> Centenaire de Pierre Emmanuel, un poète à lire et faire lire

Centenaire de Pierre Emmanuel, un poète à lire et faire lire

Par | 2018-02-18T23:01:08+00:00 15 novembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Pierre Emmanuel appe­lait sur lui l’anonymat – « l’anonymat que je par­tage avec tous » disait-il un matin sur France Culture – et non la gloire – qu’il n’a pour­tant ces­ser de recher­cher pour la mieux repous­ser une fois là. Le poète s’imagina deux jours durant minis­trable, dans les jours qui sui­virent immé­dia­te­ment l’investiture d’un autre François, Mitterrand, au len­de­main donc du 21 mai 1981. Qui le sait encore en 2016 ? J’y revien­drai en conclu­sion.

Pour moi, Pierre Emmanuel fait par­tie de ces grandes poètes, de ces grandes voix de notre pays, qui n’ont sans doute pas eu le des­tin qu’elles auraient pu avoir et qui, un siècle après leur nais­sance, res­tent bien trop mécon­nues, pour ne pas dire incon­nues par tant de nos conci­toyens et en par­ti­cu­lier des jeunes qui délaissent l’histoire en géné­ral, l’histoire de la lit­té­ra­ture et de la poé­sie plus encore.

  

Toute sa vie, Pierre Emmanuel fut un homme de l’universel, com­bat­tant d’abord le fas­cisme et le nazisme, puis après la guerre le racisme et l’antisémitisme ; il fut un ardent défen­seur des Refuznik. Combattant enfin et par­tout l’indifférence, l’injustice. Parmi ses amis, on comp­tait des chré­tiens ortho­doxes et pro­tes­tants, des juifs, des musul­mans, des boud­dhistes, des francs-maçons, des athées. L’hindouisme aus­si le cap­ti­vait et l’on sait l’admiration qu’il por­tait à un véri­table mys­tique catho­lique, le père Jules Monchanin, qui vécut près de vingt ans en Inde. L’un des aspects les plus fas­ci­nants d’une per­sonne, rési­dait pour lui, dans la facul­té de celui qui va au plus loin dans la ren­contre avec une autre culture, une autre civi­li­sa­tion, une autre reli­gion, tout en res­tant soi.

   

Parlons un peu de poé­sie. Dans les années 1970, il devint le poète de puis­santes fresques épiques : La nou­velle nais­sance, Jacob, Sophia, Tu, jusqu’à son der­nier livre, Le grand œuvre, paru quelques semaines avant sa mort en sep­tembre 1984, à l’âge de soixante-huit ans. Ses œuvres en prose, La Face humaine, Le monde est inté­rieur, Autobiographies, ne sont pas moins habi­tées par un souffle puis­sant, uni­ver­sel et fra­ter­nel. Depuis sa mort, c’est un édi­teur suisse, L’Âge d’Homme, qui, en 2003, a accep­té de publier ses Œuvres poé­tiques.

 

À par­tir de 1945, Pierre Emmanuel devint le chef des ser­vices anglais puis amé­ri­cains de la Radiodiffusion fran­çaise, jusqu’en 1959. Cette année-là, il orga­ni­sa à Lourmarin, sous l’égide du Congrès pour la liber­té de la culture et de son fon­da­teur, Michael Josselson, une réunion d’intellectuels euro­péens avec des poètes et des écri­vains espa­gnols muse­lés par Franco. Ce col­loque fut pour Pierre Emmanuel un véri­table trem­plin. Il entra alors au Congrès pour la liber­té de la culture, dont il fut tour à tour direc­teur lit­té­raire puis secré­taire géné­ral adjoint, jusqu’à la réor­ga­ni­sa­tion de ce qui prit alors le nom, en 1967, d’Association inter­na­tio­nale pour la liber­té de la culture, où il fit un tra­vail de haute valeur. Il en devint le direc­teur puis le pré­sident jusqu’en 1975, date à laquelle le pré­sident de la République, Valéry Giscard d’Estaing, lui pro­po­sa la pré­si­dence de l’Institut natio­nal de l’audiovisuel, tout juste créé, qu’il occu­pa durant un man­dat de cinq ans.

 

Pierre Emmanuel est un poète que l’on peut qua­li­fier d’existentialiste chré­tien, mais à vrai dire, on a tout à perdre à vou­loir le qua­li­fier. Sa voix, son souffle, sa pres­tance, son cha­risme, son carac­tère par­fois toni­truant, carac­té­ri­saient le poète der­rière l’homme qui impres­sion­nait. L’homme et le poète fai­saient un tout car à la puis­sance du verbe cor­res­pon­dait le tem­pé­ra­ment tor­ren­tiel de l’être de chair et d’os. Ses colères homé­riques, son goût pour les hon­neurs en même temps que sa facul­té à s’en démettre quand son sens de l’honneur ou du devoir accom­pli était trom­pé, son hor­reur du culte de la per­son­na­li­té, sa gen­tillesse, son sou­rire affec­tueux, tout cela par­ti­ci­pait de l’homme qu’il était.

Pour ten­ter de sai­sir un tant soit peu son tem­pé­ra­ment vol­ca­nique, son amour immo­dé­ré des femmes, ses dif­fi­cul­tés, aus­si, à être père, il faut se sou­ve­nir de son arra­che­ment pre­mier. Issu de parents pauvres qui s’étaient ins­tal­lés aux États-Unis, il naît à Gan dans le Béarn, mais aus­si­tôt né, aus­si­tôt aban­don­né par sa mère et son père qu’il ne rever­ra que trois ans plus tard, quand ils le feront venir. Sa mère fini­ra alié­née. Le voi­ci confié à sa tante et à sa grand-mère mater­nelles, avec les­quelles il parle le béar­nais. Puis il passe trois ans outre-Atlantique avant d’être une fois encore cou­pé de ses parents et ren­voyé en France pour sa sco­la­ri­té. À dix ans, il est confié à l’un de ses oncles qui vit à Lyon, dans l’espoir d’en faire un bon ingé­nieur, après l’apprentissage du grec et du latin. Il est un élève brillant chez les Lazaristes et se pré­pare natu­rel­le­ment aux grandes écoles. En Mathématiques supé­rieures, son pro­fes­seur, l’abbé Larue, lui révèle le monde de la poé­sie. La jeune Parque de Valéry, L’après-midi d’un faune de Mallarmé sont les pre­miers poèmes qu’il entend. Puis Pierre Jean Jouve devient son maître : une ren­contre des­ti­nale, une révé­la­tion pour le jeune Noël Mathieu.

 

En 1938, à 22 ans, il com­pose son pre­mier poème, « Christ au tom­beau », qu’il signe Pierre Emmanuel : il est enfin né. Quand il relit son texte, il ne le com­prend plus. Pendant la guerre, qu’il passe à Dieulefit, il ren­contre l’œuvre tra­gique de Hölderlin et écrit plu­sieurs textes et poèmes ins­pi­rés par lui.

Il a vou­lu renaître du sein à la fois matri­ciel et éro­tique, où la mort a sa place aus­si, de toutes les femmes qu’il a aimées. Et son œuvre poé­tique est construite sur cette dicho­to­mie, là même où la sym­bo­lique chris­tique prend toute sa place.

Chacun l’a dit, Pierre Emmanuel est un poète des élé­ments, poète des­ti­nal comme le fut Hölderlin. « Comment naître en véri­té à nous-mêmes ? », telle est la ques­tion des ques­tions, comme l’écrit Anne-Sophie Constant qui, sous le titre La seconde nais­sance[1], publie une antho­lo­gie aus­si pré­cieuse qu’intensément vécue à tra­vers la spi­ri­tua­li­té toute matri­cielle du poète qui écri­vait lui-même : « Heureux celui que met au monde ce qu’il dit. » (Tu, O.C. 2, 592)  

Ainsi Pierre Emmanuel est-il rebelle en toute chose, dans chaque acte de sa vie. Au début des années 1950, il part plu­sieurs mois aux États-Unis faire une tour­née de confé­rences. À Brandeis University, il se lie d’amitié avec Claude Vigée, poète juif alsa­cien (Claude André Strauss, comme lui, chan­gea de nom en deve­nant poète durant son exil amé­ri­cain, fuyant les nazis). Ils se retrouvent à Paris dans les années 1980, après que Claude Vigée a fait son alya (retour ou éty­mo­lo­gi­que­ment mon­tée) en Israël, pour y ensei­gner à l’Université Hébraïque de Jérusalem. L’un et l’autre sont les amis d’un direc­teur de presse catho­lique hors du com­mun, Robert Masson, qui dirige France Catholique et qui demande à Pierre Emmanuel d’y écrire une page par semaine – ce que celui-ci fera pra­ti­que­ment jusqu’à sa mort. Claude Vigée par­ti­cipe aus­si à l’hebdomadaire sur la sug­ges­tion de Pierre Emmanuel.

Son œuvre impor­tante conduit Pierre Emmanuel à se pré­sen­ter et à être élu à l’Académie fran­çaise en 1968. Mais le 29 novembre 1975, lorsque l’Académie élit Félicien Marceau, condam­né par contu­mace dans son pays d’origine, la Belgique, pour avoir col­la­bo­ré avec l’occupant nazi durant les pre­mières années de la guerre, Pierre Emmanuel est bien le seul à démis­sion­ner avec panache de la noble ins­ti­tu­tion – celle pré­ci­sé­ment dont on ne démis­sionne pas -, mal­gré quelques vagues pro­messes de démis­sion comme celle de Jean Guitton. Qu’il me suf­fise de citer ici ces quelques lignes de sa lettre de démis­sion :

Ce juge­ment n’est pas affaire de lit­té­ra­ture, mais de conscience. Je ne me per­mets pas de dou­ter de celle de M. Félicien Marceau. Celui-ci trou­va en France un asile, puis il reçut notre natio­na­li­té. Je ne m’élève ni contre l’hospitalité qu’il reçut, ni contre sa natu­ra­li­sa­tion elle-même. […] [J]e me regar­de­rais comme infi­dèle à la parole humaine et au sou­ve­nir de ceux qui, pour l’amour d’elle et de sa véri­té, ont péri dans l’Europe de Hitler, si j’acceptais cette élec­tion et cette majo­ri­té comme le veut tou­jours la cou­tume.

Il se défi­nis­sait lui-même comme « l’exote de l’Académie fran­çaise in par­ti­bus infi­de­lium », comme il me l’a écrit en rajout à sa dédi­cace d’un poème dédié à Léopold Sedar Senghor[2], à l’attention de ce der­nier que j’ai ren­con­tré le jour de son élec­tion, le 2 juin 1983. Emmanuel avait ajou­té : « Pour Léopold Sedar Senghor qui sera élu sans ma voix. »

Certains se sou­viennent peut-être qu’il avait en effet annon­cé à l’Académie qu’il ferait une appa­ri­tion excep­tion­nelle pour le vote du pré­sident-poète séné­ga­lais. Une levée de bou­cliers de la part des aca­dé­mi­ciens fit qu’il renon­ça à son idée. Que fut dure pour lui, ce jour-là, sa démis­sion de 1975 ! Mais je vou­drais le redire ici. Beaucoup n’ont jamais com­pris Pierre Emmanuel que comme un éter­nel démis­sion­naire. Il n’en est rien. Que l’on se sou­vienne que seize ans durant – de 1959 à 1974 – il tra­vailla au Congrès pour la liber­té de la culture, qui devint en 1967 l’Association inter­na­tio­nale pour la liber­té de la culture, et dont il fut tour à tour direc­teur puis pré­sident jusqu’en 1974 sans du tout en démis­sion­ner, comme Roselyne Chenu, pré­sente par­mi nous, peut en témoi­gner. S’il démis­sion­na de la pré­si­dence de l’Institut natio­nal de l’audiovisuel en 1979, c’est sans doute d’abord parce qu’il savait qu’il ne serait pas recon­duit dans ses fonc­tions.

Depuis sa mort, son nom, mal­gré de magni­fiques spé­cia­listes uni­ver­si­taires dont cer­tains furent de ses amis proches, tels François Livi, la chère Anne-Sophie Constant, Ginette Adamson ou d’autres comme Evelyne Frank et Anne Simonnet,  n’a ces­sé de décli­ner. On doit le regret­ter sans l’accepter pour autant comme une sorte de fata­li­té, d’inexorable. Non. C’est pour­quoi, lors de son dis­cours de récep­tion à l’Académie fran­çaise, jeu­di 28 jan­vier, Alain Finkielkraut n’a pas non plus eu un mot pour ce poète incon­nu de lui (quel dom­mage !) qui, seul contre tous, avait refu­sé l’élection de Félicien Marceau. Pourtant, Finkielkraut connaît l’importance de la mémoire, l’importance de la dénon­cia­tion, encore et tou­jours, de l’abomination de la Shoah comme de tout anti­sé­mi­tisme. Mais le jour où cette mémoire fut trop lourde à por­ter, il a fait celui qui ne savait pas, pas­sant sous silence l’acte cou­ra­geux de son aîné de trente-trois ans. Sa fille Catherine Carlier comme moi-même, que le non-hasard avait pla­cé côte à côte sous la Coupole, nous ne pou­vions tout à fait l’accepter. Elle avait aus­si tenu (comme je le fis) à écrire à Finkielkraut pour faire ana­mnèse de Pierre Emmanuel, espé­rant qu’il en tien­drait compte. Mais voi­ci le rire du des­tin au silence de Finkielkraut : le voi­ci désor­mais frap­pé comme lui du sceau de « l’immortalité », com­pa­gnon­nage par-delà la mort.

 

Son Poète fou a été mon pre­mier livre de lui, reçu comme un choc à la veille de notre pre­mière ren­contre – à mon frère François de Saint-Cheron et à moi-même – en sa double qua­li­té de poète d’abord, et aus­si, ce 16 juin 1976, de pré­sident de l’Institut natio­nal de l’audiovisuel. Malraux avait ren­du la ren­contre pos­sible en nous écri­vant une lettre nous intro­dui­sant auprès de lui. Emmanuel avait asso­cié à cette ren­contre le poète et scé­na­riste Jean Lescure, son ami de longue date et conseiller au ser­vice de la recherche de l’Ina. Nous vou­lions alors ras­sem­bler les grands dis­cours de Malraux pour l’histoire. D’autres le feront. Au lieu de cela, une véri­table ami­tié naquit entre le poète de Sophia et nous deux.

Mon pas­sage au judaïsme mater­nel (j’allais dire matri­ciel, car en fait ma mère, toute juive qu’elle fût, n’avait pas l’ombre d’une culture juive), recou­vré à la Noël 1983, ne l’avait pas lais­sé indif­fé­rent, lui que le des­tin juif fas­ci­nait. Elie Wiesel, celui qui – avec Emmanuel Levinas et Claude Vigée − m’a ouvert les portes de la mémoire juive et auquel j’ai consa­cré plus d’un livre, plus d’un col­loque, lui avait adres­sé en 1974 un exem­plaire de sa can­tate Ani Maamin. A song lost and found again – Un chant per­du et retrou­vé[3], avec cet envoi : « Pour Pierre Emmanuel – qui a vu Jacob deve­nir Israël, avec admi­ra­tion. Elie Wiesel. » Jacob avait paru trois ans plus tôt, dont le poème inau­gu­ral est une puis­sante sym­biose entre la phy­sique et la poé­sie :

 

           Avant le com­men­ce­ment
           Avant le nénu­phar de l’origine
           Avant l’hélice des typhons cyclo­péens
           Avant le bâille­ment de l’ombre qui s’évide
           Avant le coup de gong sur le tym­pan du vide
           Avant la danse des phos­phènes dans le rien
           Avant
           L’inimaginable sus­pend de l’énergie
           Dans le non-figu­ré, le rares­cent, le dense
           Dans l’involution de l’être qui n’est pas
           Dans le germe dont le Néant est le prin­cipe
           Dans la semence dont le fruit est le néant
           Il dort
           Dieu un
           Ubiquité sans lieu et sans cou­ture
           Le Nul miroir de l’Un et l’Un miroir du Nul
           […]
           Commencement : le Tout n’est tout Un qu’en image
           Le Nul miroir de l’Un et l’Un miroir du Nul. (op. cit., 3-7)

 

Dans Sophia, paru en 1973, Emmanuel retrouve l’immense thé­ma­tique du fémi­nin, qui ne l’a d’ailleurs jamais quit­té, ni dans ses poèmes chris­tiques ni dans ses grandes fresques cos­miques. Hanté, habi­té, trans­cen­dé par le fémi­nin comme Baudelaire a pu l’être, il écrit dans Sophia un « Hymne à la déesse », où nous lisons ce vers :

 

La pointe du sein nu c’est l’étoile du soir
Et l’homme qui reflue ô femme sur tes plages
Répand la voie lac­tée. Toute mesure tient
Dans la paume, le rond de l’épaule. (ibid., 230)

 

Dans sa tri­lo­gie des années 1978-1980, Le Livre de l’homme et de la femme, né de son aven­ture pas­sion­nelle avec une somp­tueuse jeune femme de quelque trente-cinq ans sa cadette, il fait dia­lo­guer les deux amants en trois temps, chaque temps mar­quant le titre d’un livre : Una ou la mort la vie, Duel, L’Autre. Les drames ou tra­gé­dies ne manquent pas sur ce schème épique par excel­lence et l’on peut pen­ser, par­mi tant d’autres exemples lit­té­raires, au Combat de Tancrède et de Clorinde, génia­le­ment mis en musique par Monteverdi.

           Quand sont-ils pour la pre­mière fois
           Conjoints non plus à la façon des bêtes
           Mais par les yeux qui sou­dain disent Toi
           Tout évi­dents tout éton­nés de l’être
           Quand ont-ils vu l’un dans l’autre qu’ils sont
           Ish son Isha née de lui et lui d’elle

Quand ont-ils su (s’il fut pareil com­men­ce­ment)
Qu’en cha­cun d’eux leur même chair en est d’autant
Plus autre afin que l’orbe entier de leur étreinte
Ceigne le Vide entre eux que de son ventre emplit
Leur féconde uni­té innom­brable en son fruit. (ibid., 916)

 

L’incessante quête de l’Être en son uni­té aus­si éro­tique que spi­ri­tuelle entre l’homme et la femme − comme il le chante si bien : « ish son isha née de lui et lui d’elle »[4] − en fai­sait un rhap­sode croyant jusqu’en son doute le plus indi­cible. À l’occasion de la sor­tie de La vie ter­restre (Seuil, 1976), il avait par­lé à France Culture du « non-sens abso­lu de l’existence qui est tel­le­ment visible, tel­le­ment écla­tant ». Puis il pour­sui­vait, habi­té par la trans­cen­dance :

 

Ce non-sens abso­lu de l’existence, je le per­çois comme un scan­dale. Je ne peux pas vivre dans un uni­vers où l’homme est si peu de chose, enfin est tou­jours en train de nier sa propre réa­li­té, ou se trouve tou­jours en situa­tion d’être nié, et pour moi être pré­sent, c’est jus­te­ment le contraire : c’est essayer, en homme ordi­naire, et dans l’anonymat que je par­tage avec tous, de don­ner un peu de sens à tout cela. D’où la foi, qui est affir­mée comme chré­tienne, mais on pour­rait tout sim­ple­ment dire que c’est la foi dans le sens.[5]

 

Un mois avant sa mort paraît Le grand œuvre. Cosmogonie, son ultime poème de 400 pages, mar­qué  à la fois par un accent socra­tique face à la vie et à la mort qui approche, et par un accent bee­tho­vé­nien face aux inter­ro­ga­tions finales. Es muss sein, cela doit être ain­si, serait la der­nière parole du vol­ca­nique Ludwig van Beethoven. Ajoutons la part chré­tienne d’Emmanuel, mais Beethoven aus­si se disait chré­tien. Un tel génie peut-il vrai­ment être d’une Église, d’une paroisse, d’une seule foi ? La cos­mo­go­nie emma­nué­lienne s’ouvre sur la syl­labe sans­krite OM, qui sym­bo­lise l’absolu. Tendons l’oreille :

 

           L’amant qui rêve mor­dillant les seins superbes de l’aimée
           Il sent un océan de lait lui our­ler le pour­tour des lèvres
           Ainsi le Soi en son som­meil lorsqu’une bouche lui éclôt
           Est-il pareil au nou­veau-né qui ne sait prendre au sein encore. (ibid., 1004)

 

Dans Hymne à l’homme et à la femme, Éros et Thanatos se par­tagent super­be­ment le chant :

 

           Mourant de même mort leur mort n’est pas la même.
           En elle et lui le monde meurt dif­fé­rem­ment.
           Elle c’est l’eau en ronds immenses s’annulant
           Lui leur centre s’y annu­lant pour les émettre. (1127)

 

Puis tout à coup, le des­tin frappe à la porte de la conscience, à la porte de la vie, comme chez Goya, Beethoven, Kafka. Dans son « Hymne au Père », qui nous sai­sit, Pierre Emmanuel ouvre un poème par LA ques­tion :

 

           Pourquoi la Vie ?
           Pourquoi, Père, as-tu don­né la vie ?
           Toi qui es éter­nel­le­ment Toi le Vivant Te suf­fi­sant
           As-Tu vou­lu (l’as-Tu vou­lu ?) Te conce­voir comme Principe
           Et que de Toi le temps jaillisse avec et sans com­men­ce­ment
           Jaillisse parce que la Vie inex­haus­ti­ble­ment sort d’elle-même
           […]
           Pourquoi la Vie ?
           Nul vivant, Père, ne le demande avant l’homme
           Aucun n’entre en contes­ta­tion en deve­nant la ques­tion
           L’homme a vou­lu (l’a-t-il vou­lu ?) être vivant hors de ton Être. (1056-1057)     

 

Question pre­mière, ultime ques­tion. Pierre Emmanuel aura appor­té à la poé­sie fran­çaise du XXe siècle une voix à nulle autre seconde, âpre, révol­tée, mais fra­ter­nelle, humble mais ferme car elle tient du ferment, du mor­tier. Elle est une échelle de Jacob qui tan­tôt monte de bas en haut, tan­tôt des­cend de la trans­cen­dance à l’immanence et à l’anonymat uni­ver­sel. Je dirais qu’il y a indis­cu­ta­ble­ment quelque chose du mys­ti­cisme éche­ve­lé de Bloy et de celui, plus poli­tique, de Péguy qui est pas­sé chez Emmanuel. 

Dans l’un de ses der­niers livres, Une année de grâce[6], Pierre Emmanuel inti­tule son pre­mier cha­pitre : « Mémoires d’un ancien minis­trable ». C’est une reprise de l’article qu’il avait écrit en juin 1981 pour l’hebdomadaire France Catholique, que diri­geait alors Robert Masson, un homme de dia­logue et de grande valeur humaine qui, nous l’avons signa­lé, lui avait confié une page par numé­ro depuis 1979.

Dans ce texte de cinq pages, Emmanuel raconte com­ment, juste après l’investiture de François Mitterrand le 21 mai 1981, son nom était appa­ru dans Le Quotidien de Paris et sur quelques ondes de radios comme pos­sible pro­chain ministre de la Culture, sans qu’il n’en sût rien. Dès l’information répan­due, une dizaine de per­sonnes, par­mi les­quelles « un ancien pré­fet en dis­po­ni­bi­li­té, plu­sieurs énarques, un pré­sident de quelque chose, un illu­mi­né auteur d’un plan pour l’Harmonie par la Culture, et ce tou­jours-jeune écri­vain dont l’un des talents est d’informer bruyam­ment le monde de sa propre renom­mée », lui avaient télé­pho­né, tous lui pro­po­sant leurs ser­vices quand il serait nom­mé rue de Valois. François Mitterrand n’avait cepen­dant jamais eu l’intention d’y nom­mer celui qui, pour­tant, entre les deux tours de l’élection, avait ral­lié ses rangs contre Valéry Giscard d’Estaing. Racontant cet épi­sode avec humour et une bonne dose de déri­sion, Pierre Emmanuel réflé­chit sur l’ambition et la vani­té : « Deux ou trois jours durant, je me suis jugé d’autant plus mal que je me savais la proie impuis­sante d’un fan­tasme de vani­té à l’état pur. »

Puis, se repre­nant, il ajoute, dans un mélange de réa­lisme mais aus­si d’une pal­pable décep­tion, ne pas avoir été choi­si, lui, Pierre Emmanuel, par le pré­sident de la République pour accom­plir enfin ce qu’il rêvait d’accomplir depuis qu’il avait été pré­sident de la Commission du VIe plan.

Dans une tirade où revient quatre fois l’anaphore « pré­si­dé par moi », il fait le bilan de toutes ses pré­si­dences, où il n’a pas réus­si à vaincre les obs­tacles posés par l’administration, avec cet accent désa­bu­sé qu’on lui connaît. Mais un por­te­feuille minis­té­riel aurait balayé tout cela d’un revers de main. S’il est vrai que le poète avait une éti­quette de droite, tout en lui optait pour un gaul­lisme de gauche qu’il trou­va, faut-il croire, chez Chirac.

Un der­nier mot. Aujourd’hui à Pau, nous avons bien conscience que ces poètes, ces écri­vains que l’on consi­dère comme majeurs au  20e siècle, nous en sommes les pas­seurs et cer­tains d’entre nous, tant que le sang cou­le­ra dans nos veines, nous avons la lourde res­pon­sa­bi­li­té d’en être encore les témoins. Il dépend donc de nous que la jeu­nesse ne les oublient pas, que la jeu­nesse les découvre à son tour, au risque sinon qu’ils sombrent dans l’oubli. Nous ten­tons, cha­cun où nous sommes, de faire qu’ils conti­nuent à semer dans les consciences à naître quelque chose de ce qu’ils appor­tèrent de plus noble à leurs contem­po­rains.

 

Si plus d’une ins­ti­tu­tion – fût-elle celle char­gée des Commémorations natio­nales sous la hou­lette des Archives de France, fût-elle le minis­tère de la Culture ET de la Communication, fût-elle encore l’Académie Française ! – oublia tout sim­ple­ment le nom de Pierre Emmanuel l’année de son cen­te­naire, heu­reu­se­ment d’autres, qu’ils soient édi­teurs, res­pon­sables cultu­rels et par­fois poli­tiques, comme la ville de Pau, s’en sou­vinrent. Je vou­drais juste citer Frédéric Brun qui, dans son antho­lo­gie mani­feste, Habiter poé­ti­que­ment le monde[7], fit une place hono­rable à notre poète.

 


[1] Textes choi­sis et pré­sen­tés par Anne-Sophie Constant, Paris, Albin Michel, « Espaces libres », 2016.

[2] Lettre à trois poètes de l’hexagone, in : Elégies majeures sui­vi de Dialogue sur la poé­sie fran­co­phone, Paris, Seuil, 1979.

[3] New York, Random House, 1974.

[4] Ish et Isha sont les deux mots pour dire l’homme et la femme dans la Torah hébraïque. Vers tiré de sa tri­lo­gie.

[5] Parti-pris, avec Jean Paugam, France Culture, 27 octobre 1976, redif­fu­sion in : « Hommage à Pierre Emmanuel », France Culture, 29 sep­tembre 1984, Ina.

[6] Seuil, 1983.

[7] Poesis, 2016.

 

 

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