1

Pierrick de Chermont, M. Quelle

D’où vient M. Quelle, et qui est-il ? Selon la tradition biblique, si bien interrogée par la poésie d’Edmond Jabès, la question est dans le Nom. Et si on le prononce, ce nom, comme le souhaite Pierrick de Chermont, « Quouelleu », alors la question « où » est au coeur.

On pourra si l’on veut écouter la racine hébraïque « El » (Dieu) à la fin. M. Quelle a aussi un prénom, c’est « point » et c’est tout. On ne lui en demandera pas davantage.

Lui-même confronté à sa propre énigme, cet habitant des limbes habite le monde en poète.

Pierrick de Chermont est l’inventeur, comme le rappelle Gwen Garnier-Duguy dans sa postface, de ce personnage poétique abandonné aux masques changeants d’un paysage urbain (« les solides parallélipédiques de la ville »), qui promène tranquillement, en cultivant les saxifrages, l’absurde de sa  condition parfois fade (au sens verlainien) – « un grand humanisme mauve » –  ou même tiède (mais qui donc a vomi M. Quelle hors de ce monde ?) En effet, M. Quelle interroge bien ce monde-ci, qui se découvre dans les instantanés d’une poésie infiniment subtile et drôle, traversée de fulgurances. Le questionnement ensommeillé de ce Monsieur Plume réinventé - plume de Phénix - devient transfiguration ou révélation.

M. Quelle est capable d’étonnantes transgressions, de « vertiges spirituels » comme celui qui consiste à « franchir l’infranchissable frontière de la page d’un livre », grâce à la voix d’un lecteur, puisque « être sans voix, nous condamne à l’illusion. » Sachons entendre l’appel au secours. Explorateur d’espaces inconnus, d’autres vies, M. Quelle explore « le mystère de ses propres pas », car le poète restera toujours étranger à lui-même, et saura se laisser cueillir par les chemins identiques qui sont toujours nouveaux. 

Pierrick de Chermont, M. Quelle, L’Atelier du grand tétras, avril 2024.

L’appel d’un pays inconnu et familier, un pays à habiter, le conduit vers d’étonnantes découvertes, comme la visite de trois catamarans au coin supérette, où l’on peut voir une réplique burlesque de l’appel d’Abraham à Mambré. Dans les limbes de cette nuit mystique, « les anges hésitaient à intervenir ». L’hésitation, - « est-ce que j’existe ?» - est au cœur de la philosophie de ce recueil, dont chaque page est une découverte, une surprise, un émerveillement ou un sourire, un débarquement inattendu.

Cette condition heureuse ou malheureuse de l’homme, notre contemporain M. Quelle ne saurait l’incarner jusqu’au bout. Veut-il devenir singe, ou moine, ou vapeur ? Il est trop fantôme pour prendre vraiment corps. Et puisque dans ce monde les vérités ne tiennent qu’un jour, qu’en une page on « commet le mensonge sans avoir besoin de savoir ce qu’est la vérité », l’appel à la sainte miséricorde que Pierrick de Chermont fait entendre à la fin de son recueil n’en a que plus d’urgence et de profondeur.




Matthieu Lorin, Souvenirs et Grillages

C’est un recueil qu’il faut ouvrir en deux pour y déambuler librement. Après avoir « coupé le grillage des mots », on « pénètre les textes ». Le seuil est franchi. L’auteur nous invite à le suivre dans ses errances, ses expériences de lectures, ses souvenirs d’enfant, ses rencontres avec d’autres enfants qui se jettent dans le vide, avec William Faulkner ou Malcom Lowry, avec un homme qui demande son chemin, des chiens qui traversent les routes sans regarder.

Ce recueil se reçoit comme une invitation au cheminement. On suit les pas de ce je  qui traverse le monde furtivement. Il hante les poèmes avec discrétion et ténacité en même temps. Il est en mouvement, « marche tête levée (…) à la recherche de dieux en colère » et pourtant capable d’une immobilité redoutable dans son observation des petites choses du quotidien. Il est à la fois un passant - qui assume de n’être que passage, qui se laisse traverser par des figures littéraires tutélaires, les porte toutes un peu en lui (« Musil se trouvait dans le fond du sac »), les pose sur des bancs, les promène sous le soleil de Prague - et un poète qui affirme en même temps que sa seule façon d’être au monde est l’immobilité. C’est qu’il y a tant de regard dans tout cela ! Regarder, c’est être mobile et immobile, c’est pénétrer le monde et se laisser atteindre.

Matthieu Lorin a le regard affûté. Il devient même regard à part entière quand il cherche son enfance jusque sous les lames de parquet, « guette les tunnels creusés par les xylophages », observe un trognon de pomme jusqu’à ce qu’il devienne insecte étrange… Le lecteur, à sa suite, est invité à découvrir l’insolite derrière les vitrines crasseuses du quotidien, à contempler un temps le carton qui sèche au soleil, un pavé descellé ou trois cannettes posées sur le rebord d’une fenêtre.

On a alors l’impression d’être traversé. Comme le poète qui, de jour est « une cigarette éventrée » et de nuit « un lampadaire visité par les chauves-souris ». On lit comme si le monde nous passait au travers… comme quoi, il n’y a pas que l’auteur qui se fend de pouvoir franchir les barbelés ! Quelque chose traverse dans les deux sens.

Matthieu Lorin, Souvenirs et Grillages suivi de Proses géométriques et Arabesques arithmétiques, Sous le Sceau du Tabellion, 2022, 115 pages, 18€

Cette obsession de « fendre en deux » infiltre d’ailleurs le recueil : le poète veut fendre Franz Biberkopf en plein Berlin Alexanderplatz, fendre comme une bûche les livres de sa bibliothèque, couper le grillage des mots et l’écarter, ouvrir un mot en deux puis le refermer avec du ruban adhésif… Les mots et le regard ont ce pouvoir. En un mot ou un seul regard, on peut fendre un cœur. L’auteur nous invite alors à lire notre futur dans les entrailles du poème éventré : « Entre maintenant dans le jeu, pénètre ces textes en essuyant tes vertiges ». Et il nous montre l’exemple. Il ne s’agit pas d’un geste barbare. Simplement de franchir une frontière pour aller chercher le ballon qui s’est fait la malle de l’autre côté.

Cela ne se fait pas à grands coups de hache, mais avec des mots simples, de petits cailloux qu’on trimbale dans sa chaussure et qui brillent pourtant « comme des doryphores », et une langue toute en géométrie et en arabesques,  qui cherche de toutes ses forces à saisir avec la « précaution d’un paysagiste lorsqu’il descend les cyprès de son camion ».

Présentation de l’auteur

Matthieu Lorin

Né au début des années 1980 en Normandie, Matthieu Lorin vit actuellement à Chartres où il enseigne.

D’abord nouvelliste (prix de la nouvelle Crous de la région Centre-Val de Loire, prix de la ville de Rouen), il écrit aujourd’hui à la poésie. Ses premiers textes ont été publiés en revues : Lichen, Décharge et surtout La page blanche dont il est devenu l’éditeur associé. 

Son premier recueil, Le tour du moi en 31 insomnies, est publié aux éditions du Port d’Attache. Proses géométriques et Arabesques arithmétiques a d’abord été publié en 2021 par les éditions du Nain qui tousse, accompagné par des aquarelles de Marc Giai-Miniet. Puis il publie  Souvenirs et Grillages.

Bibliographie

  • Le tour du moi en 31 insomnies éditions du Port d’Attache.

  • Proses géométriques et arabesques arithmétiques éditions du Nain qui tousse.

  • Souvenirs et grillages, éditions Sous le Sceau du Tabellion.

Poèmes choisis

Autres lectures

Matthieu Lorin, Un corps qu’on dépeuple

Un corps qu’on dépeuple : l’arroi du désarroi Matthieu Lorin survit à lui-même comme aux faux-semblants, une face rieuse tournée vers un monde dévasté, l’autre, tragique, greffée à ses ruines d’enfance. Entre les deux [...]

Matthieu Lorin, Souvenirs et Grillages

C’est un recueil qu’il faut ouvrir en deux pour y déambuler librement. Après avoir « coupé le grillage des mots », on « pénètre les textes ». Le seuil est franchi. L’auteur nous invite à le suivre [...]




Louise L Lambrichs, Sur le fil, envolées

La voix du poète résonne ici comme un cri et une fulgurance. Elle jaillit tout à la fois des profondeurs de l’être et de l’obscur qui est notre demeure. Portée par une lucidité et un désespoir entremêlés, nul faux-semblant ne lui résiste.

Elle ne fait pas davantage de concessions aux modes passagères auxquelles certains vendent allègrement leur âme. Sur le fil, envolées est le titre de ce recueil de Louise L. Lambrichs. À la lecture de ses poèmes, on pense en effet à un fil tendu au-dessus de la nuit pour la traversée d’un funambule viscéralement épris de ce qui est plus loin, même au péril de lui-même. Le fil est aussi le tranchant d’une lame, où langue et concepts se défont jusqu’à l’os, dans la quête de ce qui s’échappe, sitôt entraperçu.

Ce cri qui transperce l’ampleur du silence est un Appel déchiré noyé / Révolte ou colère comment savoir. Le lecteur le suit sur le fil des mots, empruntant le chemin d’humanité où se fraye la poète, au-delà de sa rage de n’être pas entendue. Page après page, cœur broyé peau retournée, elle pose ses mots écorchés vifs sur une ligne de crête. Déterminée à écouter, elle reste attentive à toutes les voix proches ou lointaines qui ne cessent de la traverser. Elle les écoute, dans l’incessante rumeur de bavardages qui n’ont d’autre effet que d’éloigner les humains les uns des autres. Elle démasque la trompeuse illusion des surfaces et tout ce qui est mirage, pour chercher toujours plus loin une hypothétique clarté.  Elle entend ces voix, malgré ce qui blesse et ce qui assombrit. j’écris pour les seules et les seuls / les sans voix qui préfèrent dans l’équation taquiner l’inconnue / et qui de lire ce qui leur parle du fond de l’inconnu / s’éprouvent moins seuls, dit-elle.

Louise L Lambrichs, Sur le fil, envolées, dessins Granjabiel, Éditions Douro 2024, 140 pages, 20 euros €, https://www.editionsdouro.fr/

Si la poète dénonce les impostures, les dénis ou encore les tragiques schémas de répétition, elle s’adresse aussi aux êtres dont les voix chuchotent, parce qu’elles ont été rendues presque inaudibles. C’est à eux qu’est lancé son appel, et c’est de leur présence que se nourrissent ses mots. Mon pays abrite d’innombrables pays / Mon chant timide d’innombrables chants qui m’ont bercée. Au-delà la souffrance et de la colère qui accompagnent sa clairvoyance, elle sait dire la fugace beauté d’une comète ou l’émouvante présence d’une luciole. Une nuit claire s’est allongée au bord de ma fenêtre / Elle frissonnait /Penchée vers son triste sourire / Je lui ai tendu la main.

Point de frontières à qui sait accueillir la chatoyante multiplicité du monde. Pas davantage à qui le regarde au-delà de son seul passage. Mourir n’est pas un problème / Ce que nous sommes avons été / S’éparpillera en étincelles pour aller nourrir / D’autres âmes que nous accompagnerons discrètement. Pas de cloisons à qui sait regarder sous les paupières, vers l’insu, l’impensé de nous-mêmes, vers ce qui sommeille à tout instant, que nous le voulions ou pas.

Les dessins de Granjabiel sont à la fois limpides et empreints d’intériorité. Page après page, ils forment un beau contrepoint aux poèmes qu’ils accompagnent. Un livre dont les vers résonnent longtemps chez le lecteur. Ils font partie de ceux qui nous éclairent et vers lesquels on revient comme vers les lucioles dans l’obscurité.

Présentation de l’auteur

Louise L Lambrichs

Louise L. Lambrichs, est une romancière et essayiste française. Elle s'est particulièrement illustrée dans le domaine de la réflexion sur la pensée médicale et les relations entre médecine et psychanalyse.

© Crédits photos by Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images

Bibliographie

  • 1987 : Le Cercle des sorcières, La Différence (roman)
  • 1993 : La Vérité médicale : Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud : légendes et réalités de notre médecine, Robert Laffont, réédité en 2001
  • 1993 : Journal d'Hannah, La Différence, réédité dans différentes collections (roman)
  • 1995 : Le Jeu du roman, La Différence, réédité chez Points Seuil en 1998, roman ayant obtenu le Prix Renaudot des lycéens7 en 1995.
  • 1995 : Le Livre de Pierre : Psychisme et cancer, La Différence (essai)
  • 1996 : Petit cryptionnaire des expressions françaises, La Différence (hors commerce)
  • 1998 : À ton image, Éditions L'Olivier, réédité en 2004 chez Éditions du Seuil, roman adapté au cinéma (voir À ton image) en 2004.
  • 1998 : Les Révoltés de Villefranche, Éditions du Seuil, étude cossignée avec Mirko Grmek au sujet de la mutinerie de septembre 1943 d'un bataillon de Waffen SS croates envoyés à Villefranche-de-Rouergue.
  • 2001 : Mirko D. Grmek, un humaniste européen engagé, au sein de l'ouvrage La Vie, les maladies et l'histoire de Mirko Grmek
  • 2001 : Chemin faisant, Inventaire/Invention
  • 2001 : Naître... et naître encore, Éditions Albin Michel
  • 2002 : Aloïs ou La nuit devant nous, Éditions L'Olivier (roman)
  • 2003 : Le cas Handke, conversation à bâtons rompus, Inventaire/Invention, essai dans lequel l'auteure analyse la personnalité et l'œuvre de Peter Handke pour comprendre ce qui le pousse à prendre la défense de la Serbie lors de la guerre en ex-Yougoslavie.
  • 2005 : Nous ne verrons jamais Vukovar, Éditions Philippe Rey, essai engagé dans lequel l'auteure explique sa lecture de la guerre en ex-Yougoslavie, et analyse les erreurs et la « mauvaise foi » des autorités internationales et françaises. Les 78 premières pages de l'ouvrage correspondent à la précédente publication de l'auteure parue sous le titre Le cas Handke, conversation à bâtons rompus8.
  • 2006 : L'Invention sociale: À l'écoute de Bertrand Schwartz, Éditions Philippe Rey
  • 2007 : L'effet papillon, Inventaire/Invention
  • 2009 : Puisqu'ils n'en diront rien : La violence faite aux bébés, Bayard Centurion
  • 2010 : La littérature à l'épreuve du réel, Éditions Universitaires Européennes
  • 2011 : Le Livre de Pierre, psychisme et cancer, nouvelle édition revue et augmentée, Seuil
  • 2012 : Chemin faisant, Éditions Jets d'encre (nouvelle édition augmentée, avec des dessins de Granjabiel).
  • 2013 : Le rêve de Sonja, roman, La Rumeur Libre
  • 2013 : Petit cryptionnaire des expressions françaises, Editions Jets d'encre (nouvelle édition augmentée, avec des dessins de Granjabiel)
  • 2014 : Histoire de la pensée médicale contemporaine, Évolutions, découvertes, controverses, Seuil
  • 2014 : Comme en 14? Contribution à l'écriture de notre histoire, La Rumeur Libre
  • 2016 : Escapade, Conversation 2015-2016 (avec Ph. Bouret), La Rumeur Libre
  • 2016 : Le concept de pathocénose de M. D. Grmek, Une conceptualisation novatrice de l'histoire des maladies (dir. avec J. Coste, EPHE, Paris, et B. Fantini, Institut d’Histoire de la médecine et de la Santé, Genève), Droz, Genève
  • 2017 : Quelques lettres d'elle, La Rumeur Libre (roman)
  • 2019 : Malpensa, La Rumeur Libre (roman)
  • 2020 : Bris & collages, , avec des dessins de Granjabiel, Editions Pétra (poèmes)
  • 2021 : L'Echappée vive, avec des photographies de Michel Séméniako, éditions Trans Photographic Press (poèmes)
  • 2022 : Les Amants de V., La Rumeur Libre (roman)
  • 2023 : Pénombres et variations, avec des dessins de Granjabiel, éditions Pétra (poèmes)
  • 2024 : Sur le fil, envolées, avec des dessins de Granjabiel, éditions Douro (poèmes)

Poèmes choisis

Autres lectures

Louise L Lambrichs, Sur le fil, envolées

La voix du poète résonne ici comme un cri et une fulgurance. Elle jaillit tout à la fois des profondeurs de l’être et de l’obscur qui est notre demeure. Portée par une lucidité [...]




Jean-Pierre Boulic, Quelques miettes tombées du poème

Il vit à Trébabu, juste en face de l’île d’Ouessant, à la pointe du Finistère. Le poète Jean-Pierre Boulic baigne dans une forme de nature primordiale où il trouve, sans faillir, son inspiration (et sa respiration). C’est encore le cas dans ce nouveau recueil constitué de courts poèmes comme autant de miettes éparpillées sur son chemin d’écriture.

Mais que sont donc ces miettes étonnamment « tombées du poème ? » L’expression ne manque pas de surprendre. S’agit-il de « chutes » tombées d’un poème principal, comme on le dirait de « chutes » d’un morceau de bois que l’on vient d’équarrir ? Mais ne s’agirait-il pas plutôt, en réalité, de miettes tombées du Poème de la Création, autrement dit d’une évocation - rendue ici très contemporaine par le poète – d’un monde conçu par la puissance divine (L’Elohim de la Genèse)  dont il conviendrait de « réunir les morceaux épars » selon les mots du poète Novalis ?

On est tenté de le penser  à la lecture des poèmes de Jean-Pierre Boulic quand il écrit : « Aller en genèse//Ouvrir la parole/primordiale/d’un nouvel espace (…) Venir à la source/où le grain de lumière germe/sur la bonté des herbes// aller en genèse ». Plus loin le poète écrit : « Tu te retrouves à contempler/infiniment/les choses de la terre ». Ou encore ceci : « Paysage apprivoisé/infiniment contemplé/en lui bruisse une voix ».

La contemplation est au cœur de la démarche poétique de Jean-Pierre Boulic. La nature est l’espace où elle peut s’exercer sans répit, sous « les berges du ciel », sous « le châle noir des nuages » ou « les brèches de la pluie ». Nous sommes au bord de l’océan sur des terres qu’un « napperon d’embruns » ou un « tamis de rosée » peut investit sans coup férir.

Jean-Pierre Boulic, Quelques miettes tombées du poème, Editions Illador, 90 pages, 16 euros.

Parcourant ces terres océaniques, le poète fait corps avec cette création qui l’environne jusqu’à « tressaillir/à profusion/d’une joie inépuisable ». Les oiseaux, les fleurs, les arbres, qu’il désigne avec application, sont les messagers d’une sorte de révélation (« Au faîte des châtaigniers/le coucou/répète la patience des heures ») pouvant aller jusqu’à ces petits miracles que sait nous révéler le regard du poète : « La mousse de la dune/encore mouillée/allume des étoiles ».

Il y a dans ce nouveau livre de Jean-Pierre Boulic – n’hésitons pas à le dire – une tonalité encore plus mystique que dans ses précédents ouvrages. Car de cette contemplation, en dépit des temps mauvais, il s’agit d’en faire quelque chose. « Habiter dans la confiance », nous dit-il, ou encore « Tressaillir/à profusion/d’une joie inépuisable ». Et, nous le rappelle-t-il : « Aller en genèse » pour recueillir ces morceaux épars d’un « paradis dispersé sur toute la terre » (Novalis)

Présentation de l’auteur




Coralie Akiyama, Eternelle Yuki

Yuki : neige en japonais ou le blanc papier sur lequel l’écriture fine s’adresse est sans doute un des plus beaux vols blancs de papillons dans l’eau, qui m’ait été donné d’entendre et de lire depuis longtemps. Ça commence par un parfum, par le souvenir d’un parfum neigeux et par une adresse d’amour à une enfant.

Mon enfant prisonnière d’un royaume épais et d’une mer anodine rayée subrepticement comment m’aimes-tu encore et tes heures et ton île ?

Je t’aime plus que tout tant que j’écris pour toi sur un balcon étranger aux oiseaux de cuivre et feuilles rondes plus il y a de douleur et plus il y a d’oiseaux.

Coralie Akiyama, Eternelle
Yuki,
Editions du Cygne, 2024.

 

Le Japon ici n’est pas un décor mais un corps amoureux et imprenable. Sa neige a une vitalité qui recouvre le cri et la détresse de l’éloignement. L’écriture ne communique pas, elle exprime l’isolat et l’inaccessible. Elle ne peut que jeter un pont surplombant l’abîme du séparé. L’espace elliptique du poème souligne la distance, l’écart de chemin, comme on se cogne et se heurte à la cérémonie du réel. Bien sûr, le culte virginal est le rêve de toute poésie, le blanc aimerait se débarrasser des cités nourries de légendes et d’anecdotes. Et la neige reste la neige, l’absence reste l’absence, il n’y a pas d’empilement de mots sur les feuillets, mais un espace vide qu’il faut assumer, dans la richesse de la mémoire instinctive et de ses sensations. La voix solitude clame éternellement dans la neige. Ni forêt profonde ni océan en tumulte mais un Bonsaï seul, dessiné par Yukika Akiyama, change alors, par vitalité, l’univers des syllabes.

Il s’agit toujours de localiser une absence. Claudel au Japon le savait pour qui la part la plus importante est toujours laissée au vide. La poésie, nous dit Coralie Akiyama, n’a rien d’autre à communiquer que l’impossible à dire les nœuds, les passages, la mort et son sommeil : M’éteindre, mais alors complètement, M’éteindre à ne plus comprendre que je suis éteinte.

La force de ces poèmes, c’est qu’ils assument le vide, son épaisseur blanche. Le trajet blanc s’accomplit au-dedans de la blancheur et dans la sobriété. L’écriture acérée, tranchante dans sa douceur même, doit se lire avec les oreilles, comme le recommandait G.M Hopkins. Cassures, tensions, ellipses font de cette écriture une supplique offerte dans la nudité d’un dénouement ou plutôt d’une veille, dans la violence sans recours de la séparation qui n’est cependant pas une rupture puisque la poésie n’est pas seulement une habitation mais aussi une adresse. Souvent, Le champ de la représentation est bouleversé par la désarticulation syntaxique, la raréfaction méditée des signes, le recours à la suspension du vers, au renoncement de liaisons narratives. Cependant, il n’y a pas de vertige iconoclaste dans ces poèmes, le trait et le retrait ne figent pas muettement la parole. Aucun solipsisme, cette maladie postmoderne. Il ne s’agit pas – dans cette poésie splendide – de souffler sur la lampe pour créer les ténèbres. Pas de retranchement dans le grand minuit de la totale absence ! Au contraire, la voix du poème relève du charnel, avec une densité existentielle qui trouve son point d’ancrage dans l’exigence formelle. Le lien du langage au désir veille et relance toujours le chant, le chant brisé au mystère du cœur.

Présentation de l’auteur

Coralie Akiyama

Diplômée de Science-po Lyon, Coralie Akiyama est née à Montpellier en 1984 et a vécu à Tokyo pendant 13 ans et partage désormais sa vie entre Paris, Tokyo et Tel-Aviv.

Elle a publié quatre recueils de poésie, deux romans et une pièce de théâtre.

Bibliographie

Poésie :

Éternelle Yuki, Éditions du Cygne, 2024

Shoshana, Éditions Douro, 2023

Vivante-moi, suivi de Toute fraîche agonie, Tarmac Éditions, 2022

Désordre avec vue, suivi de Sidérations, Éditions Douro, 2021

 

Romans : 

Dévorée, Vibration Éditions, 2021  

Féérie pour de vrai, Les Éditions Moires, 2019

Théâtre :

L’Étape Zéro, Éditions ExAequo, 2023

 

Poèmes choisis

Autres lectures

Coralie Akiyama, Eternelle Yuki

Yuki : neige en japonais ou le blanc papier sur lequel l’écriture fine s’adresse est sans doute un des plus beaux vols blancs de papillons dans l’eau, qui m’ait été donné d’entendre et de [...]




Isabelle Lévesque et Sabine Dewulf, Magie renversée

Dans notre monde de l’urgence, il est des ouvrages qui ont non seulement le temps, mais l’espace. Prenant leur temps et leur espace, ils deviennent, ce faisant, temps et espace à part entière, ils « inclinent », comme « Le Cerisier » de Philippe Jaccottet, ils exercent cette pression amicale, suggérant, à voix basse, une « insinuation » : « Regarde », ou « Écoute » ou encore « Attends ».

MAGIE RENVERSÉE est de ceux-là, il ralentit le temps, démesure l’espace, il demande à son lecteur de prendre, à son tour, son espace et son temps, de respirer, enfin, de vivre et lire lentement. C’est que la poésie, comme l’amitié qu’elle peut générer, n’est pas chose qui peut se faire à la va vite, il y faut de la durée, des protocoles, des règles qui ne soient pas formelles mais protectrices.

On retrouve ici le « dispositif » inauguré dans un précédent ouvrage, ayant mis en scène et en dialogue Sabine Dewulf et Florence Saint-Roch, et publié aux éditions « Pourquoi viens-tu si tard », Tu dis délivrer la lumière, dans lequel les deux poètes avaient mis en place un protocole fondé sur le don et le contre-don. Entre deux amies. « Lorsque Florence m’a offert la première photographie, je me suis sentie délicieusement entraînée dans une démarche inédite » avait dit Sabine. Et Florence lui avait répondu : « Alternativement, chacune de nous deux proposait à l’autre une photo qu’elle avait prise, à charge d’écrire l’une et l’autre un poème en regard. Puis, après avoir partagé nos poèmes, nous en écrivions un second en répons. (…) » (in Préface de Tu dis délivrer la lumière). On retrouve ici cette même « magie », où l’image devient poème(s), entre Isabelle Lévesque et Sabine Dewulf, cette fois, sauf qu’une troisième personne s’introduit dans le dispositif : la peintre, Caroline François-Rubino, puisque les prolongements textuels seront initiés par ses œuvres picturales. 

Je voudrais tout d’abord souligner les principes qui, selon moi, se trouvent au fondement de cet ouvrage. Il s’agit de poésies croisées, fondées non plus sur une individualité solitaire mais sur des échanges, des dialogues, non seulement entre des subjectivités mais encore entre des arts différents. Ce qui est mis en avant n’est plus le « génie » d’un poète singulier mais cet autre génie fondé sur la « relation entre ». Il est moins question d’écrire que de s’écrire et cela change tout, puisque le génie n’est plus le singulier d’un regard clos sur lui-même mais le singulier pluriel d’une amitié. Entendre, s’entendre avec l’altérité de l’autre. Modestie et ambition typiquement féminines ? En tout cas, je voudrais souligner ici l’originalité de cette démarche, qui n’est ni collective ni individuelle, mais interpersonnelle. Il ne s’agit pas, ici, de renoncer à son individualité, mais de la mettre en relation. Et cela, au lieu de l’amoindrir, la multiplie. Le « je » est le plus souvent lié au « tu », le « nous » domine.

Ma voix chemine,
ta réponse m’élève

(…)

Nous guettons.
Tu vois l’ombre sur l’ombre
Laquelle luit ?
Ensemble l’une et l’autre.

(…)

(…) Nous sommes au centre 

Écrire retrace le lierre
qui cache la nudité

(…)

Hêtre, nommé
pour accroître le risque.
Nos bras l’entourent,
le masquent
(si petits).

(…)

Sur mes lèvres closes, trace
le nombre de cernes,
nous serons
savantes. 

Voilà que se retrouve, dans les échos et les répons, mais à taille humaine, la solidarité secrète entre les plantes, cette solidité des racines s’entrecroisant et se mêlant sans se confondre.

La troisième personne, ici la plasticienne, ôte ce qui faisait la dynamique du précédent ouvrage, où chaque poète proposait tour à tour une photo, tout en donnant une autre dimension au recueil. Dialoguer sur une œuvre ensemble découverte n’est pas le même geste qu’écrire sur une photo prise par l’une ou l’autre protagoniste. Ici, les deux poètes sont à égalité, semblablement étrangères, tout d’abord, à ce qu’elles s’approprient en le contemplant et en y répondant de concert. Les dialogues devenant des duos. Les peintures de Caroline François-Rubino sont chaque fois superbes, dans leurs compositions et les harmonies de leurs coloris.

 

Présentation de l’auteur

Isabelle Lévesque

Isabelle Lévesque est une poète et critique littéraire française à la Nouvelle Quinzaine littéraire. Elle anime des rencontres et des lectures autour de la poésie. Elle a reçu, en 2018, le prix international de poésie francophone Yvan-Goll pour son recueil Voltige !.

Isabelle Lévesque

Bibliographie

Isabelle Lévesque  a publié en 2011 Or et le jour  (anthologie Triages, Tarabuste), Ultime Amer  (Rafael de Surtis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives).

Elle a fait paraître en 2012 : Ossature du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Vanneaux) et Ravin des nuits que tout bouscule (Éd. Henry). En 2013 également un livre d’artiste en français et en italien a été édité : Neve, photographies de Raffaele Bonuomo, traduction de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo).  En 2015 : Tes bras seront (poèmes traduits en italien par Marco Rota – Edizioni Il ragazzo innocuo, coll. Scripsit Sculpsit)

Sont parus à L’herbe qui tremble : Nous le temps l’oubli (2015), Voltige ! prix international de Poésie francophone Yvan-Goll 2018 (2017), et La grande année, avec Pierre Dhainaut (2018), Chemin des centaurées (2019), En découdre (2021) et Je souffle, et rien. (2022).

En 2022, les éditions Mains-Soleil ont publié Elles, de Fabrice Rebeyrolle et Isabelle Lévesque.

Isabelle Lévesque écrit des articles pour plusieurs revues : Quinzaines / La Nouvelle Quinzaine Littéraire, Europe, Terres de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poezibao …

Sur internet :

https://lherbequitremble.fr/auteurs/isabelle-levesque.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_L%C3%A9vesque

https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/articles-par-critique/isabelle-levesque

Autres lectures

Isabelle Lévesque, Ossature du silence

Arriver aux Andelys, c’est d’abord être capté par un panorama auquel rien, au cours d’un calme voyage, n’avait préparé. Avant de voir émerger les Andelys, rien n’indiquait que nous tomberions nez à nez [...]

Isabelle Lévesque, Nous le temps l’oubli

Une poésie d’ajour et d’amour Ellipses et trous d’air tissent la langue d’Isabelle Lévesque ; volonté d’épuration de la part de la poète ? Probablement pas, car il s’agit d’une langue très matérielle dans ses [...]

Isabelle Lévesque Voltige ! 

Ce chant d’amour d’Isabelle Lévesque décrit la danse dans laquelle l’amour nous entraîne, cette sorte de ronde qui met l’amant en mouvement – ce mouvement qui lui échappe, qui échappe à la maîtrise [...]

Isabelle Levesque, Le Fil de givre

Le Fil de givre d’Isabelle Lévesque : une lecture En 2017, Isabelle Lévesque nous offrait Voltige ! (L’Herbe qui tremble), un chant d’amour ou une danse amoureuse, qui nous avait entraînés dans une [...]

Isabelle Lévesque, En découdre

Un verbe qui appelle au combat, trois syllabes rudes qui ne souffrent pas la réplique, le titre du nouveau livre d’Isabelle Lévesque surprend aussitôt. La mise en page de la couverture le met en [...]

Isabelle Lévesque, En découdre

Les amoureux de l’intimité poétique trouveront sans aucun doute de quoi se satisfaire avec ce nouveau recueil d’Isabelle Lévesque où le lecteur entre de plain-pied dans une atmosphère hivernale, introspective, propice à une [...]

Isabelle Lévesque, Je souffle, et rien

Comme un temps du langage, celui du poème fouillé par les mots, tout dans Je souffle, et rien essore le silence et laisse non pas la sécheresse du néant mais le prodige du [...]

Isabelle Lévesque, Je souffle, et rien,

Je souffle, et rien est un livre de deuil, quelque chose entre une « lettre au père » et un livre-tombeau qui pourrait s’inscrire dans la lignée des textes explorés par Marik Froidefond et  Delphine [...]

Présentation de l’auteur

Sabine Dewulf

Née en 1966 à Cambrai, agrégée de lettres modernes, docteur ès lettres et formée en psychanalyse rêve-éveillé, Sabine Dewulf se passionne pour la poésie, la connaissance de soi et toutes les formes de spiritualité. En 2003, elle a fondé avec Henri Merlin l’association des « Amis de Jules Supervielle », actuellement dirigée par Hélène Clairefond. Tous les ouvrages qu’elle a publiés sont en lien étroit avec la poésie.

 

Bibliographie

Jules Supervielle ou la connaissance poétique (2 tomes), L’Harmattan, 2001.
Les Jardins de Colette – Parcours symbolique et ludique vers notre Eden intérieur, illustrations de Josette Delecroix, éditions du Souffle d’Or, 2004.
La Fable du monde – Jules Supervielle, coll. « Parcours de lecture », Bertrand-Lacoste, 2008.
Pierre Dhainaut, coll. « Présence de la poésie », Les Vanneaux, 2008.
Jules Supervielle aujourd’hui, actes du colloque d’Oloron-sainte-Marie, textes réunis et présentés par Sabine Dewulf et Jacques Le Gall, Presses Universitaires de Pau, 2009.
Le Jeu des miroirs – Découvrez votre vrai visage avec Douglas Harding et Jules Supervielle, illustrations de Josette Delecroix, Le Souffle d’Or, 2011
Les Trois cheveux d’or – Parcours de guérison avec les frères Grimm et Pierre Dhainaut, avec la collaboration de Stéphanie Delcourt et Eric Dewulf, Le Souffle d’Or, 2016.
Raymond Farina, coll. « Présence de la poésie », Les Vanneaux, 2019.
Et je suis sur la terre (poèmes), avec les aquarelles de Caroline François-Rubino, L’Herbe qui tremble, 2020.
Tu dis délivrer la lumière, coécrit avec Florence Saint-Roch, poèmes et photographies, Pourquoi viens-tu si tard, 2021.
En regard, à l’écoute - La poésie de Pierre Dhainaut à travers les livres d’artiste, Ville de Lille et Invenit, 2021.

Poèmes choisis

Autres lectures

Sabine Dewulf, Habitant le qui-vive

Sabine Dewulf écrit sur le seuil d’une durée sans fin – elle aime l’oxymore qui unit des éléments opposés. Le participe présent, le titre en témoigne, allonge l’instant en le faisant durer. Son second [...]

Sabine Dewulf, Habitant le qui-vive

Habitant le qui-vive ou devenir le corps traversant D’une manière plus radicale encore que dans Et je suis sur la terre1, son premier recueil, Sabine Dewulf avance en sentinelle sur la crête vertigineuse [...]

Isabelle Lévesque et Sabine Dewulf, Magie renversée

Écrivant un poème, nous nous tenons au plus intime de nous-mêmes, sommes-nous seuls pour autant ? Nous pouvons nous adresser à quelqu’un, nous pouvons lui répondre, mais le dialogue a lieu dans l’espace intérieur. [...]




Jean-Pierre Siméon, Une théorie de l’amour

Ne pas se montrer, c’est s’enterrée vivante.
Les gens vous pardonnent tout, sauf de vous tenir à l’écart.

Marina Tsvetaïeva

C’est maintenant, oui, comme dans une envie dont rien ne pourra me détourner, ni la tendre malachite de l’herbe sous le soleil engoncé du printemps, ni le caprice de perdre la tête dans les artères des sous-bois, que m’est venue la belle audace de relire ce livre.

Quelque chose de l’ordre d’un désir. Avec le courage d’ouvrir encore aujourd’hui la fenêtre de la première page pour la lumière et le grand air. Puis aussitôt de répondre par contagion à la lettre par une lettre. À cet homme qui, de toutes ses forces s’adresse à nous, à travers ce prénom comme brodé en   dédicace et en filigrane sur tous les autres livres, Véronique.

Mais à travers elle aussi, par ricochets sur l’eau claire de son âme, à toutes les femmes. À tous les amants. À tous les couples et leur infini. À tous ceux, éprouvés ou blessés daimer.

Cest comme une lettre furieuse écrite les yeux fermés, du bout des lèvres qui embrassent, du bout des doigts qui caressent, un élan longuement façonné pour quil entre vivant et sans se froisser dans une enveloppe. Lenveloppe de notre corps et de notre âme, sous le même papier.

Une théorie de l'amour comme un coup de poing sur la table des audaces, un coup de sang. Un point dhonneur. Un sang dalliance. Un tremblement sur la terre du papier.

Aimer n’est-ce pas trouver
Ce qu’on ne cherchait pas ?

 

Jean-Pierre Simeon, Une théorie de l'amour, Gallimard, 2021, 112 pages, 12 €.

Une inspirante théorie en fait, un souffle et un parfum, une décision et un abandon à l’évidence, prétextes « À la transparence d’un regard / À la transparence d’une caresse / Cette transparence donne-t-elle corps à l’infini ? »

Je me suis réchauffé dans cette froidure dAvril et du soleil qui ne revient pas, dans cette grande clique des guerres et des désastres détoiles, cette contagion dindifférence envers toutes les morts qui frappent à notre porte, je me suis ranimé, revivifié contre les parois de ce livre chaud et lumineux, pardon, jusquà le serrer contre moi comme un bouclier de papier.

Jean-Pierre Siméon, frère adoptif de tant de poètes depuis tant dannées, « Debout, épaule contre épaule, sur le versant solaire » lutte et bataille mot à mot, du premier au dernier souffle, contre vents et marées des préjugés, contre et avec tout ce qui a été dit et non-dit avant lui sur lamour, comme sil exhumait de sa propre chair, de sa propre quête, une raison décrire par-delà les mots, une raison de vivre par-delà la vie. Un sens qui surgirait enfin de nos existences aveugles.

Un ciel dans lâme certes
Mais un ciel aux mains de feu

On en veut beaucoup à ceux qui osent. À ceux qui prennent des risques. À ceux qui nous atteignent. On aimerait détourner le regard de tout ce quils pourraient ressusciter en nous.

Lamour nest-il pas une autre forme de la pensée
Où tout peut arriver
À la jonction du vide et de l
éclair ?

Cette concision quasi aphoristique d’un René Char, ce Marteau sans maître de la phrase nous laisse béant, vacant, abasourdi, plus conscient et plus fragile aussi, poreux à ce qui cherche à nous rejoindre, franchissement permanent des contours, des limites mentales, dans la pleine conscience sensorielle du vivant, jusquau réel fraternel du poème, accomplissant main dans la mains avec des maîtres comme Juarroz ou Pessoa, une lucidité à l’exigence solaire irrigant les écorces d’une écriture singulière, totalement Siméonienne, phrasé de haute humilité reconnaissable entre tous, et qui nous cueille, nous emporte du plus rugueux de notre être, vers plus d’ampleur et de regards, n’est-elle pas aventure dans la paume du grand livre des poèmes, une audace contagieuse qui sans cesse nous rassemble vers une utopie du geste d’écrire : la beauté apaise, relie, la beauté est amour.

Une vie libérée delle-même
comme le monde dans la nuit
est délivré de lui-même

Il en faut du culot pour oser cette écriture, cette thématique, ce geste de la même ampleur quune Politique de la beauté, ou que linsensé dune Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et enfin de cet essai quantique despoir, La Poésie sauvera le monde.

Cest la belle audace dun aventurier créateur du printemps des poètes, dun voyageur de lintime qui a consacré sa vie à fraterniser avec la poésie des autres, à adopter des poètes de tous les pays, à ouvrir des espaces de rencontres et de lecture, de transmission et de partage, à libérer chacun de nous de ses impossibles pour lui ouvrir dautres espaces à franchir.

Ce livre est parfumé. Du boisé de celle qui nous cherche, nous trouve, nous contourne. « Un soleil de hanches et dépaules » nous réchauffe le cœur, lâme et serre notre solitude contre lui. Nous nous jetons dans les bras du ciel qui « sétire comme un rêveur au matin qui ne comprend pas la lumière. »

Il est temps de faire la fête
De ne pas en croire ses yeux
(...)
Après tant de nuits infiniment
et qui furent fleuves. 




Béatrice Libert, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes

Une note en postface nous apprend que ce livre s'est construit durant le confinement de la façon suivante : Laurence Toussaint, cloîtrée dans sa maison de campagne et faisant une promenade quotidienne autour d'un étang, envoya une photo à Béatrice Libert qui lui répondit par un poème. Le principe était lancé : une photo suivit auquel un poème fit écho, ainsi de suite jusqu'à constituer un livre d'artistes de 56 images accompagnées de 56 poèmes, publié en 2023.

La seconde édition, courante, nous donne à lire les poèmes, cinq reproductions photographiques seulement figurant à l'intérieur de l'ouvrage (en sus de celle de couverture). Celles-ci signent la présence de l'eau (la promenade autour de l'étang) mais sont aussi un éloge de la lumière et de ses variations.

Le livre est encadré par deux citations de Christian Bobin : « Ce qui ne nous sauve pas immédiatement n'est rien. » en exergue et « L'art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d'émerveillement et de sidération qui seul permet à l'âme de voir. » en fin d'ouvrage. Voilà qui pose la tonalité (contemplative, sensorielle, de cheminement intérieur) : Une lumière qui tiendrait le pays / Comme on tiendrait la main d'un poème avec parfois des glissements mystérieux qui font que l'on reste songeur, laissant les vers flotter doucement, les répétant intérieurement : Partir est parfois une phrase si longue / Que certains n'en reviennent jamais.

 Si le poème est légèrement descriptif, évocateur plutôt, il s'accompagne souvent d'une interrogation sur soi, le monde, l'écriture, le sens...

Flambeaux drus d'avril
Promesses de Pâques

Écrire est-ce dédoubler le temps
Ouvrir un cahier d'eau

Faire sentinelle
Au bord du vide

Porter ce vide envahi d'azur
À son sommet d'incandescence ?

Béatrice Libert (poèmes), Laurence Toussaint (photographies), Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Le Taillis Pré éditeur, 2023, 96 pages, 15 €.

Nous voici donc dans un entre-deux : l'évocation du concret et la posture abstraite, intellectuelle et poétique : Debout sur l'aile de l'instant / Quel vertige nous saisit // Alors que la lumière / Joue à la marelle sur un arbre flétri ?

J'ai précisé les circonstances d'écriture de ce livre. Le confinement et ses conséquences sont bien là, en arrière-plan, dans ce poème par exemple :

Ce poids sur notre attente
Cette barrière invisible dans l’œil

Ce cadenas posé sur nos voyages
Cette frontière fermée à tous les horizons

Nous aimons leur donner
L'empire d'un nouveau langage

En levant chacune de ces limites
En nous disant « Le monde c'est toi ! 

C'est alors une attention plus grande portée au monde accessible, au proche : Il nous arrive quelquefois / De regarder ce lent bocage // Comme si c'était la première fois / Comme si nous étions photosensibles et cette acuité renouvelée mène à des associations : Ce n'était pas un paysage / Qui se lisait sur l'étang // C'était un tableau de Magritte / Peint par un nuage qui passait, un regard qui va du dehors au dedans : On jette l'ancre puis on écoute / Les voix qui nous traversent  dans une durée qui se trouve modifiée : Et voici que l'instant / S'est lentement dissous ou encore : La journée a eu lieu on ne sait trop comment / Mais elle a traversé l'immense et le peu // Comme si les heures n'existaient plus / Sinon pour le plaisir des seules horloges

Bien sûr, la nature est omniprésente (rappelons que le prétexte est une promenade autour de l'étang) et elle renvoie à notre incomplétude :

Après les pluies orageuses
Les arbres ont gonflé leur voilure

On se disait qu'ils réagissent mieux
Que nous aux éclats des intempéries

Leur faconde interpelle le ciel
Et la confiance demeure leur viatique

Nous nous avons les bras coupés
Comme par une ombre nostalgique

 J'aimerais conclure par ces trois vers qui, à mon sens, reflètent l'esprit du livre :

Peut-être ne faut-il plus rien dire
Ne rien penser ne rien écrire

Simplement respirer respirer

Présentation de l’auteur




Habib Tengour, Consolatio

Le recueil de Habib Tengour commence par une citation de Francis Ponge : « O Table, ma console et ma consolatrice, pourquoi, table, aujourd’hui me deviens-tu urgente ? » La table du poète, même « foutoir », devient dans la rue « Uhlandstrasse (…) un bureau de ministre où consolider ton imaginaire » Est-il étonnant que le poète chez qui l’exil est un thème récurrent nomme dès le début de son livre une rue de Berlib, où il se trouve alors en résidence d’écriture ?

Est-ce un hasard s’il mentionne à la fin du poème d’ouverture les noms des différentes villes où il l’a écrit, ainsi que des dates ? Habib Tengour esquisse d’emblée les contours d’une carte de l’exil et de l’errance. Si vaste soit son bureau de ministre à Berlib, il demeure l’espace restreint et délimité qu’il dédie à son écriture, au-delà de son perpétuel mouvement entre les lieux. Sa table est console et consolatrice, comme l’écriture est quête de réparation et de guérison symbolique.

Consolatio est le titre de ce recueil bilingue français-anglais, publié entre deux langues et deux pays, comme un surplus de sens accordé à des poèmes, nés eux-mêmes d’un entredeux.  Il y est question d’écriture, mystérieuse plongée à l’intérieur de la langue où le poète est à l’affût de mots que les contraintes, oulipiennes ou pas, excellent parfois à faire surgir, nous dit-il.

Et le chant de se faire « hymne pour mémoire », de désigner comme inséparables, l’individuel et le collectif, la traversée de l’un et la marche de l’Histoire. Le poète convoque le souvenir de l’Iliade et de l’Odyssée, épopées qui lui sont chères et dont il précise qu’elles sont « ininterrompues », inscrivant son errance dans leur sillage. Que sont errance, exode et exil ? Ils se transmettent, comme le chemin d’Ulysse, avec ce qui déborde d’une génération à l’autre, par-delà le mutisme ou la douleur restée plainte, sans verbalisation. Blessure pour laquelle on cherche un nom, la migration inflige une amputation de soi. Elle impose aussi de vivre avec la distance, de se soumettre au rythme des départs et des retours, à la cruauté froide des formulaires à remplir.

Habib Tengour, Consolatio, poèmes traduits en anglais par Will Harris et Delaina Haslam, édition bilingue français-anglais, World Poet Series, Poetry Translation Centre, 66 pages, 9 £   www.poetrytranslation.org,  

Où trouver son trésor, sinon dans la mémoire, dans la trace, celle que transmet l’institutrice de Yacine,  « Merveilleusement, / Comme la huppe de la reine de Saba dans son envol » ? Le monde est rempli de gares désaffectées et de signes à déchiffrer, par la grâce de la connaissance. Devenues musées, elles sont traversées d’ombres et d’histoires que croisent leurs visiteurs. Anciens lieux de souffrance, le passé qui s’y entasse s’offre à l’élucidation. Il est aussi rempli de la clameur d’« armées aguerries » et du « cri » de la résistance.

Dans l’écriture, parfois survient, comme de nulle part, ce qu’on ne connaissait pas, ce qu’on avait oublié. Ainsi ce « râle dans les grottes du Dahra/ au moment où tu traverses le quai de la gare », entaille gravée dans la chair par l’une de ces tragédies de l’Histoire que l’on porte au fond de la nuit de soi et qui ne guériront pas. Pas plus que « Les quais encombrés des fantômes d’Octobre » ne se dépeupleront de leurs morts. Le poème les rend au plein jour, là où on ne les attendait plus, sans qu’ils ne se soient jamais absentés vraiment.

Habib Tengour transcende dans son évocation de l’Histoire et de l’exil ce qui ne serait que rengaine. Il ancre ses poèmes dans les territoires d’une langue incarnée et sans complaisance. Matière défaite de ce qui relèverait d’une simple impression, pour garder et fixer, tel le métal, lui qui brûle lorsqu’il entre en fusion. « Ici, / La nuit n’a pas de fin / Ni le froid / L’hiver dure plus que de saison », écrit-il, avant de préciser : « Mourir, / Pas question / Non/ Il n’en est pas question ». Car les contours du bureau-console du poète sont garants de ces mots, puisés jusqu’aux tréfonds de l’impensé de soi-même et de ce qui résiste à l’oubli. Comme l’écriture demeure une contrée pour tenter de démentir l’exil.

Il faut souligner le beau travail des traducteurs Will Harris et Delaina Haslam, qui ont accompagné ce livre d’une belle et solide introduction. Ce recueil paru en édition bilingue est une avant-première, composée d’extraits d’un ensemble de poèmes à paraître en France.

Présentation de l’auteur

Habib Tengour est né en Algérie à Mostaganem en 1947. Poète, écrivain et anthropologue.

En 1959, il arrive en France avec son père, militant nationaliste avant 1954 qui a quitté l'Algérie pour échapper aux persécutions policières.

Il poursuit ses études à Paris et, après avoir obtenu une licence de sociologie, rentre en Algérie et enseigne à l'université de Constantine. Il partage depuis son temps entre l'Algérie et la France, ses activités universitaires et le travail littéraire.

Bibliographie

Poèmes

  • Tapapakitaques, la poésie-île, P.J. Oswald, Paris, 1976.
  • La Nacre à l'âme, couverture et trois dessins de Khadda, Éditions de l'Orycte, Sigean, 1981.
  • L'Arc et la cicatrice, Entreprise Nationale du Livre, Alger, 1983 (78 p.); Éditions de la différence, 2006 (ISBN 2-7291-1594-3).
  • Schistes de Tahmad II, couverture et quatre dessins d'Abdallah Benanteur, Éditions de l'Orycte, Paris, 1983.
  • Ce Tatar-là 2, Éditions Dana, 1999 (exemplaires de tête accompagnés d'une gravure d'Abdallah Benanteur) (ISBN 2-911492-21-8).
  • Épreuve 2, Dana, Rennes, 2002 (ISBN 2-911492-32-3).
  • États de chose, suivi de Fatras et La sandale d'Empédocle (témoignages 1991-1994), La rumeur des âges, La Rochelle, 2003.
  • Gravité de l'ange, Éditions La Différence, Paris, 2004 (ISBN 2-7291-1513-7)

Récits

  • Le Vieux de la Montagne, relation, 1977-1981, Sindbad, Paris, 1983 (118 p) (ISBN 2-7274-0081-0).
  • Sultan Galièv ou La rupture des stocks, Cahiers, 1972-1977, CRIDSSH, Oran, 1983; Sindbad, Paris, 1985 (134 p.) (ISBN 2-7274-0115-9).
  • L'Épreuve de l'arc, Séances 1982-1989, Sindbad, Paris, 1990 (246 p.) (ISBN 2-7274-0184-1).
  • Gens de Mosta, Moments 1990-1994, Sindbad, Paris, et Actes Sud, Arles, 1997 [Prix ADELF 1997] (ISBN 2-7427-1063-9)
  • Le Poisson de Moïse, Fiction 1994-2001, dessin de couverture de Abdallah Benanteur, Edif 2000, Alger, et Paris-Méditerranée, Paris, 2001 (264 p.) (ISBN 2-8427-2129-2)
  • Ce Tatar-là, Éditions Dana, Paris, 2002 (ISBN 2-9114-9221-8)

Théâtre

  • Traverser, avec un dessin d'Abdallah Benanteur, La rumeur des âges, La Rochelle, 2002 (ISBN 2-8432-7065-0) [Mise en scène de Alain Rais, Théâtre du Lucernaire].

Essais

  • L'Algérie et ses populations, en collaboration avec Jean-Pierre Durand, éditions Complexe, Bruxelles, 1982 (ISBN 2-87027-095-X).
  • Spatialités maghrébine traditionnelles : étude d'un cas, les Beni-Zéroual, thèse de troisième cycle, Paris, 1985.
  • Retraite (témoignages), photographies d'Olivier de Sépibus, texte de Habib Tengour, traduction vers l'arabe par Saïd Djabelkheir et Esma Hind Tengour, Éditions Le Bec en l'Air, Manosque, 2004 (ISBN 2-9516-5959-8).
  • Dans le soulèvement, Algérie et retours, Éditions de la Différence, 2012.

Anthologies

  • Anthologie de la littérature algérienne (1950-1987), introduction, choix, notices et commentaires de Charles Bonn, Le Livre de Poche, Paris, 1990 (ISBN 2-253-05309-0)
  • Cinq poètes algériens pour aujourd'hui, Jean Sénac, Tahar Djaout, Abdelmadjid Kaouah, Habib Tengour, Hamid Tibouchi, Poésie/première, n° 26, Editions Editinter, Soisy-sur Seine, juillet-octobre 2003 (ISBN 2-915228-07-8).
  • Des Chèvres noires dans un champ de neige ? 30 poètes et 4 peintres algériens, Bacchanales n°32, Saint-Martin-d'Hères, Maison de la poésie Rhône-Alpes - Paris, Marsa éditions, 2003 ; Des chèvres noires dans un champ de neige ? (Anthologie de la poésie algérienne contemporaine), édition enrichie, Bacchanales, n° 52, Saint-Martin-d'Hères, Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2014
  • Ali El Hadj Tahar, Encyclopédie de la poésie algérienne de langue française, 1930-2008 (en deux tomes), Alger, Éditions Dalimen, 2009, 956 pages (ISBN 978-9961-759-79-0)
  • Quand l'amandier refleurira, anthologie de poètes Algériens de langue française établie par Samira Negrouche, éditions de l'Amandier, Paris, 2012

Poèmes choisis

Autres lectures

Habib Tengour, Consolatio

Le recueil de Habib Tengour commence par une citation de Francis Ponge : « O Table, ma console et ma consolatrice, pourquoi, table, aujourd’hui me deviens-tu urgente ? » La table du poète, [...]




Marie Alloy, Ciel de pierre

Le poème/ n’est pas un récit/ mais le temps d’un passage

que le poème de l’aube t’apporte ma dédicace

En cette antithèse du titre, la légèreté de l’espérance et la pesanteur du chagrin.

Cinq parties composent ce recueil : Approche du corps, ciel de pierre qui a donné son titre au recueil, cécité de la lumière, l’ossature de la vie, la durée du silence.

Dès le premier poème est évoqué le moment de la séparation, quand approche la mort. La poète est sœur et accompagne son frère, elle perçoit ce qui se joue au plus intime alors que « le corps n’a plus ni faim, ni soif/ seulement faim d’amour à l’heure de l’acceptation/ où tu consens à perdre sans recevoir »

Se tenir là, dans le silence, à l’écoute pour traduire ce moment de douleur mais aussi d’espérance, car celui qui part n’est-il pas en train de naître, de renaître ?

frère ton désert n’est peut-être/  qu’un commencement/ tu es né le premier

Se tenir en cette fraternité, à côté de ce frère  que nous regardons et qui nous regarde. Marie Alloy est poète et elle est aussi peintre, elle sait que la peinture nous regarde aussi sûrement que nous la regardons et que  les couleurs délivrent comme les mots.

Voici la couleur/ qui blanchit dans l’absence/ se terre dans la mort/ explose dans l’amour/ délivre/ le frère 

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€.

Le temps de la mort est un temps sacré, un temps béni, un temps de mystère et cet oxymore pour le traduire : «  tu es entré dans une nuit de lumière. »

Le recueil est construit sur l’antithèse, figure de style qui illustre parfaitement ce paradoxe, vie-mort, présence-absence. Mourir, c’est entrer en «  une nuit de lumière », la prière même ne pouvant élucider cette énigme, mais l’espérance pour l’accompagner.

 La poète témoigne que la vie et l’amour sont plus forts que la mort, là où a été l’amour tout se prolonge.

Nous ne lèverons pas le secret/ mais nous lui donnerons à boire/ la mort serait une arche où nous recueillir/ un lieu de pardon et de résurrection. 

 Alors qu’un être aimé disparaît, la poète interroge sur ce qu’est la création, cette source de vie qui permet peut-être à l’artiste «  d’exaucer ce qui n’a pu devenir. » L’œuvre  est souvent habitée de manque, d’absence ? « Nous voilà/ au bord de toi/ la vie en nous/ pour habiter ton absence. » Au sein même de la douleur, la consolation, celle la création littéraire et artistique quand elle naît de la contemplation, il arrive que parfois la lumière de l’instant ouvre le ciel, alors la mort est délivrance :

Souvenez-vous/ quand il est sorti de lui-même/ du fond de son désespoir/il a retrouvé la quiétude. 

Pour la poète aussi la quiétude, ses poèmes sont de lumineuses méditations sur la vie et la mort quand tout se mesure à l’aune du cœur.

Les mots et les couleurs sur la page blanche du linceul. Les mots pour se souvenir de la joie partagée, se souvenir de l’émerveillement et du temps de l’enfance et de la fraternité.

En ce recueil, l’ombre de la mort et la lumière de la fraternité ; entre fraternité et solitude, entre absence et présence, la vie à partager, la vie pour aimer jusqu’au bout,  pour accepter et pouvoir à l’ultime moment tout donner et se donner soi-même : «  tu as fini par lâcher prise/ pour tout donner. »

La vie se donne jusqu’à l’ultime moment, désarmés que nous sommes devant ce mystère, il nous reste la prière et la bénédiction et les poèmes pour panser la blessure des mots retenus.  

Marie Alloy nous offre une poésie lumineuse et apaisante, à la lumière de l’Espérance dans «  la bonté d’un sourire ».

La lignée se poursuit
La voix toujours se tient droite
Le temps redevient musicien
L’enfoui refleurit

……………….

Ce que tu éprouves tu l’écris
sur la toile avec les couleurs intarissables
de ce qui résiste à l’immuable perte
et tu sais combien la lumière même

est fraternelle.

Présentation de l’auteur

Marie Alloy

Marie Alloy, née à Hénin-Beaumont le 2 juillet 1951, est peintre, graveur et éditeur. Elle est également l'auteur de plusieurs ouvrages ainsi que de textes publiés dans des revues.

Iris Cushing