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Chantal Bizzini, TRANSFERTS

Par |2018-09-11T11:45:26+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Chantal Bizzini, Poèmes|

TRANSFERTS

(en écho à l’œuvre Different Trains  de Steve Reich)

1.America — Before the War

 

The sun’s moved to Jersey, the sun’s behind Ho-
boken.
    Covers are clin­king on type­wri­ters, roll­top desks
are clo­sing ; ele­va­tors go up emp­ty, come down
jam­med. It’s ebb­tide in the down­town dis­trict,
flood in Flatbush, Woodlawn, Dyckman Street,
Sheepshead Bay, New Lots Avenue, Canarsie.
    Pink sheets, green sheets, gray sheets, FULL
MARKET REPORTS, FINALS ON HAVRE
DE GRACE. Print squirms among the shop-

worn offi­ce­worn sag­ging faces, sore fin­ger­tips,
aching ins­teps, stron­garm men cram into sub­way
expresses. SENATORS 8, GIANTS 2, DIVA
RECOVERS PEARLS, $800,000 ROBBERY.
    It’s ebb­tide on Wall Street, flood­tide in the
Bronx.
    The sun’s gone down in Jersey.         
—JOHN DOS PASSOS, Manhattan Transfer.

 

 Le soleil s’en est allé vers Jersey. Le soleil est
der­rière Hoboken.

Les cou­vercles des machines à écrire décliquent,
les rideaux des bureaux se rabattent.
 Les ascen­seurs
montent vides, redes­cendent bon­dés.
 La marée
des­cend dans le quar­tier des affaires et monte à Flatbush,

Woodlaw, Dyckman Street , Sheepshead
Bay, New Lots Avenue, Canarsie.

 Feuilles roses, feuilles vertes, feuilles grises.
« CÔTÉ DU MARCHÉ, RÉSULTAT FINAL
 DES
COURSES AU HAVRE DE GRÂCE. »
 Les jour­naux pal­pitent sous les visages pen­chés, fati­gués
par la vie de maga­sin et de bureau.
 Bouts de doigts
dou­lou­reux, pieds endo­lo­ris, homes aux bras
robustes entas­sés dans les métros express.

« SENATORS 8, GIANTS 2, DIVA RETROUVE
SES PERLES. VOL DE $$ 800×000. »
Marée basse à Wall Street. Pleine mer au Bronx.
Le soleil s’est cou­ché der­rière Jersey

 — JOHN DOS PASSOS, Manhattan Transfer.
[I]((Traduction Maurice-Edgar Coindreau, Paris, Gallimard,1928.)

 

 

Toujours cet homme, à tra­vailler, en face de moi ;
il ne regarde pas la pluie, ces hachures
sur la vitre, qui brouillent le pay­sage,
la cam­pagne, ce soir…
est-ce un visage, ce reflet qui s’y super­pose sur la vitre noire ?
est-ce un pay­sage réel, pour filer ain­si,
comme une pel­li­cule
qui se consume et part en nuages d’encre ?

Dans la salle de pro­jec­tion, suite
en noir et blanc d’images mou­che­tées, sombres, rayées,
déca­lées main­te­nant,
L’homme qui rit,
l’enfant,
la neige, ses pieds nus,
son rire fixe,
dans la dou­leur même, et la peine,
la machine s’emballe,
la bande crisse, fond, se crispe, se tord,
l’écran est man­gé par la lumière
le film a pris feu…

Vers le Sud, vers l’Ouest ; il refait la route de son enfance,
autre­fois de New York à Chicago,
un des­tin confié aux roues ;
en sens contraire à ceux qui fuyaient vers le sud,
ou qui pro­gres­saient vers l’ouest ;
et les hobos, quel manque déci­dait leur fuite,
com­ment s’accrochaient-ils
au train-des­tin
et à son bat­te­ment régu­lier ?

En route, les pistes qu’on aban­donne se dis­persent,
et les cris ne sont plus ceux d’animaux,
tra­qués dans le désert ou les mon­tagnes,
mais ceux du vent dont la vitesse mul­ti­plie la puis­sance.

Les ani­maux se sont cachés, loin
des pistes, loin des rails qui mènent
aux concen­tra­tions humaines
 — cer­tains cap­tu­rés, tués, man­gés,
ou bien éle­vés en cap­ti­vi­té, tor­tu­rés, muti­lés —
où les êtres se ren­contrent, tra­vaillent, se mul­ti­plient,
dans la misère et la répé­ti­tion.

Cependant, sur la tapis­se­rie, pré paci­fié semé de fleurs,
les ani­maux sou­rient :
licorne et lapins, oiseaux…

Il y a une direc­tion : que signi­fient
ces noms de villes
pour celui qui les dit :

— Chicago, New York 

quand la voix
et la mémoire résonnent-elles ?
Quel est leur écho main­te­nant ?
… mesu­rer ces ondes

Sur tes genoux, ce livre, le tra­cé des lignes,
tis­sage des vies, cartes ratu­rées, pliées, usées par
ces allers-retours
tra­ver­sant le pay­sage
– mais de part et d’autre des voies
vit tout ce qui échappe au tra­cé rec­ti­ligne
du côté des bois, du côté des mon­tagnes
et des sources ;
quelle vie s’y réfu­gie encore ?

Le cou­rant de ce fleuve ne fait plus battre cette nou­velle terre
indus­trielle, il ne donne plus vie ni ivresse,
ni ne per­met l’abandon au voyage
vers le del­ta, puis le golfe,

Sur ton che­min de chaque jour (que signi­fie chaque jour ?),
quelle varia­tion dans la répé­ti­tion ?
Des trains dif­fé­rents mènent à tra­vers les orages,
voir pas­ser ne per­met pas de com­prendre…
sur place, sif­flets du pro­grès,
les rails, et ce bat­te­ment syn­co­pé…
Directions : d’un point à un autre,
empor­tés par l’expansion,
pou­vait-on envi­sa­ger alors… ?
aller vers plus de bon­heur, peut-être…
com­ment le soleil luit-il
aujourd’hui, ou
pleut-il ?
… demain…
mais toi,
es-tu deux fois le même ?

La voie,
est déjà tra­cée, cou­pée dans les forêts, dans la pierre,
dans la terre et dans les vies d’hommes ;
et nous y avan­çons vers cette dis­so­lu­tion,
cette fin,
dans les larges rues, entre les bâti­ments
plus ou moins denses selon les reflets
sur le verre ou le métal,
ou le pas­sage des nuages ;

… à l’assaut des hau­teurs, mais tou­jours dans la lumière variable
et le vent,
venu de la mer,
en cette île paci­fiée
qui reçoit et qui donne, où la moindre contra­dic­tion
n’est pas, à Bryant Square,
la tor­sion de ses branches d’arbres sur les raies ver­ti­cales noires et blanches
des buil­dings,
ou ces grues, au loin, qui montent plus haut encore
et, de leur mou­ve­ment, déploient le ciel, les parcs, leurs ombrages,
et les églises ouvertes sur la rue pas­sante s’illuminent
dans le soir.
et la foule va à pied,
par­mi les vitrines éclai­rées…

Voici de minus­cules cadeaux japo­nais,
ces fruits nou­veaux, plus sucrés, arti­fi­ciels
qui fondent sur les lèvres comme le bai­ser
des fleurs
et ces bras­sées, en sous-sol, dans la pénombre
du res­tau­rant,
et l’élancement des branches
dis­po­sées,

mais tout cela n’est que sou­ve­nirs d’avant,
(sou­viens-toi, ce masque de papier)
 — d’avant l’accélération, le dan­ger —
qui voyagent et s’échangent : paroles, lettres, cartes pos­tales, pho­to­gra­phies,
voi­ci une nou­velle année où
le pro­grès nous a menés…
Crystal Palace et Chrysler Building…
nous sommes bien après l’insouciance…
et nous mon­tons,
-Empire State Building
tout en haut, pour voir
la foule nau­fra­gée, en bas,
ou bien visi­tons le musée
où cli­gnote la maquette, un grand jouet :
on peut tour­ner autour de cette ville minia­ture,
le temps passe et la nuit et la jour­née alternent, elle s’éclaire,
puis s’assombrit, trem­blante de vie élec­trique ;

Réfugiés sur ces bords
du monde
ou sans abri,
aveugles,
nous nous heur­tons contre les parois,
– ô rivage amer,
qui avait dans la bouche le goût d’une pro­messe, dans
l’autre langue.

Où faut-il être pour voir encore
se suc­cé­der les soleils et les nuits ?
Naufragés,
nau­fra­gés à la Nouvelle-Orléans, nau­fra­gés
à New York,
nau­fra­gés au cœur de la foule
et non plus seule­ment sur l’île écar­tée des voies mari­times,
nau­frage adve­nu en cha­cun de nous ;
poro­si­té des parois, des tis­sus,
girouettes sen­sibles aux cris, aux éclats des
phares,
hommes,
ani­maux
main­te­nant ren­dus fous…

un kan­gou­rou se dresse, l’œil
agran­di et la mâchoire ouverte, figé
par le fais­ceau dans la nuit
qui l’a arrê­té…

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