Erwann Rougé, L’enclos du vent 

Par |2021-10-06T20:41:06+02:00 6 octobre 2021|Catégories : Erwann Rougé|

L’enclos du vent réu­nit des textes d’Erwann Rougé et des pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let. Il paraît aux édi­tions Isabelle Sauvage dans la belle col­lec­tion Lig­a­tures qui pro­pose la ren­con­tre entre le poème « ten­ta­tive d’engendrement d’images » et la pho­togra­phie « geste d’écriture ».

Le livre, avec ses pages emboitées dans le large repli de la cou­ver­ture, nous invite, avant même d’en décou­vrir les pre­mières images, les pre­miers mots, à entr­er dans l’intimité du poème. Ce sim­ple geste d’écarter les pans de la cou­ver­ture par­ticipe des impres­sions de lec­ture. Nous fran­chissons alors un frag­ile pas­sage révélant un paysage brumeux, à l’aube ou à la nuit tombante, une nature à la fois proche, intime et mys­térieuse comme le serait la scène d’ouverture d’un con­te encore dans son état brut.

 

ce que l’on entend dans la résine
ce qui fend le lai­teux de la brume

 le vent ne l’écrit pas

défait tout ce qu’on sait
de la chevelure des ronces

 lèche la fraicheur d’une fêlure
dans les veines

 la trans­parence d’orage plus proche
à la lisière du bois

l’oiseau y enfouit son bec

 

Les poèmes se suiv­ent sans porter de titre, sans sec­tions claire­ment inscrites mais pour­suiv­ant un chemin que l’on devine au fil du texte et des mod­u­la­tions des pho­togra­phies : l’entrée en forêt, l’apparition du corps, le lit­toral seront cer­taines de ces étapes…  Mais sans doute s’agit-il ici d’un seul poème offrant, au fil des pages, ses pro­pres variations.

 

De forme brève, le poème donc, prend sa res­pi­ra­tion dans une écri­t­ure ramassée, presque secrète. Une parole en bal­anci­er. Par petites touch­es, à la pointe sèche, le texte cherche à éprou­ver une cer­taine forme d’équilibre qui, comme le mou­ve­ment de la marche, ne prend sens que dans la suc­ces­sion de chutes évitées, entre ombre et clarté, ruine et envol…

Les pages, sec­tions du poème, agis­sent non comme des haltes, des points de vue suc­ces­sifs qui arrêteraient un instant le marcheur dans la con­tem­pla­tion d’un paysage mais bien davan­tage comme l’enchaînement lent et médi­tatif de ses pas, le regard sai­sis­sant au pas­sage les infimes change­ments du monde qui s’ouvre à lui. Qui s’ouvre à nous.

 

Erwan Rougé, L’En­c­los du vent, Pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let, Edi­tions Isabelle Sauvage, 2017, 60 pages, 18 €.

à ce moment-là
peut-être – ne faut-il que marcher

pass­er le rien flottant
le lavis d’aube

ne faut-il que l’absence

la lec­ture des vanneaux
pour dis­siper le doute

le vent se coude
à la pesan­teur d’une ombre

et l’excès de ciel
dans la gorge est tou­jours là

 

Les pho­togra­phies au lavis gris ou à la san­guine de Mag­a­li Bal­let accom­pa­g­nent ce chem­ine­ment, lui donne lieu d’être. Celles en noir et blanc, ou aux couleurs à peine sug­gérées, qui ouvrent et refer­ment le livre, évo­quent des sen­tiers non bal­isés, cou­verts par les branch­es qui se rejoignent, for­mant trouée entre les haies. On y croise quelques arbres soli­taires, de mod­estes éten­dus d’eau, riv­ière, étang agis­sant comme un miroir dont le reflet serait étrange­ment moins flou que l’original.

 

Paysages incer­tains, lan­des, sous-bois, sen­tiers dans les fougères, océan… La Bre­tagne sem­ble bien présente, des Chaos gran­i­tiques de la forêt d’Huelgoat au sen­tier des douaniers longeant la côte. Rap­pelons qu’Erwann Rougé est né en Bre­tagne et que l’éditeur est instal­lé depuis plusieurs années à Plounéour-Menez, dans les Monts d’Arrée.

 

tenace
la marée monte jusqu’à la nuque

là-bas   le vent tient une plume
entre deux eaux

pour nous nommer
tenir l’air – touch­er l’aile

 cette com­mo­tion d’aimer

 à coup de bec
ou presque

 

Mais le poème ne cherche ni à décrire la nature ni à ren­dre compte des impres­sions per­son­nelles qu’évoqueraient le paysage. C’est bien autre chose, de plus urgent, de plus limpi­de, qui se joue ici. Il s’agit, par le poème “à l’affût de l’intime”, d’être là, présent, au monde.

 

les yeux devenus monde
le ciel bascule

le bleu décide
de pass­er de l’air à l’eau

tout ça dans un regard

l’insolite lumière
dépose l’empreinte

 là où le givre
s’est embrasé

 

Quelque chose dans ce livre révèle égale­ment une étrange absence. L’humain, comme le poète lui-même, sem­ble par­fois s’être retiré. Un retrait peut-être néces­saire pour armer sa véri­ta­ble présence, aigu­is­er son écoute. Puis, au long du poème, cette absence-présence prend corps. Le poème dit “nous” et les pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let, prenant des teintes rouge brulé, se font organiques, sen­suelles, presque cru­elles. Les plis secrets d’un corps, la ligne des lèvres, d’un pied nu, d’une main, de doigts qui effleurent, dessi­nent une danse char­nelle et lente, une choré­gra­phie en flammes.

 

le verbe de l’œil n’oublie pas

la part de l’ange entre les mots
qu’on sup­porte mal d’entendre

le poème brûle      et brûle encore
l’aveu                   le tumulte intime
la cica­trice d’une absence

 cela monte avec le vent
cela se donne lentement

 

Mais revenons au titre et à son image para­doxale. Com­ment peut-on enclore le vent ? Quel vent ? Par quel enclos ?

Du vent, “ligneur du temps”, il est bien-sûr ici ques­tion et avec lui des autres élé­ments : l’eau, la terre, le feu… Et des oiseaux. Nous en crois­erons quelques-uns. Ici, une pie, un peu plus loin, des van­neaux, une buse, un éper­vi­er, entre vol et piqué… Et le poème avance. Du souf­fle du vent, de son absence, du vol ou de l’affût des oiseaux, sem­blant tenir cette manière de saisir le réel, par­fois de manière très ser­rée, par­fois en vue plus plongeante, aérienne.

Et l’enclos ? Peut-être pour­rait-on évo­quer les Enc­los du Fin­istère qu’Erwann Rougé con­nait cer­taine­ment bien : autour de l’église, comme celle de Plounéour-Menez et de bien d’autres bourgs de la région, se resser­rent, à l’intérieur  d’un mur d’enceinte, un cal­vaire, un ossuaire et un ancien cimetière. Espace matérielle­ment clos mais spir­ituelle­ment ouvert.

Cet enc­los du vent pour­rait égale­ment être enten­du à la manière de Julien Gracq dans “Les eaux étroites” : un espace infin­i­ment délim­ité, une infime durée sans début ni fin, le temps d’une prom­e­nade, l’écoulement d’une journée, le pas­sage d’une vie… Au début de son réc­it, Julien Gracq écrit : « Ce qui con­sti­tu­ait d’abord pour moi, il me sem­ble, sa sin­gu­lar­ité, c’était que l’Erve, comme cer­tains fleuves fab­uleux de l’ancienne Afrique, n’avait ni source ni embouchure qu’on pût visiter. »

Il y a là peut-être une manière de lire ce beau recueil : un poème, comme une longue marche, des pre­mières heures du jour à la tombée de la nuit, le corps, l’esprit, le temps, la nature lente­ment s’unissant dans un même souf­fle, d’image en image, de paroles vécues en silences accordés…

Présentation de l’auteur

Erwann Rougé

Erwann Rougé est né en 1954 à Rennes. Sa poésie est tra­ver­sée par les paysages de Bre­tagne et la dis­per­sion de la parole dans l’e­space. Son écri­t­ure sus­pendue à une ten­sion de lumière et de chute tra­vaille la porosité des corps et du monde dans une ten­ta­tive de saisir les brefs pas­sages qui nous mènent, entre intim­ité et tra­ver­sées, les uns vers les autres. Out­re de nom­breux recueils de poèmes, il a aus­si tra­vail­lé avec de nom­breux artistes notam­ment François Dilass­er, Her­bert Hun­drich, Loïc Le Groumel­lec, Thier­ry Le Saëc, Mag­a­li Bal­let ou Yves Pic­quet. Le prix Georges Per­ros lui a été attribué en 2018 pour Le Per­dant. 

© Michel Durigneux.

  • Bibliographie

  • Proël­la, édi­tions Isabelle Sauvage, 2020
  • un reste de ciel (Pein­ture de Anne-Marie Don­aint-Bonave), Ate­lier de Ville­morge, 2018
  • L’en­c­los du vent (Pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let), édi­tions Isabelle Sauvage, 2017
  • Le per­dant, Unes, 2017 (Prix Georges Per­ros 2018)
  • Haut fail, Unes, 2014
  • Passerelle ; car­net de mer” L’Amouri­er, 2013
  • Qui sous le blanc se tait, Poten­tille, 2013
  • Lisières, livre d’artiste avec des pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let, édi­tions Les Mains, 2012
  • Sil­va, livre d’artiste avec une pho­togra­phie orig­i­nale de Mag­a­li Bal­let, édi­tions Remar­que, 2011
  • Breuil, éd. Al Man­ar avec des pein­tures de Marie Alloy, 2011
  • Le Pli de l’air, édi­tions Apogée, 2009
  • Inef­fa­ble vent, Édi­tions La canopée, gravures de François Dilass­er, 2008
  • Paul les oiseaux, Le Dé Bleu, 2005
  • Nous, qui n’ou­blie pas, La Let­tre voléee, 2005
  • Donc cela, Édi­tions l’Attentive, 2005
  • L’é­calure, Wig­wam édi­tions, 2004
  • Le blanc seul, séri­gra­phies d’Yves Pic­quet, Dou­ble cloche, 2004
  • Nour­rir le vent, mono­type de Thier­ry Le Saec, La Canopée, 2004
  • Bruisse­ment d’ou­bli, édi­tions Apogée, 2002
  • Ser­rer la cen­dre, Édi­tions Remar­que, illus­tra­tions de Thier­ry Le Saëc,
  • Dou­ve, Unes, 2000
  • Le som­meil d’un arbre, Céphéides, 2000
  • Pareil au fau­con, Blanc Silex, 1999
  • Le Buis­son soleil, Unes, 1998
  • Ô Moîra, Unes, 1997
  • Lèvres sans Voix, Unes, 1995
  • Pour si lents tes yeux, Aréa Livres de Alin Avi­la, 1994
  • Les forêts, Unes, 1992
  • Corneille, Unes 1986
  • Amour neige d’ou­bli, Cal­ligrammes, 1983
  • L’ou­bli, Cal­ligrammes, 1983

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Arnaud Bourven

Né en Bre­tagne en 1972, Arnaud Bour­ven vit aujourd’hui en Mayenne. Il a pub­lié plusieurs pla­que­ttes et recueils de poèmes : o « Phréa­tiques », édi­tions DLC – 2007 o « Grande sur­face», édi­tions DLC – 2008 o « Mar­nage suivi de Forêt tra­ver­sée », édi­tions RAZ – 2016 o « La haie / La cer­ca », édi­tions RAZ, col­lec­tion bilingue franco/mexicaine RAZ/MEX. Tra­duc­tion d’Elise Per­son – 2017 o « Forêt d’un seul arbre », édi­tions RAZ, col­lec­tion POV – 2018 Paru­tion en antholo­gies : o « Poème ultime recours / Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs », édi­tions Recours au Poème – 2015 o « Duos » 118 jeunes poètes de langue française né.e.s à par­tir du 1970, antholo­gie dirigée par Lydia Padel­lec. Bac­cha­nales n°59 – 2018 Expo­si­tions et livres d’artistes : o « Brest- Tra­jet », livre d’artiste du pein­tre André Jolivet aux édi­tions Volti­je – 2016 o « Réu­nir les riv­ières – Poèmes in situ » en duo avec l’artiste Elodie Lemer­le : — « L’art dans les jardins » Château-Gon­tier (53) – 2017 — « In situ », sur les berges de l’Erve à Saint-Pierre-sur-Erve (53) – 2017 Quelques poèmes, textes ou notes de lec­ture parus en revues, notam­ment dans Les Cosaques des fron­tières, Terre à ciel, Recours au Poème, Trac­tion-Bra­bant, Microbe, Dissonances…

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