> Alain Fabre-Catalan, Poésie, guerre et mémoire

Alain Fabre-Catalan, Poésie, guerre et mémoire

Par |2018-12-04T20:20:22+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Alain Fabre-Catalan, Poèmes|

 

Dans la double volée du chant

à Paul Celan

 

Soleil de nuit
poin­tant le visage du feu,
l’histoire a brû­lé dans nos mains
l’ombre pas­sante de l’éclair,
sa lame étin­ce­lante déjoué
la mélan­co­lie muette des choses.

Sur la mar­gelle des orages, une étoile a som­bré.

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Parmi les sables au jar­din de l’oubli,
de ta seule rai­son pour qu’un chant devienne
pro­mis à l’errance –
tu as jeté l’ancre et le pas,
de ta fuite entre les eaux, ta langue à venir
nour­ris­sant l’impatience du voyage.

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Tu as per­pé­tué
l’ample déchi­rure de l’instant
où s’éveillent les sources, la cendre inache­vée.

L’espace sai­si au vol d’une plus grande soif,
le rêve défunt s’est affran­chi
du nombre qui l’habite.

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La musique des mots sou­mise à tes lèvres
a confon­du l’attente du poème
mul­ti­plié dans le lit du fleuve.

O nuit qui te dénombre exi­lé dans nos veines,
les grains du silence un à un affleurent
dans le sablier de la mer.

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À hauteur de mémoire

 

QUI PARLE EN TON NOM ?

La rose des tem­pêtes
a rete­nu le souffle des fon­taines ago­ni­santes
ô paroles dra­pées de feu,
som­meil échoué sur le récif des heures.

Quand les nuits sans rivage ne se res­semblent plus,
j’écris le goût secret de ton sang
sur un der­nier car­ré de ciel.

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Murmure insai­sis­sable,
ton ombre muse­lée sous le chiffre des pierres
ber­ce­ra la rumeur nau­fra­gée des jours.

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Plus chan­geant que l’énigme,
l’oiseau des nuits amères aiguise
les cou­pe­rets du vent.

Ton rire a poi­gnar­dé les rives du fleuve,
muettes mai­sons où brûle le crime.

Sous la mor­sure de l’eau,
nage à contre-cou­rant l’histoire déra­ci­née –
l’échafaud pousse à tes pieds
son front contre l’oubli.

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Tu vas nageant
au plus étroit pas­sage de l’exil.

Ton visage hori­zon ne cesse de gran­dir
où les col­lines penchent, le front contre le ciel
de ta langue – spräche aux racines d’est,
bruyante mémoire our­lée de sable.

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Au plus noir de l’avril

à Primo Levi

 

L’AVRIL EST SANS RAISON
au toit du ciel bitu­mé

Là-bas
une étoile brûle au cœur

où même le vent tré­passe

les chambres de l’oubli
gardent l’empreinte des der­niers cris

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Mille feuilles envo­lées
aux branches des bou­leaux

mille et mille fumées déclinent leurs pré­noms
mille est un qui ne sait son des­tin
mille est une qui ne dit mot du des­tin

sans âge sera leur vie
sans nom sera leur nuit
au bout du temps le temps ne s’interrompt

pré­sent sans retour ni détour
sous la saillie du toit
plus que la mort dans la ramure des arbres

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Nulle autre ponc­tua­tion pour le dire
que le silence des ruines noires

Nul autre regard pour l’écrire
au bord même d’une seule image
qu’un cli­ché pris au vol de l’oubli

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Le vertige des pas

 

D’un geste
le lieu déte­nu au juger
dans la mou­vante lumière de l’instant
s’énonce le schib­bo­leth de la mémoire
sur la plaque sen­sible tel Minox
fixant l’indéchiffrable signe

l’homme péné­tra dans le maquis du bois
qui com­men­çait là devant le cré­ma­toire,
le bras droit le long du corps,
avec dans sa main,
d’assez loin pour que nul ne s’en aper­çoive,
l’appareil trans­por­té dans un double fond”

unique témoin du com­man­do volant
sans visage ni paroles

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Il vit
pour que sur­vive un pre­mier cli­ché
à nul autre regard dévo­lu

ombres se mêlant contre le ciel
aux ombres des femmes
des­ti­nées à n’être rien
que mor­ceaux dénom­brés
stück déjà nues dans l’oblique pho­to

visages d’ombres et de chair pen­chés
s’avançant jusqu’au bout de la ligne
où se forme l’ultime convoi
nuit de cendres à jamais sans repos

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Debout
dans le noir silence qui dérobe l’attente
cer­taines à l’écart de l’humaine figure
se livrent au ver­tige des pas
sur la terre nue fou­lée dans le jour sans trêve
où che­mine le désastre
jusqu’aux pro­fondes ramures du ciel

 

 

 

Alain Fabre-Catalan est pho­to­gra­phié par Roswitha Strüber.

 

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