> Bernard Hreglich ( 1943-1996 )

Bernard Hreglich ( 1943-1996 )

Par | 2018-02-23T23:28:59+00:00 29 mars 2013|Catégories : Essais|

 

Bernard Hreglich fut un poète sin­gu­lier qui, mal­gré la souf­france, la mala­die, sut faire triom­pher les pou­voirs de l'écriture, de la poé­sie. Il fut sur­tout un poète dis­cret qui ne cher­cha jamais à publier très tôt. C'est en 1977, alors qu'il a trente-quatre ans, que paraît Droit d'absence qui vaut à son auteur le prix Max Jacob. En 1986, il obtient le prix Jean Malrieu avec Maître visage. Déjà sa san­té s'est dégra­dée et la sclé­rose en plaques dont il est atteint l'immobilise peu à peu. Toutefois l'écriture consti­tue pour lui son seul recours, son unique moyen de sur­vie. Exigeant, Bernard Hreglich ne cesse de cor­ri­ger ses poèmes qu'il ne tient pas à livrer à la publi­ca­tion. Il est gra­ve­ment malade lorsqu'il adresse à Gallimard un manus­crit : Un ciel élé­men­taire, qui sera publié en 1994 et obtien­dra le prix Mallarmé. Malgré la souf­france, il se décide à pré­pa­rer un autre livre, ce sera Autant dire jamais qui sor­ti­ra chez le même édi­teur sans que son auteur ait eu la joie de le voir. Bernard Hreglich dis­pa­raît en août 1996. Grâce aux soins de son ami François de Boisseuil, les der­niers textes écrits en juin 1996, alors qu'il est hos­pi­ta­li­sé, seront publiés chez un édi­teur-impri­meur à l'enseigne des presses du ser­gent Fulbert à Cléry près d'Orléans. Plus rien d'autre n'a vu le jour depuis.

       Dès Droit d'absence s'affirme la maî­trise d'une écri­ture par­ti­cu­lière à l'écart des cou­rants à la mode. En par­tie com­po­sé de poèmes de jeu­nesse ( il avait une ving­taine d'années ), ce recueil met en place les pre­miers fon­de­ments de la quête intel­lec­tuelle et poé­tique de Bernard Hreglich. Certes, cette poé­sie peut décon­cer­ter : l'écriture concrète, élé­gante s'affirme par le goût pour les alliances inso­lites, pour les méta­phores par­fois énig­ma­tiques. Dans ce livre, Bernard Hreglich parle dis­crè­te­ment de lui et du monde, de notre monde sur lequel il n'entretient nulle illu­sion mais qu'il approuve sans rete­nue parce qu'il le sait source de poé­sie, lieu d'enracinement à par­tir duquel il s'interroge. Ce qu'il sou­ligne, c'est sa volon­té de prendre ses dis­tances avec son pas­sé parce que l'instant lui per­met de trans­for­mer la réa­li­té, de l'adapter au gré de son regard qui se méta­mor­phose par le biais des mots :

                   Au fil des ans je ne prends plus la peine

                   de revoir ce vieux film cri­blé de taches d'encre

qui est mon his­toire : tou­jours la même his­toire.

Ce que contemple Bernard Hreglich lui per­met de dres­ser un tableau dans lequel il sou­ligne la cruau­té d'un uni­vers fait par l'homme et dres­sé contre lui. Aussi est-ce comme un désir de fuite qu'il exprime par­fois, comme si dans l'éloignement il échap­pait à l'inhumanité d'une socié­té dont il est tou­te­fois un des spec­ta­teurs curieux :

       J'ai un réel besoin de fuite.

      Toutes ces bouches qui me rongent

      et ces visages dont la cou­leur se fige

      à la pre­mière insulte du ciel.

 

De même si l'écriture demeure sa seule pré­oc­cu­pa­tion parce qu'elle seule lui per­met de conqué­rir la réa­li­té, de se l'approprier sous une forme dif­fé­rente, il confesse par­fois son désir de s'en remettre au silence

  

       Je dis qu'il faut atteindre le silence

       comme une halte néces­saire

à l'élaboration de toute révolte.

Mais ce livre sin­gu­lier, comme le seront les sui­vants, affirme avant tout le plai­sir qu'entretient Bernard Hreglich avec le monde, la poé­sie dont il devine qu'elle consti­tue son unique moyen d'être pré­sent par­mi les hommes, de faire voi­si­ner réa­li­té et ima­gi­naire, de les confondre en un même mou­ve­ment.

Avec Maître visage est confir­mée une poé­sie tout aus­si foi­son­nante, peut-être aus­si décon­cer­tante, qui s'appuie sur la réa­li­té mais ne s'en tient pas là et s'ouvre sur l'irréel, presque vision­naire, fai­sant alter­ner goût pour la pré­ci­sion concrète et puis­sance de l'imagination. Dans cette alter­na­tive on note l'attirance de Bernard Hreglich pour les pay­sages ter­restres dont il sou­ligne la beau­té accen­tuée par les mots, par une écri­ture fluide qui ne cesse de char­mer. Pourtant là n'est pas la seule pré­oc­cu­pa­tion du poète qui, dans une seconde par­tie, célèbre la femme, lumi­neuse et s'intégrant dans son pay­sage men­tal et phy­sique :

       Troublante avec ta masse aérienne de larmes
       comme une mémoire dont tu déchires
       tous les tis­sus pour mieux dire aujourd'hui
      des mots qui sont mes fêtes. Je n'ai jamais trou­vé
      en toi que bonne terre.

On ne sau­rait tou­te­fois ter­mi­ner cette brève ana­lyse de Maître visage sans remar­quer une uni­té fon­da­men­tale, propre à l'ensemble de l'œuvre : celle d'une soli­tude contrainte, à peine expri­mée, en cor­res­pon­dance avec le monde dont Bernard Hreglich ne se sépare jamais et qui consti­tue la matière de sa poé­sie.

Dans Un ciel élé­men­taire, Bernard Hreglich livre sans doute ce qu'il a de meilleur et qui sera sui­vi par Autant dire jamais. L'écriture se fait plus dense, plus flam­boyante dans son lyrisme, le vers ample per­met à la pen­sée, aux images de se dila­ter, d'affluer à la façon d'un cours d'eau gros­si par les pluies d'orage. L'aspect baroque de la poé­sie de Bernard Hreglich prend toute sa force dérou­tante et ce qui trans­pa­rais­sait dans ses pré­cé­dents livres s'affirme ici plus net­te­ment. Dès les pre­mières pages, le regard por­té sur le monde se pose sur la Serbie, la Croatie, alors en guerre, et les évé­ne­ments qui se déroulent sont trans­for­més par les mots, par une poé­sie qui conjugue fic­tion et réa­li­té :

Complice désor­mais d'une oeuvre iro­nique, tu fris­sonnes
S'il est ques­tion du maître Serbe et du valet Croate
Isolés dans leur mono­logue
Et des larmes de Sarajevo.

La vision d'un monde cruel qui était sou­li­gnée pré­cé­dem­ment est confir­mée ici d'une façon plus forte. La cri­tique de notre époque, les sar­casmes qui lui sont adres­sés ne cessent d'abonder : la pro­pen­sion à la rapine, à la vio­lence sont dénon­cées avec vigueur sans que l'écriture ne perde de son élé­gance, de sa hau­teur. Elle est l'instrument qui per­met au poète de se livrer à ce tra­vail de dénon­cia­tion :

Trop de ladres scindent le monde qui sur­veillent les gra­phiques

D'un siècle aux épi­sodes car­nas­siers dont nous savons

Qu'il désap­pointe les ber­gers, les Bochimans, les Tsiganes

Avant de don­ner le sein aux cor­po­ra­tions tri­viales.

Néanmoins cette appré­hen­sion du monde n'empêche pas Bernard Hreglich de faire allu­sion à son des­tin per­son­nel, d'affirmer pudi­que­ment ses souf­frances à peine voi­lées par une expres­sion pri­vi­lé­giant l'inattendu, la sin­gu­la­ri­té. La las­si­tude, la soli­tude trans­pa­raissent au hasard des poèmes qui sont comme autant d'histoires confiées au lec­teur. Dès lors abondent de nom­breux tableaux qui mettent en scène la femme sur laquelle le regard de Bernard Hreglich se pose, lucide et cruel. Il dénonce cette fois son insen­si­bi­li­té, sa per­fi­die :

Ai-je vu ta cruau­té si peu sem­blable à mes éclats
Toi qui fus au pré­ci­pice pour pré­ve­nir le néant
Et dont je crains le pou­voir faute d'azur sur tes lèvres ?

autant qu'il déclare son amour pour elle. Ces reven­di­ca­tions, ces constantes reviennent régu­liè­re­ment, consti­tuant un thème obsé­dant. Cependant ce qui l'emporte dans ces poèmes c'est la foi entre­te­nue dans l'écriture, puis­sance suprême, alors que le poète se méfie d'elle et sou­ligne de nou­veau la ten­ta­tion que lui offre le silence

       On laisse dans l'écriture venir fleuves et chi­mères

Et bien­tôt des formes oblongues ne se nom­mant pas ;

On per­çoit dans la parole des sono­ri­tés arbi­traires qui per­sé­cutent

Le sens, qui dur­cissent le régime d'une langue inac­ces­sible

 

A l'espèce la plus com­mune qui trouble

les des­seins

Par cor­rup­tion des cadences et glis­se­ments séman­tiques

Jusqu'au jour où le plus simple est de par­ler avec ses mains.

Avec ce livre, Bernard Hreglich s'efforce, dans une ten­ta­tive irréa­li­sable, de sai­gner à blanc la réa­li­té pour lui en sub­sti­tuer une autre, au moyens des mots pas­sés au crible, sans cesse malaxés comme il en serait de cou­leurs broyées sur la palette. D'Un ciel élé­men­taire, Charles Dobzynski a dit dans Europe : " Toute l'ambition, tout le bon­heur d'écriture de Bernard Hreglich tiennent peut-être à cela : le choix, contre l'usage, d'une langue rebelle qu'il porte jusqu'au bout de son des­sin, de sa com­bus­tion. " C'est bien par la poé­sie que brû­lait Bernard Hreglich et elle l'a por­té  jusqu'au terme de son exis­tence, une poé­sie qui s'est pour­sui­vie avec Autant dire jamais et d'autres textes inédits, témoi­gnages d'une vie dévas­tée par la souf­france et subli­mée par le regard qu'il por­tait sur un monde dont il ne s'était jamais retran­ché.

Autant dire jamais pro­longe le recueil pré­cé­dent en ce sens que l'on remarque la même élé­gance de style, un foi­son­ne­ment sem­blable, mais le ton se fait plus poi­gnant, la souf­france est mas­quée, même si l'on per­çoit au tra­vers des mots poindre la dou­leur. Le même regard iro­nique et cri­tique est por­té sur notre socié­té à laquelle le poète ne fait pas grâce et qui avive son désir de fuite, son sou­hait de retrou­ver un pas­sé baroque :

Face à tant de pro­saïsme je vou­drais me réfu­gier

Dans un pla­fond idéal, peu­plé de charmes, de déesses

Selon les goûts du siècle seize.

D'ailleurs cette époque si tiède n'en est pas moins cruelle et Bernard Hreglich rap­pelle plus for­te­ment la pré­sence de la guerre en Bosnie, se sou­ve­nant que ses ancêtres étaient ori­gi­naires de cette par­tie de l'Europe :

Mes anciens furent des aven­tu­riers, des nau­fra­geurs, des reîtres,

D'impénitents rapaces. Des Slaves ayant fran­chi les Colonnes

D'Hercule sans grands sou­cis. Ce que cha­cun ignore.

Mais les rap­pels d'une ori­gine étran­gère ne per­mettent pas de ne pas prê­ter atten­tion au poète, à ce qu'il évoque de lui-même. L'écriture exu­bé­rante n'occulte pas les frag­ments de son exis­tence qu'il livre au lec­teur, trans­for­més par les mots, par le regard qu'il pro­mène sur lui et tout autour de lui :

Douleur qui vient, sombres secrets, œuvres de pierres ;

Avant le deuil il y avait mille col­lines et des enfants

Pour chas­ser ce vieux cha­grin.

C'est alors que sur­vient la ten­ta­tion de regar­der pré­ci­sé­ment autour de soi, de s'intéresser au monde de l'enfance qui, comme celui de la poé­sie, est source d'espoir. Car même si la soli­tude, la souf­france sont le lot quo­ti­dien de Bernard Hreglich, il n'en demeure pas moins qu'il ne mani­fes­te­ra pas la moindre amer­tume envers ce monde. Aussi l'émerveillement chasse-t-il la dou­leur, au même titre que la poé­sie exal­tant la flamme qui l'anime avec une vigueur sans pareille. On constate ain­si dans cette œuvre un per­pé­tuel balan­ce­ment entre les forces malé­fiques que véhi­cule notre socié­té et les autres, plus sti­mu­lantes, celles de l'enfance, de l'espoir, de la ten­dresse, du lan­gage exal­té par un poète au verbe somp­tueux.

 Dans Proses, recueil post­hume, pour la pre­mière fois Bernard Hreglich recourt au poème en prose avec la même expres­sion élé­gante dans sa per­fec­tion. La mani­fes­ta­tion de la souf­france, l'approche de la mort sont tra­duites dans ces textes alors qu'il se fond dans l'écriture deve­nue pour lui un autre corps. Il n'élude plus l'absence proche et trouve pour l'exprimer des for­mules lapi­daires per­cu­tantes :

" Je n'ai pas dési­gné celle qui vient, por­teuse de cendre et de poudre. "

Aussi l'avenir repré­sente-t-il pour lui ce point invi­sible vers lequel il se dirige, conduit par une main incon­nue. Il semble alors se déta­cher du monde, tout en affir­mant avec force son insou­mis­sion et en cla­mant sa confiance dans le livre, témoin des civi­li­sa­tions pas­sées :

" Je n'ai dans ma sau­va­ge­rie rien per­du de ces manières fri­voles qui cir­culent de siècles en siècles entre les feuilles d'un volume déchi­ré. "

Jusqu'au bout Bernard Hreglich se main­tien­dra à la hau­teur de la poé­sie dont on peut affir­mer qu'elle aura été pour lui un ins­tru­ment essen­tiel pour inter­ro­ger le monde, le décou­vrir dans sa beau­té magni­fiée par le regard et le désir tou­jours en éveil d'en révé­ler les infi­nies pos­si­bi­li­tés.

Cette œuvre, si mince soit-elle, aura mar­qué for­te­ment la poé­sie fran­çaise de ces der­nières décen­nies. La cri­tique, les lec­teurs l'ont recon­nue à juste titre. Il serait bon qu'on en prenne de nou­veau connais­sance avec un esprit de curio­si­té, celui qu'eut tou­jours Bernard Hreglich envers les autres. On décou­vri­ra, par le biais d'une écri­ture exi­geante qui fut tou­jours la sienne, une poé­sie lyrique d'une richesse infi­nie. Comme tout poète authen­tique Bernard Hreglich eut pour pro­jet d'appréhender le monde, de le trans­crire pour lui accor­der toute sa sin­gu­la­ri­té. Ce poète souf­frant dans son corps nous donne une leçon d'humanité, de cou­rage, délivre un mes­sage d'espoir par le biais d'un regard tou­jours en attente de sur­prises. Ses décou­vertes expri­mées  au long de ses livres sont aus­si les nôtres.

 

                                                                             Bibliographie :

 

Droit d'absence ( Belfond, 1977 )

Maître visage ( Sud, 1986 )

Un ciel élé­men­taire ( Gallimard, 1994 )

Autant dire jamais ( Gallimard, 1996 )

Proses (Presses du ser­gent Fulbert, 1997 )

 

Article paru dans le n° 52 de Aujourd'hui Poème ( 2004 ).