Dans la double volée du chant

à Paul Celan

 

Soleil de nuit
poin­tant le visage du feu,
l’histoire a brû­lé dans nos mains
l’ombre pas­sante de l’éclair,
sa lame étin­ce­lante déjoué
la mélan­co­lie muette des choses.

Sur la mar­gelle des orages, une étoile a sombré.

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Parmi les sables au jar­din de l’oubli,
de ta seule rai­son pour qu’un chant devienne
pro­mis à l’errance –
tu as jeté l’ancre et le pas,
de ta fuite entre les eaux, ta langue à venir
nour­ris­sant l’impatience du voyage.

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Tu as perpétué
l’ample déchi­rure de l’instant
où s’éveillent les sources, la cendre inachevée.

L’espace sai­si au vol d’une plus grande soif,
le rêve défunt s’est affranchi
du nombre qui l’habite.

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La musique des mots sou­mise à tes lèvres
a confon­du l’attente du poème
mul­ti­plié dans le lit du fleuve.

O nuit qui te dénombre exi­lé dans nos veines,
les grains du silence un à un affleurent
dans le sablier de la mer.

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À hauteur de mémoire

 

QUI PARLE EN TON NOM ?

La rose des tempêtes
a rete­nu le souffle des fon­taines agonisantes
ô paroles dra­pées de feu,
som­meil échoué sur le récif des heures.

Quand les nuits sans rivage ne se res­semblent plus,
j’écris le goût secret de ton sang
sur un der­nier car­ré de ciel.

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Murmure insai­sis­sable,
ton ombre muse­lée sous le chiffre des pierres
ber­ce­ra la rumeur nau­fra­gée des jours.

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Plus chan­geant que l’énigme,
l’oiseau des nuits amères aiguise
les cou­pe­rets du vent.

Ton rire a poi­gnar­dé les rives du fleuve,
muettes mai­sons où brûle le crime.

Sous la mor­sure de l’eau,
nage à contre-cou­rant l’histoire déracinée –
l’échafaud pousse à tes pieds
son front contre l’oubli.

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Tu vas nageant
au plus étroit pas­sage de l’exil.

Ton visage hori­zon ne cesse de grandir
où les col­lines penchent, le front contre le ciel
de ta langue – spräche aux racines d’est,
bruyante mémoire our­lée de sable.

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Au plus noir de l’avril

à Primo Levi

 

L’AVRIL EST SANS RAISON
au toit du ciel bitumé

Là-bas
une étoile brûle au cœur

où même le vent trépasse

les chambres de l’oubli
gardent l’empreinte des der­niers cris

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Mille feuilles envolées
aux branches des bouleaux

mille et mille fumées déclinent leurs prénoms
mille est un qui ne sait son destin
mille est une qui ne dit mot du destin

sans âge sera leur vie
sans nom sera leur nuit
au bout du temps le temps ne s’interrompt

pré­sent sans retour ni détour
sous la saillie du toit
plus que la mort dans la ramure des arbres

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Nulle autre ponc­tua­tion pour le dire
que le silence des ruines noires

Nul autre regard pour l’écrire
au bord même d’une seule image
qu’un cli­ché pris au vol de l’oubli

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Le vertige des pas

 

D’un geste
le lieu déte­nu au juger
dans la mou­vante lumière de l’instant
s’énonce le schib­bo­leth de la mémoire
sur la plaque sen­sible tel Minox
fixant l’indéchiffrable signe

l’homme péné­tra dans le maquis du bois
qui com­men­çait là devant le crématoire,
le bras droit le long du corps,
avec dans sa main,
d’assez loin pour que nul ne s’en aperçoive,
l’appareil trans­por­té dans un double fond”

unique témoin du com­man­do volant
sans visage ni paroles

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Il vit
pour que sur­vive un pre­mier cliché
à nul autre regard dévolu

ombres se mêlant contre le ciel
aux ombres des femmes
des­ti­nées à n’être rien
que mor­ceaux dénombrés
stück déjà nues dans l’oblique photo

visages d’ombres et de chair penchés
s’avançant jusqu’au bout de la ligne
où se forme l’ultime convoi
nuit de cendres à jamais sans repos

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Debout
dans le noir silence qui dérobe l’attente
cer­taines à l’écart de l’humaine figure
se livrent au ver­tige des pas
sur la terre nue fou­lée dans le jour sans trêve
où che­mine le désastre
jusqu’aux pro­fondes ramures du ciel

 

 

 

Alain Fabre-Catalan est pho­to­gra­phié par Roswitha Strüber.