Thierry Metz : La matière des mots

Par |2021-05-11T06:55:00+02:00 6 mai 2021|Catégories : Focus, Thierry Metz|

J’aime bien les échafaudages; en rêvant un peu, en se lais­sant aller, on peut s’y per­dre, s’ou­bli­er. Plus ils sont hauts, plus les instants de ver­tiges com­mu­niquent avec le présent, avec les mots d’en bas qui sont à l’o­rig­ine du feu, du tra­vail. Ce que dit un homme là-haut est fumée. Signe. Vrai souf­fle : sa voix ne fait qu’at­tis­er. (Extrait du Jour­nal d’un manœuvre)

Voilà ce que me souf­fle Thier­ry Metz dès lors que je com­mence l’écri­t­ure d’un texte qui voudrait dire ce que le poète est pour moi.

Je rêve d’une ren­con­tre impos­si­ble entre Serge Pri­oul et Thier­ry Metz me dit sou­vent un de mes amis poète. Il me faut recon­naître que moi aus­si. Je songe à quoi nous par­leri­ons, le poète manœu­vre et moi. De poésie ou de chantier ? De la poésie du quo­ti­di­en sûre­ment ; celle qui naît avec les mots d’en bas. Celle-là qui tourne dans la tête du maçon-poète le regard dans l’om­bre de la béton­neuse en action. Ce que dit un homme là-haut est fumée.

Thier­ry Metz est mort en avril 1997. Des suites de l’al­coolisme. Nul ne l’ig­nore. A une époque où je com­mençais à vrai­ment écrire. Sur­vivant de la même mal­adie. Sur­vivant. Sur vivant ! Voilà dit. Red­it. Quand je lis, L’homme qui penche, son dernier recueil. Eux ne sor­tiront jamais d’i­ci mais, comme les morts, ils ne le savent pas. Que l’on a posé le pied sur la même ligne. Tout au bord. On s’entend.

Sauf à lire ces lignes, je ne suis jamais retourné dans les pavil­lons de Pon­tor­son ou de Plougern­ev­el. Alors ce poème ter­ri­ble des couloirs, des fumoirs, des soli­tudes, est, quelque part, le mien.

Maçon à Lamacha — Barroso.

Si j’avais ren­con­tré Thier­ry Metz, parce que tout cela m’a depuis lors pris à cœur, com­ment ne pas avoir envie de soutenir cet homme qui penche mais qui aus­si, ai-je lu, se redresse. Abor­der et gag­n­er, dans tous les sens des verbes. Qui sauvent s’il en est. Encore des mots entre doute et con­vic­tion. Je suis le buveur d’eau depuis 1994. Un soir de vraie promesse à l’en­fance. Entre ce soir de Noël-là et l’homme qui tombe de 1997, qu’au­ri­ons pu nous dire pour que la poésie soit gag­nante ? Et la vie.

Il faut si peu de mots à sor­tir du chantier. Vin­cent, David. L’om­bre des pier­res. Pour qui, pour quoi, boit on ? Un ami buveur guéri, du temps de mes cures, me dis­ait tou­jours, ne cherche pas pourquoi tu as bu, trou­ve pourquoi tu ne boiras plus. Avec ça, deux prénoms d’en­fants qui se tien­nent, pourquoi ne pas imag­in­er que Le mur est intact. Le maçon n’est lié qu’à ce qu’il fait. Et qui tient. Voilé par la mort. Que toute présence nous voile. (Derniers mots de L’homme qui penche).

Alors le manœu­vre, le chantier, les out­ils de tailleurs de pierre, la soli­tude devant le mur et le verre d’eau, voilà ce qui m’a fait écrire ce recueil auquel j’ai don­né le titre de Mirouault le mur. Le nom d’un vil­lage de mon pays Galo de Bretagne. 

Ramas­sage de la paille à Vila Chã da ribiera.

Un endroit où on voy­ait loin. La poésie, bien faite pour mir­er haut. Les mots, en bâtis­sant le mur, je les ai trou­vés dans les pier­res et les aciers. Ecrits sur un angle ou le capot de la voiture.

Ecrits avec l’en­cre amie et le sable aus­si des mains qui tra­vail­lent. Et même si cette pous­sière-là a goût d’amer­tume. Vain­queur qui n’en est pas. Mots souf­flés par qui? Voilà des mots ciment de poème de Serge Pri­oul à toi, Thier­ry Metz.

Serge Pri­oul — Lou­vi­gné-du-Désert le 6 avril 2021.

 

Découpe des jam­bons à Negrões.

En atten­dant les pêcheurs — Mira-plage.

 

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Textes de Thier­ry Metz

 

 

 

Extrait de Le Graineti­er — édi­tions Pierre Mainard — 2019

L’homme s’as­soit et observe : c’est la pos­ture de l’être. Tout d’abord il ne voit que sable immo­bile, dune 
immuable : les plan­ta­tions d’un soleil, l’an­nonce. Puis nait un mus­cle, un son, deux sons, trois, un rythme 
sourd et lent mais robuste. Il sent, presque à ses pieds, le sable se soulever, se bossuer, couler lentement 
autour de deux mains agiles. Le sons alors imite sa voix. Il pense. Rapi­de­ment appa­rais­sent les bras, une 
chevelure brune et fournie, un vis­age, un tronc, un corps nu.
                                                                    “Je suis l’acte de ton poème, dit-il.
                                                                    — Je suis le sens sacré de ton image, répond l’homme assis.”
                                                                     Ils pren­nent la pos­ture du regard et devi­en­nent pre­mière forme des langages.

Je dirai avec Axe­los : “Le Penser ne peut éviter de cueil­lir sur son chemin TOUS les sig­naux.” Cette Prom­e­nade est le nom de l’Ex­ode : une vision en marche. A chaque instant l’œil sur­prend les lumières d’un chantier. La brique, le ciment, les out­ils pren­nent les mains de l’homme, s’u­nis­sent en elles partout où l’En­jeu se sub­stitue au pre­mier regard. Ain­si les habi­tudes s’é­panouis­sent grâce au rythme d’une inno­va­tion poé­tique. Le Con­teur peut s’in­staller au cen­tre de l’au­di­toire, retenir l’at­ten­tion, et la faire naître à une voca­tion humaine. Il intro­duit l’En­jeu, sans le tenir bien sûr, mais le stim­ule à tra­vers les parois du Monde.

Cor­don­nier à Sendim.

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Extrait de Poésies 1978 — 1997 — édi­tions Pierre Mainard 

Quelque chose a été atteint 
non pour le dépasser
mais pour l’at­tein­dre encore - 
sim­ple petite rose
du regard.
Où nous sommes 
où la rose est dite
et avec elle tout est tou­jours à convoquer
ce qui veut aus­si nous atteindre
con­tin­ue de se rapprocher
pointé seule­ment pointé
avec ce mot.

Il y a ce va-et-vient de petites choses
per­son­ne ne sait ce qui est étrange
per­son­ne ne sait ce qui est fam­i­li­er 
parce que là où une parole pour­rait dire
il demeure tou­jours ce qu’elle prédit.

 

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La poésie se passe d’études
qu’elles soient hautes ou de marché
Elle peut se pass­er de mots
mais jamais
c’est le tailleur de pierre qui me l’a dit
de son métier

Gitans à Boticas.

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Douces feuil­lées
Je vous con­nais matinales
Vous régalez mes clairières
De songes et de pluies
Vous récitez le chant de plume
Et d’é­caille - 
Lumière bru­tale soudaine où puise ma violence
L’é­paule si longtemps cap­tive de vos rigueurs
Se dégage et s’arrondit.
Je vous capte essentielles
Ardentes
En vous
Mes traversées
L’oiseau s’affine
Et passe.

 Je suis l’élagueur.

 

Paveur à Mirandella.

Tis­sage tra­di­tion­nel à Sendim.

Thier­ry Metz, Le mot, par­fois, va chercher es choses, Inter­prété par Lionel Mazari © Poésies — Thier­ry Metz — édi­tions Pierre Maynard.

Extrait de Dans l’i­ci d’un homme de Thier­ry Metz, pub­lié dans “Poésies 1978–1997” aux édi­tions Pierre May­nard. Inter­prété par Lionel Mazari.

Présentation de l’auteur

Thierry Metz

Thier­ry Metz est né en 1956 à Paris. En 1977, il s’installe à Saint-Romain-Le-Noble et tra­vaille sur les chantiers. Le 20 mai 1988, Vin­cent, son sec­ond fils, est fauché par une voiture sur la nationale qui passe devant sa mai­son. Le même jour, il obtient le Prix Voron­ca pour son recueil Sur La Table inven­tée qui paraît aux édi­tions Jacques Bré­mond l’année suiv­ante. Un chantier au cen­tre d’A­gen lui inspire Le Jour­nal d’un manœu­vre (L’Arpenteur/Gallimard, 1990). Les Let­tres à la bien-aimée, où transparaît une ten­ta­tive impos­si­ble de deuil, parais­sent en 1995, tou­jours chez L’Arpenteur/Gallimard. En 1996, il s’in­stalle à Bor­deaux. En octo­bre et novem­bre, il fait un pre­mier séjour volon­taire à l’hôpi­tal psy­chi­a­trique de Cadil­lac, où il lutte con­tre l’al­cool et la dépres­sion. Un mois plus tard, en jan­vi­er 1997, il effectue un sec­ond séjour dans ce même hôpi­tal. L’Homme qui penche, écrit durant cette péri­ode, paraît aux édi­tions Opales/Pleine page au début de l’an­née 1997. Le 16 avril 1997, Thier­ry Metz met fin à ses jours. Source : édi­tions Unes.

Sur la table inven­tée, Édi­tions Jacques Bré­mond, 1988 (prix Ilar­ie Voron­ca 1988) ; nou­velle édi­tion avec des encres de Gaëlle Fleur Debeaux, Édi­tions Jacques Bré­mond, 2015 (tra­duc­tion ital­i­enne par Ric­car­do Cor­si, Sul­la tavola inven­ta­ta, Roma, Edi­zioni degli ani­mali, 2018)

Dol­men suivi de La Demeure phréa­tique, Cahiers Frois­sart, 1989 (prix Frois­sart) ; réédi­tion Jacques Bré­mond, 2001

Le Jour­nal d’un manœu­vre, Édi­tions Gal­li­mard, coll. « L’Ar­pen­teur », 1990 et 2016; (tra­duc­tion ital­i­enne, Diario di un manovale, a cura di Andrea Pon­so, Milano, Edi­zioni degli ani­mali, 2020)

Entre l’eau et la feuille, Édi­tions Arfuyen, 199112 ; réédi­tion Jacques Bré­mond, 2015

Let­tres à la bien-aimée, Édi­tions Gal­li­mard, coll. « L’Ar­pen­teur », 1995

Dans les branch­es, Édi­tions Opales, 1995 et 1999

Le Drap déplié, Édi­tions L’Ar­rière-Pays, 1995 et 2001

De l’un à l’autre, avec des toiles filées de Denis Cas­taing, Édi­tions Jacques Bré­mond, 1996

 L’Homme qui penche, Édi­tions Opales / Pleine Page, 1997 ; nou­velle édi­tion revue et aug­men­tée, Édi­tions Pleine Page, 200813 (tra­duc­tion ital­i­enne par Michel Rouan et Lori­ano Gon­fi­anti­ni, L’Uo­mo Che Pende, Pis­toia, Edi­zioni Via del Ven­to, 2001) ; réédi­tion avec une pré­face de Cédric Le Pen­ven, Édi­tions Unes, 2017

Terre, Édi­tions Opales / Pleine Page, 1997 et 2000

Dia­logue avec Suso, Édi­tions Opales / Pleine Page, 1999

 Sur un poème de Paul Celan, avec deux encres orig­i­nales de Jean-Gilles Badaire, Édi­tions Jacques Bré­mond, 1999

Tout ce pourquoi est de sel (inédit), avec des illus­tra­tions de Marc Feld, Édi­tions Pleine Page, 2008

Car­net d’Or­phée et autres poèmes, avec qua­tre encres et lavis de Jean-Claude Pirotte, pré­face de Isabelle Lévesque, Édi­tions Les Deux-Siciles, 2011 (tra­duc­tion ital­i­enne par Mar­co Rota, avec trois lino­gravures de Pier­mario Dori­gat­ti, Quader­no di Orfeo, Milano, Edi­zioni Quaderni di Orfeo [archive], 2012)

Tel que c’est écrit, Édi­tions L’Ar­rière-Pays, 2012

Poésies 1978–1997 (rassem­ble ses poèmes jamais parus en livre), pré­face de Thier­ry Cour­caud (« Dernière ren­con­tre avec Thier­ry Metz »), Édi­tions Pierre Mainard, 2017 (Pierre Mainard [archive])

Le Graineti­er (réc­it inédit)14, suivi d’un entre­tien avec Jean Cus­sat-Blanc (« Avec Kostas Axe­los et les Prob­lèmes de l’enjeu »), pré­face d’Isabelle Lévesque, Édi­tions Pierre Mainard, 2019 (Pierre Mainard [archive])

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Serge Prioul

Serge Pri­oul vit dans l’est Bre­tagne, près de Fougères où il est né en 1955. Issu d’une famille de tailleurs de pierre, il est tou­jours resté très attaché aux valeurs sim­ples de la terre et du tra­vail. Très vite, il fait la ren­con­tre de la femme de sa vie, Régine. Tous les deux tra­vail­lent pen­dant 25 ans dans une entre­prise tex­tile. Et leur quo­ti­di­en sera fait de cette vie de tra­vail manuel et de loisirs sim­ples. A l’aube de ses quar­ante ans, une mal­adie, puis la guéri­son qui s’en suit, lui pro­posent, sans jamais renier le passé, d’écrire sa nou­velle vie sur d’autres tableaux moins noirs. L’essen­tiel de ses études reste ses lec­tures, et les poètes qui jalon­nent sa vie par­lent sim­ple­ment des choses sim­ples : Ponge, Guille­vic, Fol­lain ou Cen­drars, mais aus­si des écrivains comme Duras ou Rilke dont il appré­cie les écri­t­ures dépouil­lées. Tou­jours il appelle à la langue à laque­lle il est si attaché, celle de Mon­taigne ou de Vil­lon. Celle de Voltaire à Flaubert en pas­sant par Molière, Mau­pas­sant, Hugo ou Ver­laine. Il cite sou­vent Aris­tote qui dit : « Tu recon­naî­tras la vérité du chemin à ce qu’il te rend heureux », et trou­ve indis­so­cia­ble cet essen­tiel de sa démarche lit­téraire, de ces hasards, qui n’en sont pas sou­tient-il, hasards des ren­con­tres lit­téraires et cul­turelles de l’existence. Tout comme, sans cesse, dans sa vision poé­tique, la présence de sa femme et la notion de cou­ple. En 2012, Serge Pri­oul fait la con­nais­sance de la poète Sylvie Durbec. Une nou­velle ren­con­tre fon­da­trice. Sylvie écrit d’une façon pour lui neuve, dont il se sent proche, et qui l’amène une nou­velle fois à trans­former son style et à l’inscrire encore plus dans le quo­ti­di­en, pour lui un mot et un élé­ment fon­da­men­tal ! En 2014 Serge Pri­oul pub­liera les Car­nets du Bar­roso, 31 poèmes, hymne à l’amour sur fond de fresque du Trás os Montes, une région mon­tag­neuse du nord du Por­tu­gal. En 2017, revenant sur une vie de tra­vail et tou­jours d’amour, il écrira Faute de preuves, un long recueil comme un regard sur hier et aujour­d’hui. Serge Pri­oul dit tou­jours qu’il a beau­coup de chance, que les choses lui vien­nent parce qu’il les aime. Et qu’il a su trou­ver les pas­sages et surtout faire demi-tour sur les chemins jamais écrits.
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