Michel Diaz, Quelque part la lumière pleut, extraits

Par |2022-07-06T08:20:38+02:00 1 juillet 2022|Catégories : Michel Diaz, Poèmes|

il te reste à pass­er quelques matins rugueux, plus habités d’attente que le sont les songes des 
eaux esseulées qui por­tent la riv­ière, suiv­ant les courbes de leur pente calme avec, au bout, là-
bas, la pro­fondeur pen­sive de la mer

ici, à cette heure d’alcôves, tièdes encore des som­meils, le soleil est nu et trem­blant comme un 
enfant que l’on réveille, la vit­re froide à la fenêtre, le ciel en crue déjà par-dessus le noy­er de 
la cour, comme à portée de main

il règne des lueurs qui vien­nent se jeter dans le peu de mots qu’on prononce, décousus, 
indé­cis d’eux-mêmes, que rien du jour n’allume encore, hési­tant sur l’issue de leur voie 
incertaine

 

∗∗∗

céder, tenir, trop tôt, plus tard, et rien, peut-être, qui ne soit égal à ce qui croit le contrarier

tant appren­dre pour tant oubli­er, repren­dre chaque jour le nom que l’on habite, ne rien trahir 
ni de ce que l’avait semé de doutes ni de ces trem­blantes clartés, ces ras­antes lueurs au 
loin­tain des questions

il y a pour­tant quelque chose, qui demande encore à y être et brûle silen­cieux dans l’ombre,
qu’il délivre

mais qui cherche à se sou­venir de quels fruits tombés de la nuit peut se nour­rir ce qui 
pro­longe, dans l’espace clos de la pièce, au-dessus du café qui fume, le grand silence

indif­férent du monde

vivre demande de s’en empar­er, sans d’abord le com­pren­dre, avant que vis­ages et corps y 
repren­nent lèvres et voix, que le matin éveille d’autres lieux, que s’y
pour­suive le réc­it des êtres et des choses

∗∗∗

il te fau­dra pass­er ce jour où ne t’occupe plus la sig­ni­fi­ca­tion de toute chose sur quoi l’œil
arrête la pen­sée, où tu as appris à ne rien atten­dre qui ne soit frap­pé au sceau du pur 
éton­nement et de la plus sim­ple amitié
où incroy­able est de te sen­tir être, de te croire tou­jours vivant, réel et exis­tant, de devoir défier 
encore quelque chose du temps et du désor­dre tapageur du monde, et la néces­sité d’une
des­ti­na­tion qui divague d’une heure à l’autre qui annonce la suiv­ante, sans aucune trace où 
pos­er tes pas
mais suiv­ant l’unique fanal d’un matin retrou­vé, dans un désir poli à vif, la seule chose qui 
importe, sans même en con­naître l’objet

juste la soif d’un autre jour que tu dis­tinguerais comme un pays où habiter, où tu te sentirais 
chez toi, en exil enfin con­sen­ti, n’y aurais plus rien à pour­suiv­re que d’essayer à exis­ter plus 
sûre­ment, sans céder aux appels des som­bres nos­tal­gies, sous un ciel tout entier offert au vol 
des passereaux, ouvert à toutes les blessures de la terre et penché sur un soir que tu n’aurais
pas dû connaître

∗∗∗

il reste sous tes doigts l’éloignement des rêves, inex­orable­ment, la couleur des paroles 
per­dues, rien qu’un souf­fle de vent, à peine dev­iné, la pais­i­ble inquié­tude d’un nou­veau soir 
qui tombe, ce moment de soi-même où se rassem­blent tous nos âges

où il est tout aus­si incroy­able de croire que l’on est pas mort encore, de se croire soi-même 
l’illusion d’un autre ou une âme privée de son corps, la porte entre­bâil­lée pour le pas­sage de 
ces ombres, réu­nies au jardin pour pleur­er sur la soli­tude du vieux noy­er qui s’affaisse sur ses 
racines ou accom­pa­g­n­er la belle ago­nie d’un cerisi­er en fleurs

 

Présentation de l’auteur

Michel Diaz

Michel Diaz, né en Algérie, vit à Tours où il a enseigné la lit­téra­ture et l’art dra­ma­tique. Spé­cial­iste de l’œu­vre d’Arthur Adamov auquel il a con­sacré une thèse de doc­tor­at. Attiré très tôt par la poésie, il a surtout, d’abord, écrit pour le théâtre une douzaine de pièces dont quelques-unes ont été pub­liées (P.-J Oswald, J.-M. Place), représen­tées ou dif­fusées à la radio sur France-Cul­­ture et la R.T.B.F.

Il est aus­si l’au­teur, chez dif­férents édi­teurs (P.-J. Oswald, J. Hesse, Chr. Pirot, L’Ours Blanc, Céno­mane, Musi­mot, N & B, L’Amouri­er, Alcy­one), de cinq recueils de nou­velles, d’une douzaine de livres d’art (poèmes et pros­es poé­tiques) en col­lab­o­ra­tion avec des artistes, pein­tres ou pho­tographes, et de plusieurs ouvrages de poésie. Il a égale­ment con­tribué à de nom­breux livres d’artistes à édi­tion lim­itée et à la réal­i­sa­tion de “livres pau­vres”, à des­ti­na­tion de médiathèques, musées, ou col­lec­tions privées.

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