Pénétr­er par mégarde dans l’œuvre poé­tique d’Esther Teller­mann peut présen­ter un risque con­jugué à l’instance d’une vio­la­tion « non autorisée » de l’ensemble des procédés qui habitent cette œuvre rare et pour le moins déter­minée. Née le 28 juin 1947 à Paris, nor­mali­enne, agrégée de let­tres, mais égale­ment psy­ch­an­a­lyste, pro­fes­sion qui n’a rien d’anodin ; auteur d’une trentaine d’ouvrages, Grand Prix de poésie de l’Académie Française en 1996, et Prix Max Jacob en 2016 – au-delà de l’aspect pure­ment biographique, dont la pudeur s’avère cer­taine, il y a chez elle, une com­plex­ité de tous les instants dont le lan­gage est en quelque sorte le soubasse­ment intime.

Une intim­ité inavouée cela va de soi, presque refoulée dans les pro­fondeurs de l’indicible comme si la vie de l’auteur avait imprimé par inad­ver­tance, une fron­tière entre ce qui peut être dit, et ce qui jamais ne peut l’être ; à défaut d’une con­fronta­tion pro­fonde entre le MOI de la réal­ité quo­ti­di­enne (au fil des années) et l’expérience d’une défla­gra­tion intérieure qui en con­stituerait l’ossature, cepen­dant tue.  Et à con­di­tion toute­fois que cette défla­gra­tion soit à un moment don­né par­tielle­ment révélée et que l’ossature elle-même con­duise à l’édification d’un lan­gage nou­veau au sein d’une sphère cog­ni­tive plus per­cep­ti­ble. Certes en lisant Esther Teller­mann, on songe sou­vent à l’empreinte non dis­simulée d’André Du Bouchet, ou de Paul Celan. Ver­ti­cal­ité struc­turelle autant qu’économie des mots qui n’ont rien ici de par­al­lèle, plutôt écrire que la ver­ti­cal­ité même, la pré­ci­sion des ter­mes, ren­voient à une essence d’ordre sym­bol­ique jux­ta­posant des épisodes dis­tincts d’une mémoire se cher­chant au-delà du fac­tice ou de l’artificiel.

Esther Teller­mann, Sous votre nom, 256 pages, 
18 euros, Edi­tions Flam­mar­i­on, 2015.

Un mot encore
fut notre temps
et nous étions
pour­tant les écorces
au-dessus et en
      dessous.
Dans les métamorphoses
et les césures
   à   rebours
des peu­ples muets
inscrivions
    dans les craies
le rythme des
    roy­aumes.
Aujourd’hui vint
Un son de cordes
Sur les 3 univers.
Der­rière tes doigts
je vis monter
    la fugue
valses  lentes
transfigurent
     la douleur.

(Sous votre nom. Edi­tions Flam­mar­i­on. 2015)   

 

Et de ce point de vue, et c’est là tout l’intérêt de cette poésie qui n’a rien de didac­tique ; ses aspects orig­inels, dont il faut là encore aller chercher le sens, relève à bien des égards de ce que je qual­i­fierais d’érosion men­tale. Ero­sion mémorielle, mais aus­si éro­sion séman­tique dont les con­tours lin­guis­tiques définis­sent une toute autre appréhen­sion du SUJET, vécu comme un ajout sup­plé­men­taire à la quête. Le sujet en effet n’est pas la quête elle-même, il n’en est que le com­plé­ment indi­rect qui s’est per­du quelque part dans la mémoire du silence, que l’auteur ne cesse de malmen­er au fur et à mesure de son avancée dans sa pro­pre obscu­rité. Le rythme des roy­aumes devient ain­si une échap­pa­toire à l’informulé où le temps s’est arrêté au sein d’une con­trée pas­sagère. Les épo­ques, ain­si, se suc­cè­dent-elles aux pris­es avec (sous) le joug du lan­gage for­cé – raboté – et qui n’est pas ici un sim­ple exer­ci­ce con­ven­tion­nel, mais plus encore – affairant au rythme des néces­sités – dès lors que « sous le nom » puisse appa­raitre un « autre nom » qui ne soit pas pré­cisé­ment celui de l’écrivant. Peut-on alors par­ler de néga­tion du sujet ? Certes non ! Le sujet demeure bien au coeur du débat, comme une ultime con­di­tion, où bien que L’OBJET de la quête, insuff­isam­ment pro­mu con­duise à faire sur­gir une sim­ple métaphore, parabole syn­tax­ique de l’inconscient « vain­cu » (désha­bil­lé) à force de patience et de souf­france.  Il n’est pas cer­tain cepen­dant que l’auteur au tra­vers ses nom­breux ouvrages ait souhaité pren­dre un risque sup­plé­men­taire au –jeu d’écriture – en jouant sur des vari­a­tions déjà con­nues (ver­ti­cal­ité, hor­i­zon­tal­ité) mais plus juste­ment en intimisant – le jeu des pro­fondeurs -, à la manière d’un « coup de dé » dont les voy­ages seraient le seul récep­ta­cle avoué. Fuir alors ? Une fois de plus restons pru­dent sur le sens à don­ner à la presque évi­dence, car finale­ment elle n’en est pas une. Ce qui est don­né à lire, n’est pas for­cé­ment ce qu’il faut com­pren­dre d’emblée.  Il faut aller chercher ailleurs, dans l’ailleurs insa­tiable, une pen­sée plus souter­raine en phase avec ses mul­ti­ples réal­ités.   A cet égard Freud reste impuis­sant, il n’est pas le meilleur recours à l’explication des schèmes exis­tants et volon­taire­ment vis­i­bles, ceux-là ne lui ressem­blent pas. Lacan peut-être ?

 

 

Dans l’épaisseur qui rejoint
        le trait enfoui
longtemps tu fis
sur­gir du lieu
       grand ouvert
espace      entre
la syl­labe  défont
les brûlures de
la chaux       coulées tout à coup chassent
l’aigu de la
parole      en amont
de l’érosion. 

 

Esther Teller­mann, Corps rassem­blé, 128 pages, 21 euros, Edi­tions Unes, 2020.

Et puis plus loin encore, entre ouver­ture au monde et sur­gisse­ment de l’instant, l‘altérité en pro­fondeur regag­nant le vide, tout en comblant les marges d’un trop plein brûlant – l’espace n’y est pour rien ; c’est la syl­labe qui com­mande à la «  ré-flex­ion » (réfec­tion), comblant les lim­ites en amont ou bien encore au-delà des fron­tières ver­bales, il existe de fait, de nom­breuses pistes à suiv­re et à explor­er qui ne soient pas seule­ment « le regard de l’habitude », mais aus­si et plus cer­taine­ment la ten­ta­tive de sor­tir de l’interrogation abyssale – celle là même qui ne dit plus rien, hormis la han­tise de son émer­gence et de sa vacuité dans le règne de l’humain. Et toute la dif­fi­culté con­siste alors pour le lecteur patient, de trou­ver un pont viable, entre « ce qui EST, et ce qu’il y PARAIT » et ce sans se brûler pré­cisé­ment les ailes : La chaux          coulées tout à coup… comme un ultime rem­part per­cep­ti­ble entré le dit et le non-dit fécond.

Voix        voix
dans la marge qui
se dérobe
aura sur
        je ne respire tu
        soulignes
        l’écorchure
glac­i­ers entre les matières confondues
                             un même mot noyé
dans la couleur
qui se disperse
        chaque fois plus

        retenue 

(Car­nets à bruire. Europe. Juin-Juil­let 2011. n° 986–987. Edi­tions La Let­tre volée, 2014)

 

Esther Teller­mann, Car­nets à Bruire, 104 pages, 17 euros, La Let­tre volée, 2014.

D’ailleurs, dans son dernier ouvrage inti­t­ulé « Corps rassem­blé », au sin­guli­er, Esther Teller­mann ren­tre en quelque sorte dans le vif du sujet, mais cette-fois au tra­vers de l’œuvre de Claude Garache, artiste-pein­tre, né le 20 jan­vi­er 1930 à Paris, et où il fréquen­ta les ate­liers de Fer­nand Léger et André Lhote avant de devenir ami avec Alber­ti Gia­comet­ti qui rap­pelons-le était proche d’André Du Bouchet. Aus­si il n’est pas inno­cent, que la poétesse se soit penchée sur cette œuvre plas­tique au « pou­voir cer­tain » » comme l’écrira Raoul Ubac. « Corps rouges, estom­pés, rap­pelant la couleur du sang – comme un suaire inachevé, tou­jours en exten­sion. Féminité hachée et tou­jours en trompe l’œil – l’empreinte des corps, mal­menés, tor­turés ». On imag­ine alors qu’Esther Teller­mann n’ait guère eu de dif­fi­culté à s’immerger inté­grale­ment au sein de cette plas­tic­ité peu com­mune. Car si les images jamais ne rem­pla­cent vrai­ment les mots, on peut sup­pos­er qu’il existe un apport prof­itable à ces deux dis­ci­plines (art et poésie), sans que l’une ou l’autre ne soit oblitérée dans leur sub­stance même, comme en témoigne le style util­isé par l’auteur. Un long poème qui n’en finit pas de se mou­voir à l’intérieur et à l’extérieur de lui-même, sans cesse se cher­chant et sans cesse se fuyant, mais plus encore (se) marte­lant de manière ellip­tique, « dans un grand espace blanc » où les lim­ites ne sont pas encore con­nues, invi­tant à la fugue silen­cieuse et au temps ren­ver­sé – en chute libre – « Il est impos­si­ble de percer cer­tains secrets mal­gré un nom­bre incal­cu­la­ble d’enquêtes, on est sim­ple­ment frap­pé par l’étroitesse des circonstances. »

 

Puis je revins
   dans le cadre
   vous laisse
         peindre
         un présent
cor­rompu par
l’odeur des aisselles
des sueurs âcres
Ariane
j’avais rapporté
          ta douleur
          et ton poids 

 

mm

Jean-Luc Favre-Reymond

Jean-Luc Favre-Rey­mond est né le 19 octo­bre 1963 en Savoie. Il pub­lie son pre­mier recueil de poésie à l’âge de 18 ans à compte d’auteur, qui sera salué par Jean Guirec, Michel Décaudin, et Jean Rous­selot qui devien­dra naturelle­ment son par­rain lit­téraire auprès de la Société des Gens de Let­tres de France. Il com­mence dès 1981, à pub­li­er dans de nom­breuses revues de qual­ité, Coup de soleil, Paroles d’Aube, Artère etc. Il est alors dis­tin­gué à deux repris­es par l’Académie du Disque de Poésie, fondée par le poète Paul Cha­baneix. Il ren­con­tre égale­ment à cette époque, le cou­turi­er Pierre Cardin, grâce à une série de poèmes pub­liés dans la revue Artère, con­sacrés au sculp­teur Carlisky, qui mar­quera pro­fondé­ment sa car­rière. Il se fait aus­si con­naître par la valeur de ses engage­ments, notam­ment auprès de l’Observatoire de l’Extrémisme dirigé par le jour­nal­iste Jean-Philippe Moinet. Bruno Durocher, édi­tions Car­ac­tères devient son pre­mier édi­teur en 1991, chez lequel il pub­lie cinq recueils de poésie, salués par André du Bouchet, Claude Roy, Chris­t­ian Bobin, Jacque­line Ris­set, Bernard Noël, Robert Mal­let etc. Ancien col­lab­o­ra­teur du Cen­tre de Recherche Imag­i­naire et Créa­tion de l’université de Savoie (1987–1999) sous la direc­tion du pro­fesseur Jean Bur­gos où il dirige un ate­lier de recherche sur la poésie con­tem­po­raine. En 1997, il fonde la col­lec­tion les Let­tres du Temps, chez l’éditeur Jean-Pierre Huguet implan­té dans la Loire dans laque­lle il pub­lie entre autres, Jean Orizet, Robert André, Sylvestre Clanci­er, Jacques Ancet, Claude Mourthé etc. En 1998, pub­li­ca­tion d’un ouvrage inti­t­ulé « L’Espace Livresque » chez Jean-Pierre Huguet qui est désor­mais son édi­teur offi­ciel, qui sera unanime­ment salué par les plus grands poètes et uni­ver­si­taires con­tem­po­rains et qui donne encore lieu à de nom­breuses études uni­ver­si­taires en rai­son de sa nova­tion. Il a entretenu une cor­re­spon­dance avec Anna Marly, créa­trice et inter­prète du « Chants des par­ti­sans » qui lui a rétrocédé les droits de repro­duc­tion et de pub­li­ca­tion pour la France de son unique ouvrage inti­t­ulé « Mes­si­dor » Tré­sori­er hon­o­raire du PEN CLUB français. Col­lab­o­ra­teur ponctuel dans de nom­breux jour­naux et mag­a­zines, avec des cen­taines d’articles et d’émissions radio­phoniques. Actuelle­ment mem­bre du Con­seil Nation­al de l’Education Européenne (AEDE/France), Secré­taire général du Grand Prix de la Radiod­if­fu­sion Française. Chercheur Asso­cié auprès du Cen­tre d’Etudes Supérieures de la Lit­téra­ture. Col­lab­o­ra­teur de cab­i­net au Con­seil Départe­men­tal de la Savoie. Auteur à ce jour de plus d’une trentaine d’ouvrages. Traduit en huit langues. Prix Inter­na­tion­al pour la Paix 2002