions publiques
et je n’ai pas écrit :

je est un écho
il roule sous le crâne
et qui l’a dit
la voix ne rassemble à rien

Je ne suis pas le Passage Jouffroy
je ne suis ni boutiquier
ni candidat à la Légion d’honneur
certains en rêvent déjà tout petits

J’ai toujours pensé
qu’il fallait d’abord tuer le con dans l’homme
et le cheval dans l’oiseau

La main passe
et le gant est à sa recherche
la nuit n’a pas encore été décapitée

III / Fantômes de gaz

Le feu consume la marée et ses pieuvres
je le soulève et mon ombre engloutit la moitié du soleil
que le sommeil capture
avec deux poches pleines d’étoiles
le sang est monté au plafond pour secouer la foudre

Fantômes de gaz je déambule avec Yves Martin
dans le cul-de-sac de l’aube
l’exil en bandoulière

N’approchez pas   n’allumez rien
ça ranime les plumes relève la sciure
j’étouffe alors
dieu la gamelle ma vermine
ne mange pas de ce chien-là
gardez vos anges vos ouvriers minute
je fous le feu à toute caricature

Poète noyé dans les bas étages du soir
avec minuit et ses courants d’air
je fais rouler mon œil dans la serrure qui a perdu
sa porte
un litre de bière
dont les murs de Paris ont gardé l’empreinte

Sur le trottoir et sous l’averse
le laid culmine au Merveilleux
et fait le tour du monde en un seul regard
rongeant l’écorce terrestre
la lumière barbare du siècle

Rue Marcadet
un orage éclate dans le bois sec de mes artères
la poésie ne renonce à rien pas même à vivre
à regarder le chien qui nargue les poubelles
pas même à l’amour trop fardé des anonymes

La poésie fracture cette réalité qui m’assiège
éclate
et se disperse dans la nuit
dont chaque écharde est un soleil
qui fait crier les cordes vocales d’une épée 

Mais dites
qui rendra la mémoire de vie
à l’homme aux espoirs éventrés ?

Nous sommes les hommes de la danse
dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur

Square de Tocqueville Paris 17
je revois Léopold Sédar Senghor
son regard-lance de Sérère

Banlieusard de la nuit sans diamant
arabe-nègre des amitiés qui dérident
poète-voyou qui sort de l’arbre du sommeil
entre deux tranches d’ombre
le ceci et cela
le etc.
je rôde entre les traits du sang

Senghor mon ami
je venais à vous de ma brousse de la banlieue ouest
et de ses clichés-sur-Seine
à en faire boiter les ponts qui dorment sur le fleuve
lorsque les chiens leur mordent la jambe

À défaut d’être un je nous étions des loups
que l’on regardait comme des plaques d’égout
pas même des insectes

Pas même un insecte ?
méfiez-vous ! Nous avons du venin plein les veines

Léopold me regarde fixement
pose ses mains sur mes épaules et serre fort
comme pour emboîter quelque chose qui ne l’est pas
je n’ai oublié ni son regard  ni sa voix
ni ce serrement qui a réveillé mon sang

Je me souviens du ressac et de l’ombre
et de mes souvenirs
je fais du basalte cousu de rage 

IV / La cassure qui dort dans les pierres

Un jour j’ai fracturé le réel avec un pied de biche
j’ai plié mon arbre et je suis parti avec la pluie
qui dort dans les pierres
avec sa cassure gyropharisée
bétonnée avec ton venin
armaturisé avec tes os

La cassure
ton visage en chute libre du 9e étage

La cassure
amour soldé d’un baiser vorace
amitié à la tempe éclatée
des insultes et du mépris plein les veines

La cassure
poing d’une révolte qui n’en finit pas
poing de colère pour étoiler une vie en loques
prête à dériver vers tous les ports
dans toutes les mers

Et pourquoi pas Alger ?
là où la vague n’a pas séché sa dernière larme

Là où le poète
dans sa cave-vigie taudis des étoiles
là où le poète tutoyant la lèpre de la solitude
a signé l’azur du soleil de ses doigts
avant de prendre cinq coups de couteau

Tunis Le Caire
la nuit vous rend votre dignité de langue
que le jour bâillonne

L’azur fait sa révolution
le souffle la parole et le printemps
sont emportés par les lèvres en feu d’une place publique

Damas aux rues de tueries
bouscule ses cadavres comme la vie
que traverse un poignard en prière de meurtre

L’azur est toujours enfoui dans le cœur des galets
l’azur n’est ni ma haine ni ma joie
le vent m’a vidé les poches

L’azur est l’usine du soleil
qui explose comme une grenade
lumière dans laquelle je lave mes yeux

De l’œil à l’abîme le chemin est court
l’azur est soleil de plaies
solitude à dormir debout
chambre opaque refermée sur la cassure que rien ne colmate

La nuit n’a pas encore été décapitée

 

Poèmes extraits de Totem normand pour un soleil noir, Collection Peinture et Parole, Les Hommes sans Épaules éditions.

Soir d'automne II, Nimrod.

Présentation de l’auteur

Nimrod

Nimrod Bena Djangrang, plus connu sous le nom de plume de Nimrod, né le à Koyom au Tchad, est un poète, romancier et essayiste.

Il a poursuivi ses études supérieures à Abidjan en Côte d’Ivoire, où il a enseigné dans les collèges et lycées. Docteur en philosophie (1996) et rédacteur en chef de la revue Aleph, beth (1997-2000), Nimrod vit aujourd’hui en France, à Amiens où il enseigne la philosophie à l’Université de Picardie Jules-Verne

Il reçoit en 2008 le prix Édouard-Glissant, destiné à honorer une œuvre artistique marquante de notre temps selon les valeurs poétiques et politiques du philosophe et écrivain Édouard Glissant : la poétique du divers, le métissage et toutes les formes d’émancipation, celle des imaginaires, des langues et des cultures.

En décembre 2020 il reçoit le prestigieux prix Apollinaire pour son recueil Petit Éloge de la lumière nature.

Poésie

Pierre, poussière, Obsidiane, 1989, Prix de la vocation en poésie 1989.

Passage à l’infini, Obsidiane, 1999, Prix Louise-Labé.

En saison, suivi de Pierre, poussière, Obsidiane, 2004.

Babel, Babylone, Obsidiane, poème, 2010, Prix Max-Jacob 2011.

L’Or des rivières, Actes Sud, sept récits poétiques, 2010.

Sur les berges du Chari, district nord de la beauté, éditions Bruno Doucey, 2016, Prix de poésie Pierrette-Micheloud 2016.

J'aurais un royaume de bois flotté : anthologie personnelle, 1989-2016 , éditions Gallimard, coll. « Poésie », n°522, 2017.

Nébuleux trésor, peintures de Giraud Cauchy, Forcalquier : Archétype, 2018.

Petit éloge de la lumière nature, Obsidiane, 2020.

Romans et récits

Les Jambes d’Alice, Actes Sud, roman, 2001

Bourse Thyde Monnier de la Société des gens de lettres.

Le Départ, Actes Sud, roman, 2005.

Le Bal des princes, Actes Sud, roman, 2008

Prix Ahmadou-Kourouma et prix Benjamin-Fondane.

Un balcon sur l’Algérois, Actes Sud, 2013.

L’enfant n'est pas mort, éditions Bruno Doucey, coll. « Sur le fil », 2017.

Gens de brume, Actes Sud, coll. « Essences », 2017.

La Traversée de Montparnasse, éditions Gallimard, coll. « Continents Noirs » , 2020

Essais

Tombeau de Léopold Sédar Senghor, Le Temps qu’il fait, 2003.

Léopold Sédar Senghor, monographie cosignée avec Armand Guibert, Éditions Seghers, coll. « Poètes d'aujourd'hui », 2006.

La Nouvelle Chose française, Actes Sud, 2008.

Alan Tasso d'un chant solitaire, Beyrouth, Les Blés d'or, coll. « Estetica », 2010.

Visite à Aimé Césaire suivi de Aimé Césaire, le poème d'une vie, Obsidiane, 2013.

Léon-Gontran Damas, le poète jazzy, À dos d'âne, coll. « Des graines et des guides », 2014.

L'Eau les choses les reflets : la peinture de Claire Bianchi, Claire Bianchi, 2018.

Pour la jeunesse

Rosa Parks, non à la discrimination raciale, Actes Sud Junior, coll. « Ceux qui ont dit non », 2008.

Aimé Césaire, non à l'humiliation, Actes Sud Junior, coll. « Ceux qui ont dit non », 2012.

 

Poèmes choisis

Autres lectures

Nimrod, Petit éloge de la lumière nature

Depuis Saint-John Perse, on sait ce que recouvre ce terme d’éloge, genre poétique qui relevait autrefois de la louange et du chant funèbre, revisité par la modernité (Pierre Oster, René Char, Guy Goffette…), [...]




Gazmend Krasniqi : un poète albanais — Antipoezi, extraits

La poésie albanaise n'est pas toujours connue, et a longtemps été diffusée de manière sporadique. Elle est emprunte d'une tradition orale riche et puissante, de la culture propre de l'Albanie, et de l'histoire de ce pays où les auteur-e-s, poètes, créateurs, n'ont eu d'autre choix que de puiser dans ces ressources identitaires propres leurs sources d'inspiration, et de s'appuyer sur ces éléments pour en faire le moteur et le déclencheur de courants poétiques nationaux. Les Albanais sont en effet restés fermés aux courants littéraires extérieurs, non par volonté, mais par choix des pouvoirs politiques. Ce qui leur a sans doute permis de se plonger avantage dans  dans ces racines qui façonne nombre d'écritures.

Gazmend Krasniqi appartient à ces nouvelles générations de poètes, et son œuvre s'ouvre au monde grâce aux moyens de diffusion offerts par internet. Sa poésie poignante est dans le même temps un témoignage et une source d'émotions qui prouve l'universalité de cette part d'humanité propre à chacun que du langage poétique permet de partager. Né à Shkodra il vit à Tirana (Albanie). Titulaire d’un doctorat en sciences philologiques, il est poète, romancier, dramaturge, anthologue et professeur de la littérature. Une partie de sa création est accessible dans: New European Poets (USA), Anthologie Sète, France 2017, Revista Hispanoamericana de poesia (Chili 2020), Balkan Poetry today Red Hand Books (England, 2017), www.transcript-review.org (english, french, german), Galway review: Antologia della letteratura albanese contemporanea (Italie), Poésie albanaise (Belgium), Izbor iz savremene albanske proze, Montenegro, Cobpemeha пoеэија Aлбанија, Skopje. Il est considéré comme le chef de file de la nouvelle vague poétique albanaise.

 

 


                   Gazmend Krasniqi, Antipoezi, 2018, 104 p.

∗∗∗

Gazmend Krasniqi -  Antipoésie

Traduit de l’albanais pat Alexandre Zotos et Luan Canaj

ARS POETICA

Poezia

Poezia është dita kur, i vogël, mora
pushkën dhe qëllova njerëzit nga dritarja,
dita kur i preva kokën mbretit dhe josha
një grua, dita kur mësova se duhet lexuar
me sytë e të vdekurve, se, mbi të gjitha,
është e papërdorshme, se duart që përkëdhelin,
duhet të dinë ta mirëpresin dhe t’i çajnë barkun,
kur  vë në gjumë një lumë që s’ishte
dhe ndan  ujërat e vet nga të tjerët, kur  ngre një prani
të qëndrueshme, reale sa shtiza e çastit të ngulur në brinjë, dhe – prova
vendimtare – del shëtitje me të, te realja
e fakteve, jo e sendeve

 

 

∗∗

Muza hermetike

Dikur shkruaja, bie fjala: cari dimër
me skeptër shpërndan kavalerinë e erërave,
po pranvera e këngës do m’rinxjerrë mbi dhera:
jam dru skandaloz i tragjedive –
dhe ma mbante kokën nga qielli
një dorë ku doja të flija përgjithmonë:
muza ime që, po ta shihje, ecte hundëpërpjetë.

Tashti që hedh përnatë dengje ëndrrash
nga qerrja e stinëve, si dru plak shtrëngoj
gjethen e fundit, se mos zemra e dimrit
mund të prekej nga vallja e saj –
dhe ma mban kokën nga toka
një dorë ku dua të trullosem përgjithmonë:
muza ime që, po e thirre, mbase prapë shihet.

 

La poésie

La poésie, pour moi, fut le jour où, petit enfant,
j’ai saisi un fusil et fait feu sur des gens depuis ma fenêtre,
le jour où j’ai décapité le roi et séduit
une femme, le jour où j’ai appris qu’il faut lire
avec les yeux des défunts, car elle est, plus que tout,
inutilisable, car les doigts qui caressent
se doivent de savoir lui faire bon accueil et lui ouvrir le ventre,
quand elle fait glisser dans le sommeil un fleuve inexistant
et sépare ses eaux de tout autre cours, quand elle campe
une présence stable, aussi réelle que la lance
du moment plantée dans le flanc, et — preuve
décisive — l’emmène en promenade parmi la réalité
des faits, et non pas des choses.

 

∗∗

Muse hermétique

Il m’est arrivé d’écrire, par exemple : le tsar hiver,
agitant son sceptre, lance la cavalerie des vents,
mais le printemps des romances me fera ressurgir sur terre:
je suis fait du bois scandaleux des tragédies –
et une main me tenait la tête tournée vers le ciel,
une main où j’aimerais dormir à jamais :
ma muse qui, si tu la voyais, marchait le nez en l’air.

À présent que je jette dans la nuit noire des ballots de rêves,
déchargeant le chariot des saisons, je serre à moi, tel un vieil arbre,
l’ultime feuille, espérant que sa danse
saura toucher le coeur de l’hiver –
et me fait tourner la tête vers le sol
une main où je voudrais m’étourdir à jamais :
ma muse qui, si tu l’appelles, se montrera de nouveau peut-être.

∗∗

(Mund të qe) palimpsesti i poetit

1.
Tashti e Këtu: pra, matanë Historisë
2.
I pathirrur dhe i nxjerrë prej asgjëkundi: kush tregon ëndrrën e vet, duhet të jetë krejt i zgjuar nga gjumi
3.
Zotit i duhet t’ia ndjekë shakatë
4.
Shikon se, çfarë ishte, është vetëm hija e vjetër, si zogu që desh të jetë i ngjashmi, që këndonte i vetëm në degën më të lartë
5.
Shikon a mund t’ia heqë të artin disk diellit, të gjejë atë që ndrin atje: lavdinë e vërtetë
6.
Dhe pse shkon prapa kodrës së vockël të kohës, të zërë një metër kub vend në kuzhinë
7.
Dhe pse në kopshtin fantastik mban ritmin e rënies së gjetheve të vjeshtës së sivjetme

8.
Dhe pse një palë këpucë të vjetra prapa derës thonë: të vijë e nesërmja e të shohim
9.
Dhe pse kur vijnë ta nxjerrin nga Republika, shohin tekstin e nënshkruar nga një armatë
10.
Dhe pse, derisa t’i gjejnë emra, polici a prifti i së Bukurës duhet ta durojnë si ready-made që qelb dynjanë
11.
Pa kamje, pa front, pa kryeqytet, pa urdhër, pa qendër, pa shtëpi, pa bërë përpara, pa përjetësi, ëndërr që di se askush s’e sheh në ëndërr  - vetëm arti mund t’ia kalojë - i zë pritë asgjësë me lojën supreme.
12.
Mos kërkoni “orar pritje” në derë: po i zgjate dorën, tashmë ka vdekur

 

Le (possible) palimpseste du poète

1.
Ici et maintenant : outre l’Histoire, donc.
2.
Non requis et originaire de nulle part : qui raconte son rêve, se doit d’être en total état de veille.
3.
Je me dois de traquer les plaisanteries de Dieu.
4.
Il voit que ce qui était, n’est plus que l’ombre ancienne, tel l’oiseau à qui il voulait ressembler, qui chantait  seul, perché sur la branche la plus haute.
5.
Il regarde s’il ne pourrait subtiliser au soleil son disque d’or, en trouvant ce qui y brille: la vraie gloire.
6.
Même s’il se porte donc sur l’autre flanc de la petite colline du temps, pour occuper un seul mètre cube dans la cusine 
7.
Même s’il maintient le rythme de la chute des feuilles de ce dernier automne dans son jardin fantastique 
8.
Même si une vieille paire de chaussures, derrière la porte, semble dire : que vienne le ledemain et l’on verra bien.
9.
Même si, lorsqu’on vient l’expulser de la République, on voit le texte signé de toute une armée.
10.
Même si, jusqu’à ce qu’on lui trouve des noms, le policier ou le prêtre de la Beauté doivent le souffrir comme une boutique de ready made qui empeste.
11.
Sans richesse, sans front d’attaque, sans capitale, sans ordre, sans centre, sans abri, sans avancer, sans éternité, un rêve qui sait que nul ne le voit en rêve - seul l’art est à même de le surpasser - et de son jeu suprême, il piège le rien.
12.
Ne cherchez point sur la porte, « horaire d’accueil » : à peine a-t-on tendu la main qu’il a péri.

∗∗

Fiksioni dhe fakti 

Nganjëherë mjafton ajo goja e hapur e ajrit
për shenjat e diçkaje që ka ndodhur -
që pëllumb i zi nga juga, që pranverë poshtë lisit
ta ribëjnë Dodonën pellazgjike.

Mjafton të ikë asgjëja nga diçkaja,
kur i fryn një zot i rastit,
që ndez yje dhe zërat e tyre, të kesh plot kohë
të shënosh e rrënosh idhuj: e vërteta

Mund të vijë nesër, me një fjalë të vetme  
në gojën e gjelucit mbi gardhin e ngrirë të kohës,
në dimë ta lexojmë divnesën
ku ylli ynë i kujton H(erën) e mbarë

Anijes prej lisi; mjafton që, lart nga qielli,
me teh rrufeje, hyjnesha Re(j)a
të çmontojë zërin e aedit të verbër
që këndon, tek shkon, përtej gjithçkaje,

Duke rivdekur pak nga pak,
duke ma ribërë zemrën plagë,
siç vazhdon ta ribëjë: një provë tjetër
se fiksioni mund të dhembë më tepër se jeta.

La fiction et le fait

Il suffit parfois de cette bouche d’air ouvert,
comme signe de ce qui est survenu —
pour que la noire colombe venue du sud, le printemps
au pied du chêne, rétablissent la Dodone pélasgique.

Il suffit que le rien s’échappe d’une chose,
quand un dieu occasionnel souffle dessus,
allumant des étoiles et la voix de chacune, pour que
tu aies tout loisir de marquer et renverser les idoles : la vérité

Peut venir demain sur un mot unique
du coquelet perché sur la haie gelée du temps,
si nous savons lire la providence où notre étoile
conçoit la bonne Occasion.

Au bateau à la coque de chêne, il suffit que là-haut, dans le ciel,
avec l’épée de la foudre, la déesse Nuée
démonte la voix de l’aède aveugle
dont le chant va passant toutes choses,

Tout en se remourant peu à peu,
tout en ouvrant dans mon cœur une plaie nouvelle,
qui le rend à lui-même : une preuve de plus
que la fiction peut être plus douloureuse que la vie même.

∗∗

Shpallje

Fjalë, keni qenë shpesh ajo era
Që hyri në sqetullën e pallatit e fjeti
Dhe heshtja që mat pavijonet e spitalit.
Keni qenë shpesh ai prushi i natës
Ku ngrohet një Zot me shumë emra
Dhe hija e dashurisë.
Keni qenë shpesh ylli dhe larva,
Po shpesh e më shpesh
Ajo shkapetja e këmbëve në tokë,
Ku kërkoj trupin tim.                                                        

Vetëm kush ka parë lypësin të dielave,
Kur luan me ato që i pinë gjakun,
Pasurinë e vetme: morrat e tij,
E di se si ma sulmoni kokën. Shpalleni,
Qoftë edhe vetëm për ata: të ruhet
Kush mundet nga kruajtja e shekullit!
Unë vetë e kam humbur të drejtën
Me qenë i pakënaqur: s’isha shembulli
I duhur; gjithmonë u përdrodha nga pak
Në shtratin e jetës.

∗∗

Déclaration

Vous les mots, vous ne fûtes, souvent, que ce vent
Qui se fourra sous l’aisselle du palais et s’y endormit
Et ce silence qui mesure les pavillons de l’hôpital.
Vous ne fûtes, souvent, que ce tison de la nuit
Dont se réchauffe un Dieu aux noms divers
Et l’ombre de l’amour.
Vous fûtes aussi l’étoile et la larve,
Et de plus en plus souvent
Ce battement de mes pieds sur la terre
Où je vais cherchant mon propre corps.

Ce n’est que celui qui a vu le mendiant le dimanche,
Jouant avec ceux qui lui sucent le sang,
Sa seule richesse : ses poux,
Qui connait de quelle façon vous attaquez ma tête. Déclarez-le,
Ne soit que pour eux : sauve qui peut du grattement du siècle !
Quant à moi, j’ai perdu mon droit
D’être mécontent : je n’étais point l’exemple approprié
Je me suis toujours tortillé un peu
Dans le lit de la vie. 

 

∗∗

Génesis 

Adam

1.
Trupi - simbol i mendimit që mbulon, vetë mendimi - simbol i diçkaje tjetër që mbulon

E ai prapë s’di në shkon te liria a ikën prej saj

2.
Ende s’ka besim a fjalë të shenjta, parajsë a ferr
të vetmet pasuri - mendimi, ndijimi

Sa pa u shfaqur shkallë e shkaqeve e sendet t’ua pinë energjinë

3.
Mendimin e çmon, sepse siç mendon ashtu bëhet: ndjehet krimb por beson se është në rrugën që shenjt të bëhet

Shikon shenjtin madje edhe tek krimbi

4.
Koha i duket veçse një mënyrë mendimi, kur rreket ta ngrejë unin te fjalët “kam të drejtë”

Kur sheh se Zoti nuk ka nevojë për asgjë

Që e quan zot me këmbë në tokë

 

Adam

1.
Le corps - symbole de la pensée qui dissimule, la pensée même - 
symbole d'autre chose qu'elle dissimule

Et il ne sait toujours pas s'il va au-devant de la liberté ou s'en éloigne

2.
Il ne possède toujours pas la foi ou des mots sacrés, un paradis ou un enfer
ses seules richesses - la pensée, les sens 

Avant que n'apparaisse la chaîne des causes et que les objets

n'en soutirent l'énergie.

3.
Il prise haut la pensée car tout se passe selon sa pensée : il se sent
un vers de terre mais croit être sur le chemin qui mènera à la sainteté

Il perçoit cette sainteté jusque dans le vers

4.
Le temps n’est à ses yeux qu'une manière de penser
lorsqu'il se hasarde à exalter son moi via les mots "c’est mon droit"

En constatant que Dieu n'a besoin de rien

Et le voyant comme un dieu qui a les pieds sur terre

 

 

Nirvana

Midis përgjigjes
Dhe pyetjes
Një thes i madh skaj rruge
Vetja që zbrazet
Nga dilemat e dëshirat
Nga kremtet e disfatat
Nga ëndrrat e triumfet
Nga vargu i Ungaretti-t:
Perché bramo, Dio!

Nga heshtja që pret të bëhet pyetje
Dhe kamja e humbjeve –
Ku ishe padron i i klisheve,
Fajit dhe faqes së kthyer –
Nga fjalët, të brishta si flutura,
Që vijnë rrotull në qiell
Si atëherë kur ndezën së pari
Diellin që lidh asgjënë
Me asgjënë

 

 

 

Nirvana

Entre la réponse
Et la question
Un grand sac par la route
Le moi qui se vide
Des dilemmes et des désirs
Des célébrations et des défaites
Des rêves et des triomphes
Du vers d’Ungaretti                                                                             
Perché bramo, Dio !

Du silence qui attend devenir question
Et la richesse des pertes -
Où tu étais le maître des clichés,
De la culpabilité et de la page retournée -
Des mots, fragiles comme des papillons,
Voltigeant dans le ciel
Comme quand ils ont allumé pour la première fois
Le Soleil qui relie le rien
Au néant

∗∗

Anno Domini

Ndijimi

Ndijimin e nderë në qiell
E gjen më njeriu q’e kishte para meje ?
Na ndan tërbimi i motit
A humori i fëmijës që del nga kinemaja ?
Po vjen drejt meje? Po shkoj drejt tij ?
Kush është ai drejt të cilit po shkojmë të dy ?
A mund të kemi të njëjtën kapicë mendimesh të tre ?
Secilit i mjafton pikëllimi i vet,
Po poezia e do që ta pyesim njëri-tjetrin:
A vlen ta qash atë ndijim jetim ?

 

Sensation

La sensation qui s’inscrit dans le ciel,
l’homme qui la réfléchit avant moi la retrouvera-t-il ?
Nous sépare l’un de l’autre la fureur du temps
ou peut-être l’humeur de l’enfant quittant la salle de cinéma  ?
Est-ce lui qui vient à moi, ou moi qui avance vers lui ?
Et qui est celui vers lequel nous marchons de concert ?
Est-il possible que nous partagions tous les trois le même tas de pensées ?
A chacun suffit sa part de chagrin,
Mais la poésie exige que l’on s’interroge l’un l’autre :
Cela vaut-il la peine de pleurer cette sensation restée orpheline ?

∗∗

Të diela

Mami ka menduar për pluhurat,
babi për libër gjëegjëzash.

E diel. Ç’është e re ? Ç’është e vjetër ?
Vajza ëndërroi kurorë princeshe,
babi fronin e melankolisë së vet.

Të pish kafe me vetminë dhe t’mos kesh fjalë,
thua se ke kuptuar të vërtetën:
Lamtumirë, zemër që nuk zbavitesh !

Zemër që zbavitesh, ndarë mënjanë dijesh
që fitova, ngurrimesh të bëra pyetje :
A do shpëtoj nga gabimet? A duhet ta kalojmë cakun ?

Në ditët që zgjaten, zërat ngrihen
nga toka që prapë atje të kthehen –
një askush bëhet mbreti i përsëritjes.

Les dimanches 

Maman a songé aux poussières,
papa à son livre de devinettes

C’est dimanche. Quoi de neuf ? Quoi de vieux ?
La fille a rêvé d’un diadème de princesse
papa du siège où s’assiéra sa mélancolie.

Boire un café en solitaire, silencieusement,
comme si tu avais saisi la vérité
Adieu, ô cœur sans divertissements !

Cœur qui se divertit, retiré des savoirs acquis,
plongé dans les incertitudes transformées en question :
Me sauverai-je de mes erreurs ? Faut-il outrepasser la limite ?

Dans les jours qui se prolongent, des voix montent
de la terre, avant d’y retourner –
un anonyme se fait le roi de la répétition.

∗∗

Historia e një takimi

Ai burrë që mendimet i bëjnë zhurmë më shumë 
se karvani i makinave; që pi në dritën e muzgut
mushtin e ditëve që s’bëjnë histori; që s’më sjell 
as emocionin, as rregullin që e rren; që s’më sjell
largësitë e shkelura mbi shpinën e tokës: ai burrë
ka emrin tim. Ecja e tij mbyllet te një libër i hershëm.

Ose, më mirë, te disa libra, që s’i nxjerr nga biblioteka 
as kur kam mort, as kur kam festa, përderisa 
s’e ngushëllojnë matematikën e dyshimtë të moshave.
Përderisa mendoj, fundja, ç’vlen takimi me të, kur s’do 
t’ia dijë për sëmundjet e mia, as kur lumi s’kthehet lart, 
edhe pse i vizatoj krahë, as kur lumi s’fle, edhe pse 
i këndoj ninulla! Përderisa mendoj se ai takim - torturë 
ndoshta është portë tiranie të re.

∗∗

Histoire d’une rencontre

Cet homme dont les pensées font plus de bruit
qu’un convoi d’autos, qui boit à la lumière du crépuscule
le moût des jours sans histoire, qui ne me cause
ni émotion ni aucune règle qui l’abuse, qui ne m’apporte pas
les lointains de cette terre que des pieds ont foulés :
cet  homme porte mon nom. Un livre ancien renferme son chemin.

Ou plutôt, certains livres que je ne retire pas de ma bibliothèque,
fût-ce les jours de deuil ou de fête, pour autant
qu’ils ne consolent pas l’incertaine arithmétique des âges.
Pour autant, enfin, que cette rencontre ne compte guère,
dès lors qu’il ignore tout de mes maladies, pas même
quand le fleuve ne reflue vers sa haute source,
et ce bien que je lui dessine des ailes, fût-ce quand il ne dort pas
et que je lui chante des comptines ! Puisque je pense que cette rencontre-torture
est peut-être la porte ouverte à une tyrannie nouvelle.

Agora

Kur shqelmat prej fëmije të dritës mbi xhame,
që shpallin ardhjen e mëngjesit, bëhen gjithnjë
e më të lodhshëm, kur lodrat e vajzës, andej-këndej
dhomës, bëjnë zhurmë edhe më shumë
se lajmet e reja të ditës, më vjen ndërmend
se preka në ëndërr idenë e qenies
së pastër - një çast pasmesnate, ku janë lexuar të gjithë
librat, ku janë parë të gjithë filmat, ku janë
grisur këpucët në gjithë peizazhet virtuale
të tv-së. A mund të jesh prapë Mbreti i gjithësisë ?
Pyes, se jam, se rrjedh lumi i materies në gishta,
se ndodh ligjërimi i faturave të fatit
dhe vë veton kamja e leksikut të tyre,
e madhe sa tezga e dyqanit të çikërrimave
në mes të sheshit, që, si përditë, i bie përmes.
Në çastet kur trupi do ndihej i fortë sa fjalët
– të rrallat, të brishtat, të pabesat – mbaja
shpresë të flisja gjatë edhe për dashurinë,
kaq shpejt, kaq njerëzishëm, kaq prerë sa
ç’i them vdekjes: “Mirëmëngjes, e dashur” !,
por s’vjen dita e fatit: kur boria e diellit hapet
në forma të papëlqyera, që mbase vetëm qenia e pastër
mund ta shpëtonte, e nuk vlen as të bësh filozofin, mund
të kem Sokratin në kokë për të thënë: “sa shumë gjëra
që s’më duhen, ka këtu”, vetëm se çfarë
shkreptin herë - herë në çantën time, nuk është
meteorit fjalësh, por kripë e pastër greke.

Agora

Quand les enfantines cognées de la lumière sur la vitre,
annonce du jour levé, se font de plus en plus lassant,
quand les jouets épars de la petite fille, dans sa chambre
se font encore plus bruyant
que les dernières nouvelles du jour, l’impression me vient
d’avoir touché, en un rêve, l’idée même d’une pure essence
- un instant à minuit passé, après que furent lus tous les livres,
visionnés tous les films, déchirés tous les souliers
par tous les paysages virtuels sur écran TV.
Serait-il possible que tu redeviennes le Roi de l’univers ?
Je te demande, car je suis, car le fleuve matériel coule entre les doigts,
car le discours des factures du destin a lieu
et la richesse de leur lexique met son veto,
aussi vaste que l’éventaire du magasin de babioles,
sur la place centrale, que je traverses jour après jour.
Dans les moments où le corps se sentirait aussi fort que les mots
- les plus rares, les plus fragiles, les plus perfides - je m’espérais
capable de parler en abondance de l’amour aussi,
et si promptement, si uniment, si franchement,
que j’en serai à dire à la mort : bonjour, ma chérie !
mais le jour fatal ne paraît pas : quand éclate le clairon du soleil
en des formes déplaisantes, quand seul un être pur, peut-être,
saurait s’y soustraire, et que rien ne sert de jouer au philosophe,
il ne me reste à l’esprit que ces mots de Socrate : combien de choses,
par ici, dont je n’ai besoin, sauf que jaillissent parfois, de mon sac,
non des mots tournés météorites mais du sel grec pur.

 

 

∗∗

Ky gisht vigan reje

Ky gisht vigan reje, drejtuar hapësirës,
Pak përpara qe reptil i zjarrtë që piu
Dy ylbere të pasdrekes: s’ditëm kë ka
Për zemër, Qytetin e Qiellit a Tokës,
S’ditëm për kë ruante kokrrën e rrufesë.
Ky gisht është provë e ngulmimit te Ideja
E pastër dhe që s’dimë se kujt i përket.
E njohim? Na njeh? S’është as ky fundi :
S’do rrojë më gjatë se sfida kryeneçe
E flakës së gjelbër të dheut
Në sytë e papastër prej bote.

∗∗

Ce doigt géant d’un nuage

Ce doigt géant d’un nuage pointé vers l’espace,
Était juste avant le reptile crachant le feu qui avala
Deux arcs-en-ciel de l’après-midi : nous ne sûmes jamais
Laquelle il préfère, la Cité du Ciel ou celle de la Terre,
Nous ne sûmes point à qui il réservait le grain du tonnerre.
Ce doigt atteste d’une fixation dans l’Idée
Pure, et de ce que nous ne savons à qui elle revient.
Le connaissons-nous et nous connaît-il ? Ceci n’est pas la fin non plus :
Il ne vivra pas plus longtemps que le défi orgueilleux
de la flamme verte jaillie du sol
Sous les yeux impurs de ce monde.




Les livres d’artistes des éditions Transignum : du manuscrit au palimpseste

Transignum est une maison d’édition à propos de laquelle on peut affirmer que chaque livre est l’équivalent d’un livre manuscrit, et rapprocher chacune des productions de Wanda Mihuleac de ce concept. Pour cette éditrice plasticienne la littérature est un art né de la manipulation de cette matière qu’est le texte, qu’il s’agit de modeler, d’orienter, de dés-orienter.

Les trans-formations, trans-mutations, les trans-figurations et transitions trans-culturelles subies par le texte sont remarquables. C’est donc bien plus qu’un travail éditorial. Le manuscrit est le point de départ et d’arrivée de cette mise en œuvre spécifique, toute particulière à cette maison d’édition, qui publie des livres objets : une architecture de pages, des textes travaillés comme un mille-feuilles une à une juxtaposées, édifiées, et échelonnées savamment pour un dévoilement infini de sens. Ce que disent les mains, ce qu’elles font, toujours à l’œuvre dans l’élaboration du livre, de l’objet, de ce centre hors de toute autre circonférence que celle d’une vaste étendue de liberté sémantique.

Si l’univocité échappe lorsqu’il y a poésie, les dispositifs qui encerclent les poèmes publiés par Wanda Mihuleac ouvrent sur des territoires inexplorés, où le langage mis en scène ne commente plus, ne raconte plus, mais révèle, ouvre ses potentialités et dévoile non pas les images, ni les formes, mais l’entre deux, l’espace entre la couleur et la matière, l’image et la lettre, entre le silence et la trace. 

Ce que disent peut-être les mains, poème de YVES NAMUR traduit en italien par Davide Napoli et en roumain par Linda Maria Baros, dessins de Wanda Mihuleac, 7 éditions de tête dans un coffret - un CD avec la musique de Barbara Bicanic Perincic et une œuvre originale de Wanda Mihuleac.

Les dessins, les matériaux employés pour réaliser le livre, livre/objet, objet/livre, place les réalisations de l’éditrice entre ces deux concepts opérant un effacement de ces deux polarités et de facto la révélation du contenant et du contenu, l’invention de ce que peut être le livre révélé par cette altérité à lui-même et le texte alors perceptible comme palimpseste, car il dévoile de multiples couches sémantiques motivées par le contexte et la mise en situation. C’est dire si Wanda Mihuleac interroge le signe, le caractère aléatoire de toute interprétation, jusqu’à la remise en question d’une capacité à porter un schème intrinsèque préexistant à son actualisation. 

                 L'Embrasure, poème de Gabrielle Althen.

Ce dialogisme est démultiplié par les nombreuses versions en langues étrangères qui accompagnent la plupart du temps les textes des poètes français ou internationaux publiés par Transignum.   Les traductions sont autant de remises en cause de l’univocité opératoire dans le langage. Une polysémie décuplée est à l’œuvre qui secoue et réédifie, qui polarise la réception sur les potentialités du texte, dévoilées par les instances itératives à chaque fois différentes.

Dans certains livres l’idéogramme pousse jusqu’à un point ultime cette hybridation du sens, et ces signes, qui jouxtent d’autres signes, qu’ils soient picturaux ou linguistiques, peuvent alors être reçus comme appartenant à ces deux vecteurs, le langage ouvrant sur une iconographie mentale, et l’image édifiant le sens actualisé dans et par le langage. Un croisement de territoires sémantiques riche et fertile.

Histoire de famillepoème de Ming Di, gravures de Wanda Mihuleac.

Les idéogrammes sont ce point ultime, central, milieu du gué entre l’image et la lettre. Signes parmi les signes, ils sont avant d’être des mots une preuve patente que dans le tracé de la lettre il y a l’image, que dans l’image il y a le mot, que dans les potentialités du signe tout est mouvement recommencé à travers la réception qui est à chaque fois une actualisation de l’interprétation.

Effacements itératifs, itérations gommées par le ressac des occurrences renouvelées, le Livre ardoise est à cet égard emblématique de cette volonté de libérer les potentialités du texte. Comme s’il était tracé à la craie, le texte est le lieu d’une réécriture permanente.

Chaque livre réalisé par Wanda Mihuleac occupe l’espace, et l’espace de tous les possibles investit le livre. Manuscrits chacun, en ce sens que la matière est façonnée, à commencer par le texte, matériau premier et objet poli effacé et retranscrit mille fois par les mises en œuvres éditoriales...

Ecri-vain, poème de Salah Stétié, gravures de Dominique Neyrod.

Dans ces multiples mises en scène, le texte dévoile alors d’infinies couches sémantiques, car il est soumis à de multiples étapes de perception, qui concourent toutes à sa re-création, grâce à des lectures infiniment renouvelables… Il s’agit de combinatoires aptes à mettre en jeu le signe, à le contextualiser autrement, à l’actualiser de multiples manières, afin d’ouvrir à une polyphonie significative.

Qu'est-ce que la poésie ?, texte de J. Derrida, eaux-fortes de Wanda Mihuleac.

Il n’est alors pas interdit de dire que ces combinatoires qui mettent en scène le texte de manière inédite motive la production d’interprétations aléatoires, anecdotiques, qui sont aptes à rendre perceptible l’éventail des possibles d’un même texte. Si la mise en œuvre de tout texte, de toute parole, est un acte, sa déconstruction ou sa disparition en est un aussi. L’effacement loin d’être une aporie est donc un acte d’écriture qui offre aux signes la possibilité de déployer le vide constitutif du langage dès lors qu’il n’est pas actualisé. Et ce vide n’est pas vide, loin de là, il porte l’infini des potentialités du sens.

En cela, chaque livre-objet produit par les éditions Transignum est à chaque fois un manuscrit, puisqu’il se réécrit sur ce vide fertile qu’est l’imaginaire.




Chronique du veilleur (47) : Jean-François Mathé

« Les mots, souvent, sont des yeux fermés / qui regardent la nuit en eux », écrivait Jean-François Mathé dans son très beau petit livre : Vu, vécu, approuvé, paru en 2019 aux éditions Le Silence qui roule. C'est dans cette nuit que le poète s'aventure, en appréhendant la nuit du dernier soir, celle qui clôt les paupières pour toujours.

Ainsi va est écrit dans la même tonalité. Le regret traverse les jours qui restent, avec le consentement que le titre même évoque. Ce sont, dit le poète, « les jours de rien », « de rien sans l’amour qui naguère ouvrait au matin fenêtres, volets, paupières, pour que puisse entrer plus d’amour encore. »

Mais le poète ne reste pas refermé sur lui-même. Il embrasse cette humanité qui l’entoure et qui vit, comme lui, comme nous, la soif de l’inconnu ou de l’invisible. A l’intersection « de tous les chemins », se tient l’auberge du poète et sa table ouverte, « rendez-vous des vagabonds, des égarés, des errants. »

Agrandissement des détails (extraits), recueil de poèmes de Jean-François Mathé publié aux éditions Rougerie (2007). Textes lus par Guy Allix.

Ils disent que tout est du vent, tout est changeant, qu’après les ruelles vient la plaine où l’on peut marcher en dormant avec les rêves de la nuit d’avant, qu’on est plus rêvé que vivant et qu’un jour, tout un chacun s’efface de la vitre où une main lasse esquisse un adieu sans émoi.

Mais il y a des « miettes de mystères et d’évidences », titre de l’avant-dernière partie, à recueillir encore. Jean-François Mathé aime cette heure où la nuit n’est  pas encore tout à fait noire, ce « gué » où il faut se risquer chaque soir. Sa poésie suggère une atmosphère d’attente et d’imminence avec les mots les plus simples, une retenue qui  frôle des présences sans pouvoir les cerner vraiment.

                 Chaque soir est un gué entre une berge abandonnée
                 une autre qui attend.
                 Au milieu du gué  on rassemble les ombres
                 en un seul vêtement dont il faut s’habiller
                 pour épouser la nuit,

                  puis on avance
                  comme si c’était soi qu’on allait quitter.

« Le seuil, on y est seul », dit un émouvant poème du début du livre. C’est la solitude devenue chant secret, parfois presque étouffé, que nous entendons dans cette voix. Elle résonne gravement, mais elle a cette chaleur, cette ardeur contenue, qui sont le signe du poète frère de tous.

Attendez, dit-on sur le seuil. Mais on voit que ce n’est qu’au soleil qu’on a parlé, à lui qui a fermé à clé sa porte sur les départs puis la rouvre sur les absences. Le seuil, on y est moins seul.

La poésie crépusculaire de Jean-François Mathé nous  accueille sur ce beau seuil et accomplit le miracle dont seul le véritable poète est capable : nous faire entrer dans le partage, souvent poignant, du plus libre et du plus lumineux, malgré la nuit.

                                                              

                 Jean-François Mathé, Ainsi va, 
                 Rougerie, 2022, 13 euros.

Présentation de l’auteur

Jean-François Mathé

Né en 1950, il a été professeur agrégé de lettres en lycée. L’essentiel de sa bibliographie poétique est constitué de 15 recueils parus et d’un à paraître aux éditions Rougerie dont certains ont reçu divers prix (Prix Antonin Artaud en 1988, Prix du livre en Poitou-Charentes en 1999, Prix Kowalski de la ville de Lyon en 2002). Contributions à de nombreuses revues, poèmes traduits en espagnol, allemand, tchèque. Membre du comité de la revue Friches. Il a reçu en 2013 le Grand Prix International de Poésie Guillevic-Ville de Saint-Malo pour l’ensemble de son œuvre. Il vit dans un village du Poitou.

© Crédits photos (supprimer si inutile)




Aurel Pantea, une voix à part de la poésie roumaine

Aurel Pantea est maître de conférence à l’Université d’Alba Iulia, en Roumanie. Il est né le 10 mars 1952 à Chețani, le département de Mureș. Pendant ses études à l’Université Babeș-Bolyai de Cluj-Napoca,  il a fait partie du comité de rédaction de la revue « Echinox ». La critique littéraire roumaine considère sa poésie comme représentative de celle de la génération littéraire des années 80, qui comprend des écrivains affirmés de cette période du siècle passé. Il a publié 11 recueils de poésie. Il écrit et publie aussi des articles de critique littéraire et des essais.

Sa poésie a été couronnée de nombreux prix dont le plus important, le Prix  « Mihai Eminescu » (2018). L’esprit critique a découvert dans sa poésie œuvre des traits neo-expressionnistes. L’unité de sa poésie tient dans l'exploration du côté sombre, caché,  des êtres et du réel. Il est aussi rédacteur en chef de la revue culturelle Discobolul qui paraît à Alba Iulia.

Extrait du livre d'Aurel Pantea Œuvres poétiques (Maison d'édition parallèle 45), auteur et voix : Aurel Pantea (C) ; compositeur musique & guitare : Silvan Stâncel www.silvanstancel.ro (C) ; studio : Moving Records - Production musicale et autres Movingrecords.

Poèmes extraits du recueil Le destructeur, Limes, 2012.

Traduction de Sonia Elvireanu

Pour Katia

                                               

Les gens dans la rue, comme tu les sens, comme une pâte,

secrétés par une impulsion sans niveau, éloignés et terriblement inhumains,

avec des voix sortant d’un état

déplorable de l’imagination, ils sont la fin, le jour mort, la réalité sans appels,

faite de choses de dehors,

tu les trouves parmi les morts, tu les regardes avec de vieilles envies, ils apparaissent

dans le flux ophidien des sens, dans les contorsions, les apparitions embuées,

comme les sens longtemps non-exercés,

il vient un moment où tu as honte de ton propre corps, quand tu ne supportes plus

la lumière sur ta peau, quand de tes bras glisse

une bête qui abandonne,

le monde en nous, si on pouvait le soulever avec nos veines,

si on pouvait, dans l’impudeur, ressentir des clapotis et des tons

en résorption,

on regarderait avec notre peau,

on revient à la matière pure, sans lèvres,

avec de la terre et des propositions dans la bouche,

on devient un avec le mot de passe noir,

au début d’un jour qui ne peut plus naître,

après des transactions défigurantes les visages produisent

une lumière illicite, comme le milieu du jour des morts, là,

une terre ondulée comme l’émotion

nous dit notre vrai nom

   

***

 

Biographies éjaculées,

des voix sorties d’une bouche éfondrée, je reste dans mon propre âge

comme dans une corde,  mes veines et mes propositions sont des cordes,

un soleil coule dans les fins des langages.

Les instincts fument, des chœurs de femmes,

la mort passe et s’oublie.

Regarder au cœur du mal, là

il n’y a pas de cœur, seule une sérénité sulfureuse,

elle mange mon poème

                                                                  ***

 

 

Un vieil homme s’installe en moi, il occupe peu à peu tous les coins,

pour l’instant on vit ensemble, on a les mêmes vices, on aime les mêmes femmes,

mais il grandit des choses auxquelles je renonce, à certains moments,

quand le langage même a une ombre, j’entends des souffles fatigués

et alors je dis :

Mon Dieu me digère, mon Dieu a faim,

mon Dieu se drogue, mon Dieu insulte, il ne fait pas de raisonnements,

c’est un type direct, il te crache au visage, souffre,  ses langages immédiats sont

le mépris, l’amour, la vengeance,

il ne fait pas de politique, il la supporte et la défie, mon Dieu reste avec tous les

putains,

il reste avec les poissons et il les aime tous, et il dit que tous ressusciteront, et tous

auront un peu moins peur quand ils mourront, mon Dieu fait tous les jours

des exercices de mort et de ressuscitation sur ma peau, et je l’aime follement,

encore faut-il aimer, n’est-ce pas,

de mon Dieu la plupart parle avec supériorité, c’est un

Dieu plus difficilement à supporter, parce que, parfois, il pue,

et en plus, il a beaucoup de morts sur Sa grande conscience, et tous ne sont pas réconciliés,

mon Dieu me ressemble, il peut être laid et agressif, il est vraiment violent

et vicieux, en parlant de lui je le fais comme moi, ce serait un péché, mais

c’est ainsi que je le sens plus près, il naît dans mes faiblesses, d’habitude,

le rien y habite ou quelque chose si désintéressée de signification,

que ça ressemble à rien, mais il aime mon rien,

ça m’a toujours ébahi, il sait que mon rien

est la semance du destructeur qui veut me connaître muet

***

 

                                             À Cis et au berger Ioan Moldovan

Le grain de la conscience de la mort tombe profondément en nous,

toi et moi, nous sommes très loin et nous regardons

les champs de blé et les moissonneurs,

dans la grande mort la débauche augmente

la fleur prédatrice

***

                                                                   

Aujourd’hui, j’ai vu mon cœur, il battait très loin,

il me semblait que ce n’était pas mon cœur, à côté, près d’un appareil sofistiqué,

la femme médecin  aux yeux bleus m’a laissé écouter un instant

ses rythmes, j’ai entendu de gros torrents et un sifflement,

le temps se tourmentait en grandes fleuves, ce serait vrai,

a dit la femme médecin, si on était au milieu,

si on revenait dans son cœur, on verrait les souterrains

d’où vient le destructeur

 

 

 

Récital au Gala de la poésie roumaine contemporaine Alba Iulia en 2016.




Alberto Manzoli, le mythe au coeur de la poésie

traduction et présentation de Marilyne Bertoncini

 

Réduite à deux lignes, accompagnant sa photo,  sur le site des éditons Tapirulan qui publient le poète, la biographie de ce dernier annonce :

 Né n'importe où en 1962, Alberto Manzoli vit et travaille à Parme. Méfiant et Scorpion, il préfère lire lui-même ses vers en public. En ce moment, il vous regarde avec méfiance. »

Sa poésie, primée à diverses reprises,  est publiée en revue et dans des anthologies, il participe au jury d’un concours littéraire, il est aussi l’auteur de préfaces, d’essais (sur le Futurisme en particulier, de monologues et textes dramatiques, et d’adaptations d’auteurs anglophones (Philip Larkin,  Sam Shepard, Derek Walcott).

Mais lui ne livrera pas plus que les deux lignes de sa biographie officielle :  c’est une personne secrète, présente mais discrète – car  contrairement à bien des poètes aspirant à la notoriété, notamment à travers les réseaux sociaux, Alberto Manzoni est réticent à se montrer, conscient que l’œuvre est ce qui importe. Il  l’a fait pourtant  auprès de Lucia de Ioana, sur La Repubblica (je lui dois les citations d’Alberto Manzoli), où il parle à cœur ouvert de son travail d’écriture, de l’importance dans sa vie de la poésie découverte dans l’enfance, devenue essentielle avec son premier achat, Les Fleurs du Mal : « Baudelaire a été pour moi, comme je crois qu'il l'a été pour beaucoup, mon guide vers la poésie. Dès lors, les choses ont simplement commencé à se produire ». Baudelaire, un modèle « dont il faut vite s'éloigner, dit-il – lui préférant «  Dante, la poésie épique nordique et les Gilgamesh, les modernes : Sandro Penna, pour sa grâce foudroyante, Anna Achmatova, pour le don de la tragédie, Fernando Pessoa, pour le don de l'agitation, le calme roi des labyrinthes, Jorge Luis Borges, et l'imagiste Pound. Si je crois que peut-être, pour se limiter au 20e siècle, le poète parfait est Federico Garcia Lorca, qui a réussi à combiner le maximum de popularité avec le maximum de magistère poétique. »  .

C’est tardivement qu’Alberto Manzoli, grand lecteur de poésie « entre en écriture « parce que « la poésie est le seul moyen que je connaisse pour lever la tête de la mangeoire. Regarder par-dessus le bord de l'assiette, voir ce qu'il y a au-delà la haie. Ou du moins, s'imaginer qu'il y a quelque chose ».

S’il publie, c’est  de façon sélective – et lente – d’où une production rare – soutenue par la présence d’un vieux téléphone sur la table de chevet, en guise de carnet sur lequel il note les pensées des franges du sommeil – des « illuminations » suivies de beaucoup de travail : « J'envie les génies qui écrivent un chef-d'œuvre en cinq minutes. Je ne suis pas un génie, et je dois travailler dur ». Quand j’écris, confie-t-il à Lucia de Ioanna, « toute l'œuvre, toute la fabrication, pour reprendre une expression du Caravage, toute la valeur réside dans la traduction de la prise de vue photographique, du regard, de la vue en une vision centrifuge, d'éloignement de le sujet, pas différent de celui de Paul Gauguin. Le poème part d'un point connu et défini (“toujours me fut chère cette colline solitaire” écrit Giacomo Leopardi) (sempre caro mi fu quest'ermo colle et aborde à un rivage totalement inconnu, à l’océan qu’on découvre en écrivant".

De cette traversée de la Mare Incognita de l’écriture surgisse des textes surprenants de modernité et de classicisme dont témoignent les 6 poèmes inédits qu’il nous a confiés, choisissant de les inscrire sous l’égide de L’homme de Lisbonne, pour nous emmener dans un voyage à travers temps et mythe, aux origines de la poésie, dans la Mésopotamie de l'épopée de Gilgamesh, qu'il rend infiniment présente, qu'il fait vibrer comme des instants de vie quotidienne transcendés par la mémoire.

L'uomo di Lisbona

                              (a Mário de Sá-Carneiro)

 

Severo è il sogno, la realtà mediocre,

coltivo l'arte di dimenticare.

Il mondo esterno era inutile e strano,

così ho fatto di me un intero mondo,

e ora senza occhi contemplo le strade e

i passanti, tempo privo di suono,

statua di un falso dio erosa al vento.

Sono qualcosa tra me stesso e il nulla,

un mare basso bugiardo di schiuma,

un sogno immenso risvegliato in nebbia,

e nel mio labirinto mi son perso,

e poco importa se oggi o da sempre,

tutto si spegne in silenzi di piume.

Severo è il sogno, e la realtà si spezza:

ricordo, credo, una famiglia a pranzo

nell'oro di domeniche dissolte,

pallida pace assorta, e la finestra

che passa l'aria tenera di giugno.

Da casa a volte si sentiva il treno.

L'homme de Lisbonne

(à Mario de Sá-Carneiro)

 

Exigeant est le rêve, médiocre la réalité,

Je cultive l'art d’oublier.

Le monde extérieur était bizarre et inutile,

alors je me suis fait tout un monde de moi-même,

et maintenant sans yeux je contemple les rues et

les passants, temps  dépourvu de son,

statue d'un faux dieu érodée par le vent.

Je suis quelque chose entre moi et le rien,

une mer basse à l’écume menteuse,

un rêve immense réveillé dans le brouillard,

et je me suis perdu dedans mon labyrinthe,

et peu importe si ce jour ou depuis toujours,

tout s'éteint dans des silences de plumes.

Exigeant est le rêve, et la réalité se brise :

Je me souviens, je crois, d'une famille au déjeuner

dans l'or de dimanches dissous,

pâle paix absorbée, et la fenêtre

qui offre l'air tendre de juin.

Parfois, de la maison, on entendait le train.

Australopithecus sapiens sapiens

 

Mi muovo qui, in assenza di tempo,

scostando i rami per cogliere i frutti,

e uova e nidi e poi di tanto in tanto

scimmie minori, quando ci riusciamo,

da spartire con le femmine a terra.

Non prendo mai più di quanto mi serve.

Ogni tanto, poi, mi fermo su un ramo,

e il mio sguardo sereno si distende

sopra l’immensa cupola smeraldo

fresca e pulita di recente pioggia,

e al richiamo gioioso degli uccelli,

a questo soffio gentile di dentro,

io mi domando se esiste davvero,

se ciò che alcuni chiamano la morte

non abbia regno che sull’apparenza,

e non sia solo un mutare di forme,

dal minerale al vegetale e oltre

poi, tutto daccapo, e tutto di nuovo,

col cuore in gola, affannato e felice,

questo scendere e salire dal ramo

che non si spezza e che non avvizzisce,

la mammella sempre verde di latte

che non distingue tra figli e figliastri.

 

Ignoro tutto, a parte la foresta.

Così mi pare di sapere tutto

quello che esiste da sapere al mondo,

soltanto gli alberi, i ruscelli, i sassi,

tutta la vita che ci nuota dentro,

che vola, striscia o canta nel mattino,

e che non chiede null’altro che vita.

Questo io so che è la cosa giusta

Se esiste un altro mondo, è sbagliato.

Australopithèque sapiens sapiens

 

Je me déplace ici, en absence de temps,

écartant les branches pour récolter les fruits,

et des œufs et des nids, et puis de temps en temps

de plus petits singes, quand on y parvient,

à partager avec les femelles au sol.

Je ne prends jamais plus que ce dont j'ai besoin.

De temps en temps, je m'arrête sur une branche,

et mon regard serein s’éloigne

par-delà l'immense dôme d'émeraude

frais et propre de la pluie récente,

et au chant joyeux des oiseaux,

à ce doux souffle de l'intérieur,

Je me demande si tout cela existe vraiment,

si ce que certains appellent la mort

ne règne que sur l'apparence,

et ne soit rien de plus qu’un changement de formes,

du minéral au végétal et au-delà

encore, de nouveau tout et toujours,

le cœur dans la gorge, à bout de souffle, heureux,

ce descendre et monter de la branche

qui ne se brise pas et qui ne se dessèche,

le sein toujours vert de lait

qui ne distingue pas entre fils et bâtards.

 

J'ignore tout, sauf la forêt.

Ainsi j'ai l'impression de tout savoir

De ce qu'il y a à savoir dans le monde,

juste les arbres, les ruisseaux, les pierres,

toute la vie qui nage en nous,

qui vole, rampe ou chante le matin,

et ne demande rien de plus que la vie.

Je sais que c'est la chose juste.

S'il existe un autre monde, il est faux.

La dea bianca

 

L’arancia è un frutto d’acqua, e nell’arancia

ogni spicchio trova la sua ragione,

il posto esatto del suo stare al mondo,

sotto il materno velo che lo nutre.

Così è la melagrana, il fico verde

di cui mi adorno e che di me ragiona,

ed ogni mite frutto di stagione

racconta la pienezza senza sfregio

del mio silenzio, del mio dire chiaro,

la neve che non si converte in acqua,

quando sui colli scivola il disgelo.

Sono misura che sorpassa il segno,

e in me non c’è mai stata la frattura,

mai l’esplosione verso il mondo esterno;

intatta io racchiudo l’universo,

e custodisco il mondo e a te lo dono,

a te che innocente mi hai raggiunto.

Nelle tue mani calde, goffe e buone

affido l’uovo che non si è mai schiuso.

Come spiegarti, caro, come dirti

che dal mio grembo deserto di figli

nascono insieme i giorni e le comete,

e boschi e laghi su cui passa il vento,

e prati di rugiada, e in fondo al piano

città che si risvegliano al mattino,

col primo carro che esce nella nebbia.

Tu dormi e non sai nulla, il tuo dormire

ha il soffio dell’agnello che ha lattato.

Riposa ancora, caro, non ti tocco.

Sono pronta, sono nuda, e ti aspetto.

La déesse blanche

 

L'orange est un fruit d’eau, et dans l'orange

chaque quartier trouve sa justification,

la place exacte de son être au monde,

sous le voile maternel qui le nourrit.

Ainsi est la grenade, la figue verte

dont je me pare et qui parle de moi,

et tous les doux fruits de saison

racontent la plénitude sans cicatrices

de mon silence, de mes paroles claires,

la neige qui ne devient pas eau,

quand le dégel glisse sur les collines.

Je suis la mesure qui dépasse le signe,

et en moi jamais il n’y eut de fracture,

jamais l'explosion vers le monde extérieur ;

intacte c’est moi qui contiens l'univers,

et je garde le monde et à toi je le donne,

à toi qui innocent m’a rejointe.

Entre tes mains chaudes, maladroites et bonnes

Je confie l'œuf qui n'a jamais éclos.

Comment t’expliquer, mon cher, comment te dire

que de mon ventre aride d'enfants

naissent en même temps les jours et les comètes,

et des bois et des lacs sur lesquels le vent passe,

et des prairies de rosée, et au fond de la plaine

des villes qui le matin s’éveillent,

avec le premier char qui sort dans le brouillard.

Tu dors et ne sais rien, ton sommeil

a l'haleine de l'agneau qui vient d’allaiter.

Repose-toi, mon cher, je ne te touche pas.

Je suis prête, je suis nue et je t'attends.

Monologo di Tammuz il pastore

 

Quanto è distante il cielo dalla terra?

Non molto forse, se io qui, supino,

disteso in mezzo all’erba appena nata,

la testa volta indietro alla collina,

guardo le greggi pendere dal prato,

nette contro l’azzurro che si stampa,

come le nubi quando cambia il tempo.

E in questo volo basso e rovesciato

sta forse tutto il trucco delle cose,

che sembrano banali, e sono sacre:

il letto, le scodelle, l’acqua, il fuoco,

l’erba e l’agnello che consuma l’erba,

e il ferro che alla fine chiude entrambi.

E tutti quei silenzi e spazi vuoti

in cui mi formo come la giuncata

che metto ad asciugare nei cestini

e sgoccia a notte, lenta, sulla paglia,

e la fatica ancora, e il pane duro

che riconforta la mia quiete all’ombra,

quando il Leone infuria e insieme al gregge

mastico adagio, gli occhi fissi al mare.

È il mio mondo, evidente e segreto,

vasto quanto la ronda del mio abbraccio.

Lo tengo insieme con sangue e sudore e

nessun filosofo, nessun poeta

è il benvenuto qui. Basta la vita,

la sola vita è già preghiera e canto.

E il canto si fa più dolce e disteso

quando alla sera, assieme ai pochi amici

ci raccontiamo la nostra giornata,

beviamo in pace un bicchiere di vino,

e in pace ognuno torna alla sua casa.

Qui il rito si ripete: a mani giunte

sorreggo la scodella con la zuppa,

poi vado al lavatoio e spengo il lume.

E un po’ più tardi, dopo il primo sonno,

la rapazzola sotto la finestra

si schiara al primo raggio della luna

che va sorgendo quieta tra i cipressi.

In breve la mia attesa avrà il suo scopo,

il gatto si spaventa e fa la gobba,

sotto la tela sento le tue forme

lievitare come soffice pane.

Domani devi dare l’acqua ai porri,

zappare le patate e dargli il verde.

So che sai questo, e molto altro ancora,

di cose che non potrò mai capire,

e non mi dirai mai, e non mi offendo;

e so che non ti offendi, se un pastore

a notte alta dorme ancora un poco.

Monologue de Tammuz le berger

 

Combien y a-t-il du ciel à la terre ?

pas grand-chose peut-être si, allongé ici,

le dos au milieu de l'herbe à peine née,

la tête tournée vers la colline là derrière,

Je regarde les troupeaux suspendus dans le pré,

précis contre l’azur qui s’imprime,

comme les nuages lorsque change le temps.

Et dans ce vol bas et inversé

Se trouve peut-être toute la magie des choses,

qui semblent anodines, et sont sacrées :

le lit, les bols, l'eau, le feu,

l'herbe et l'agneau qui mange l'herbe,

et le fer à la fin qui interrompt les deux.

Et tous ces silences et ces espaces vides

dans lequel je me forme comme la jonchée

que je mets à sécher dans les paniers

et qui s'égoutte lentement sur la paille la nuit,

et la fatigue encore, et le pain dur

qui réconforte mon calme à l'ombre,

quand le Lion fait rage et qu’avec le troupeau

Je mâche lentement, les yeux fixés sur la mer.

C'est mon monde, évident et secret,

vaste comme l’ étreinte de mon bras.

Je le maintiens avec sang et sueur et

aucun philosophe, aucun poète

n’est bienvenu ici. La vie suffit,

la vie seule est déjà prière et chant.

Et le chant devient plus doux et détendu

quand le soir, avec quelques amis

on se raconte notre journée,

buvons un verre de vin en paix,

et en paix chacun rentre chez soi.

Ici le rituel se répète : mains jointes

Je tiens le bol avec la soupe,

puis je vais au lavoir et j'éteins la lumière.

Et un peu plus tard, après le premier sommeil,

la paillasse sous la fenêtre

s'éclaircit au premier rayon de lune

qui s'élève tranquillement parmi les cyprès.

Sous peu mon attente atteindra son but,

le chat a peur et arque l’échine,

sous la toile je sens tes formes

lever comme un pain moelleux.

Demain il faut arroser les poireaux,

biner les pommes de terre et leur donner du vert.

Je sais que tu sais cela, et plus encore,

des choses que jamais je ne comprendrai,

et jamais tu ne me les diras, et je ne m’offense pas;

et je sais que tu n'es pas offensée, si un berger

au cœur de la nuit dort encore un peu.

Lamento di Enkidu

 

Gilgamesh ordinò al cacciatore:

“Va’, e porta la prostituta Shamhat con te.

Quando gli animali selvaggi si recheranno all’abbeverata,

falla spogliare, fa’ che mostri il suo sesso.

Enkidu la vedrà, le si avvicinerà,

e allora i suoi stessi animali, quelli con cui è cresciuto,

non lo riconosceranno più.”.

 

 

La lepre. Il toro. L’ape e il leone:

le grandi anime sono capaci

di grandi silenzi e grandi segreti.

Sarà per questo forse che al ricordo

dei giorni andati, quando ero divino,

quando scorreva senza distinzione

la vita tra me e ciò che non ero,

il cuore mi si stringe come un pugno;

e allora grido, e il grido cade in nulla,

la mandria fugge ancora e mi abbandona.

Io, Enkidu, ero uno di loro:

e nei tramonti e nei mattini immensi

ero silenzio e sogno e alba certa,

avevo i loro occhi e la visione,

e in dono un mondo di pascoli e rivi.

Adesso non sono più nulla: gemo,

ridotto a forma umana senza scampo,

ad un pensiero conforme e banale;

e al passo di un inverno che si guasta

contemplo l’acqua pura del disgelo,

e il folto dei comignoli sul tetto

a sfidare la luce che si allunga

verso frontiere franche, mentre insieme

quieti alla nostra fine scivoliamo.

E in questo scarto tra rumore e suono,

seduto sul gradino presso all’uscio,

mondando le insalate per la cena,

ricordo il fuoco della mia potenza,

quando correvo assieme al vento caldo

piegando a terra le erbe con l’amore

più crudo e nel mio corpo trionfante

era la mia certezza e il mio destino.

 

Poi, nel bagliore di un giorno assetato,

senza che avessi sospetto o sentore,

venne la bella. Sapeva di rose.

Complainte d'Enkidou

 

Gilgamesh ordonna au chasseur :

"Va, et emmène la prostituée Shamhat avec toi.

Quand les animaux sauvages viendront à l’abreuvoir,

fais-la se déshabiller, laisse-la montrer son sexe.

Enkidu la verra, il s'approchera d'elle,

alors ses propres animaux, ceux avec qui il a grandi,

ne le reconnaîtront plus. ».

 

 

Le lièvre. Le taureau. L'abeille et le lion :

les grandes âmes sont capables

de grands silences et de grands secrets.

C'est peut-être pour cela que la mémoire

des jours passés, quand j'étais divin,

quand coulait sans distinction

la vie entre moi et ce que je n'étais pas,

mon cœur se serre comme un poing ;

alors je pleure, et le cri tombe dans le néant,

le troupeau à nouveau s'enfuit à et m'abandonne.

Moi, Enkidu, j'étais l'un d'entre eux :

et dans les couchants et les matins immenses

J'étais silence et rêve et aube certaine,

J'avais leurs yeux et leur vision,

et le don d’un monde de pâtures et de rivières.

Maintenant je ne suis plus rien : je gémis,

réduit à une forme humaine sans issue,

à une pensée conformiste et banale ;

et au passage d'un hiver qui se gâte

Je contemple l'eau pure du dégel,

et la forêt de cheminées sur le toit

défiant la lumière qui s'étire

vers des frontières ouvertes, tandis qu'ensemble

calmes vers notre fin nous sombrons.

Et dans cet écart entre le bruit et le son,

assis sur le pas de la porte,

nettoyant les salades pour le repas du soir,

Je me souviens du feu de ma puissance,

quand je courais avec le vent chaud

pliant les herbes au sol de l’amour

le plus cru et que dans mon corps triomphant

étaient ma certitude et mon destin.

 

Puis, dans la lueur d'un jour assoiffé,

sans que je m'en doute ou que je m'en aperçoive,

vint la belle. Et un parfum de rose.

Lamento di Gilgamesh

 

Di colui che vide ogni cosa  voglio narrare al mondo;

di colui che apprese e che fu esperto in tutte le cose. (…).

Vide ciò che era segreto, scoprì ciò che era celato,

e riportò indietro storie di prima del diluvio.

Percorse vie lontane finché, stremato, trovò la pace.

Sin–leqe–unninni, prologo del Racconto di Gilgamesh

 

Non c’è partenza che non mi assomigli,

nel vuoto delle stanze abbandonate.

Ho visto l’alba sopra le montagne

nelle foreste odorose di cedri,

e poi il giorno diventare vecchio,

e non rispondere alla mia domanda.

Conosco l’arte occulta del serpente,

ma come lui non so cambiare pelle,

quando a ponente si affaccia il mattino.

E tutta questa scienza a che mi serve?

L’innocenza è lontana e mi deride,

così come lontana è la pienezza

che mi credevo di acciuffare in corsa,

come la lepre il cane. Insomma, niente,

c’è più verità in un mazzo di fiori

che in tutti i libri di filosofia,

il mondo parla semplice e pulito,

e noi non lo ascoltiamo, questo è il punto.

In un paese al di là del vento

riposa l’ombra della mia speranza,

e tra noi due sta, tenera e paziente,

la quotidiana anomalia dei giorni.

Così mi siedo e aspetto, sulla torre

il fiato soffocante del deserto

mi porta a tratti il richiamo di un cane,

mi dice quanto è solido il silenzio,

quanto profondo il buio sulle case.

Io sono il re di un regno che ho lasciato,

non resta che il mio corpo solamente e

non c’è viandante, non c’è mietitore

che non invidi perché non è me.

Ad uno ad uno vedo nel vallone

spegnersi i fuochi nei campi e sulle aie.

Anche stanotte, placida e serena,

sui mari quieti, sopra le pianure,

la luna aggira il mondo e voi dormite.

Complainte de Gilgamesh

 

De celui qui a tout vu, je veux parler au monde ;

de celui qui apprit et fut expert en toute chose.(…).

Il vit ce qui était secret, trouva ce qui était caché,

et ramena des histoires d'avant le déluge.

Il parcourut des routes lointaines jusqu'à ce que, épuisé, il trouve enfin la paix.

Sin – leqe – unninni, prologue du Conte de Gilgamesh

 

Il n'y a départ qui ne me ressemble,

dans le vide des chambres abandonnées.

J'ai vu l’aube sur les montagnes

dans les odorantes forêts de cèdres,

et puis j’ai vu vieillir le jour,

sans réponse à ma question.

Je connais l'art occulte du serpent,

mais je ne sais comme lui changer de peau,

quand au ponent  se montre le matin.

Et toute cette science à quoi me sert-elle ?

L'innocence est loin et se moque de moi,

De même que la plénitude

que je croyais saisir dans ma course

comme le lièvre le chien. Bref, rien,

il y a plus de vérité dans un bouquet de fleurs

que dans tous les livres de philosophie,

le monde parle simple et net,

et nous ne l'écoutons pas, c'est le problème.

Dans un pays d’au-delà du vent

repose l'ombre de mon espoir,

et entre nous deux se tient, tendre et patiente,

l'anomalie quotidienne des jours.

Ainsi je m'assois et j'attends, sur la tour

le souffle étouffant du désert

m’apporte parfois l'appel d'un chien,

me dit à quel point le silence est solide,

combien profonde la nuit sur les maisons.

Je suis le roi d'un royaume que j'ai quitté,

Il ne me reste rien que mon corps et

il n'y a voyageur, il n'y a moissonneur

que tu n'envies car il n’est pas moi.

Un par un je vois dans la vallée

S’éteindre les feux des champs et sur les aires de battage.

Même ce soir, placide et sereine,

sur les mers tranquilles, sur les plaines,

la lune fait le tour du monde et vous dormez.




Le bruit des mots : entretien avec Marie Étienne et Jacques Darras

Cette série d'entretien dont voici la première édition est organisé par Anne de Commines, Carole Mesrobian, Éric Sivry et Patrice Cazelles, en partenariat avec Recours au poème. Marie Étienne et Jacques Darras étaient venus tout spécialement pour évoquer respectivement Sommeil de l'ange et Le Cœur maritime de la Maye, face au public de l'Atelier Matreselva le 24 juin 2022. Ils ont répondu à quelques questions, entrecoupées de lectures, et, surtout, ce qui constitue la particularité de ces rencontres, ont dialogué avec le public auquel une grand place est réservée puisque ce qui importe c'est ce lien et ces échanges tissés grâce à  l'espace laissé autant par la topographie (ils étaient entourés par les auditeurs) que dans les échanges possibles auxquels une grande place est dédiée.