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Écrire pour le théâtre

Par | 2018-05-21T10:55:27+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

 La Rumeur Libre pour­suit la publi­ca­tion des œuvres “théâ­trales” d’Eugène Durif. Théâtrales, c’est-à-dire faites pour être dites, que ce soit une pièce de théâtre ou non ; on trouve un peu de tout dans ce volume : ten­ta­tives ou poèmes pour la scène, chan­sons, entrées  et vers et prose se mêlent  dans le même texte… Que rete­nir ? Eugène Durif est de son époque qui a connu la fin des idéo­lo­gies, à savoir le triomphe sans par­tage de l’une d’entre elles, le capi­ta­lisme pour ne pas la nom­mer dans sa ver­sion libé­rale (encore un mot détour­né !). C’est le temps de la dés­illu­sion : pour en res­ter au pre­mier texte de ce tome, Comme un qui parle tout seul, il faut citer le sort lit­té­raire fait à Rosa la rouge , “… Sur une pique, /​ la tête de Rosa Luxembourg bran­die /​ par un groupe joyeux chan­tant /​ L’Internationale sur un air rêveur /​ de fox-trot ou de valse déglin­guée” (p 12).  Il ne s’agit plus de chan­ger le monde ou de trans­for­mer la vie (on recon­naît là les deux remarques de Marx et de Rimbaud) mais de. Seulement voi­là, Eugène Durif ne va pas plus loin. Après de, une vir­gule et l’on passe à autre chose. C’est la socié­té du spec­tacle que dénonce Durif, et le triomphe de l’individualisme : l’humanité est en pleine déli­ques­cence. Et ça ne va pas sans vio­lence ver­bale, sous sa plume… Les didas­ca­lies accen­tuent l’oralité théâ­trale du texte.

 

 Eugène Durif essaie de débus­quer le non-dit, le non-appa­rent quitte à ne pas être pré­cis lui-même car le réel résiste, quitte à se dépla­cer contre vents et marées : “quand les pro­fes­sion­nels de la pro­fé­ra­tion ont décré­té, eux qui savent, qu’il n’était pas de mise que cela soit dit” (p 38). C’est fina­le­ment la rai­son d’être du théâtre qu’interroge Eugène Durif tout en pre­nant par­ti contre le théâtre de la repro­duc­tion (com­ment l’appeler autre­ment ?). Il ne faut dès lors pas s’étonner des cli­chés pro­fé­rés par les per­son­nages ni des  “paroles inache­vées, écla­tées, mor­ce­lées, retour­nées sur elles-mêmes, per­dues, effa­cées dans le moment même de leur pro­fé­ra­tion, ou de leur chu­cho­te­ment” (p 83). Nous voi­là loin du bien dit ou de la pose… Ou com­ment le réel enva­hit la prose théâ­trale… C’est que le monde est un tohu-bohu géné­ra­li­sé, le théâtre (le texte théâ­tral) cherche à y voir clair (cf Le ban­quet des aboyeurs). Il faut remar­quer qu’Eugène Durif fait pré­cé­der ses textes d’explications dans les­quelles il donne le la : des textes ont été repris de nom­breuses fois avant d’être publiés ou mis en scène mais Eugène Durif avoue : “Ce n’est pas l’envie qui me manque de les reprendre encore et encore quand ils me reviennent par la scène ou le livre” (p 99). Comme s’il fal­lait à tout prix être au plus près du bor­del ori­gi­nel.

 

 

 La didas­ca­lie ini­tiale de “Conversation sur la mon­tagne” montre bien tant la dif­fi­cul­té de l’entreprise que la volon­té de Durif de ne pas être plai­sant ni consen­suel : “Être condam­né à vivre chaque ins­tant tout le pré­sent et tout ce qui s’écoula et ne put jamais deve­nir du temps. Cet avor­te­ment du temps, y a-t-il plus grande souf­france ? Et tout l’esprit à la fin n’est qu’une puan­teur…” (p 175). Sombre poé­sie inad­mis­sible qui confine à la recherche d’un silence qui tou­jours fuit… L’italique se mêle au romain sans que l’on sache s’il s’agit encore vrai­ment de didas­ca­lie : le texte lui-même n’a jamais été aus­si proche du théâtre sans en être vrai­ment, il s’agit plu­tôt de poé­sie ou de dia­logue, la dif­fé­rence de carac­tère d’imprimerie mar­quant la dif­fé­rence de locu­teur… C’est la dif­fi­cul­té de la récep­tion du texte qui est ain­si mise en évi­dence. Difficulté paral­lèle à celle de pen­ser et de par­ler : “La pen­sée, j’ai long­temps espé­ré l’approcher. J’ai bien failli… Ne man­quaient que les condi­tions idéales” (p 185). Ce texte est très visuel, très pho­nique aus­si : “folies de théâtre et tirs à blanc” (p 190). Et si ce dia­logue n’était qu’un long mono­logue pui­sant ses racines dans la soli­tude ? Le théâtre serait alors de pro­duire du texte déjouant l’impossibilité de dire, la contour­nant… Et ce n’est pas un hasard, non  plus, si le titre en rap­pelle un autre, celui du “Sermon sur la mon­tagne” …

 Mais Eugène Durif anime aus­si des ate­liers d’écriture avec ce que l’on appelle pudi­que­ment des publics défa­vo­ri­sés, des pen­sion­naires de CAT. L’auteur et l’éditeur offrent à la curio­si­té du lec­teur de ce volume des notes écrites pen­dant ces ate­liers. L’ensemble est assez hété­ro­gène quant à la forme mais inter­roge sérieu­se­ment la fonc­tion du théâtre dans notre socié­té. Et il n’est pas ano­din que ce soit jus­te­ment ceux que la socié­té prive de parole ou n’écoute pas  qui posent ces ques­tions. Eugène Durif revient sur le pro­blème : “Ils se deman­daient, me deman­daient sans cesse, mais com­ment cela va-t-il deve­nir du théâtre. Et est-ce que cela peut vrai­ment deve­nir du théâtre ?” (p 225). Voilà la ques­tion que se posaient ceux qui s’essayaient à écrire pour le théâtre. Au lec­teur de trou­ver des débuts de réponse dans ces essais…

 Roger Dextre dans son avant-pro­pos à “Paroles écrites” remarque en sub­stance que l’important n’est pas d’écrire pour être joué(s) mais de prendre la parole. Car “la vie est un com­bat, l’écriture aus­si” (p 300) : l’important alors est de par­ler. Les poèmes écrits par cer­tains, qu’ils soient en vers ou en prose, valent bien d’être dits sur scène même s’ils ne sont pas de véri­tables œuvres d’art. Et peut-être l’un de ces appren­tis-écri­vains trans­for­me­ra-t-il l’essai ? Avec “Le Coup de pied de l’ange”, Eugène Durif explique que le théâtre c’est d’abord et avant tout un choix dans le réel que l’on veut don­ner à voir sur la scène, et ce, dès l’écriture. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’adresse en prio­ri­té aux pen­sion­naires d’un CAT… À moins que le but du théâtre ne soit d’essayer de par­ler mot à mot (p 405). Très pré­ci­sé­ment. Et dans ce registre -les com­mandes de CAT-, Eugène Durif donne à lire ses repé­rages et ses pre­mières notes pour l’écriture d’un texte théâ­tral qui fut publié par Actes Sud Papiers et mon­té… Ainsi la boucle est-elle bou­clée : de l’écriture des sta­giaires aux notes prises par l’auteur…

 

Eugène Durif prouve qu’il est pos­sible d’écrire autre chose que ce que l’on entend à la télé­vi­sion ou voit sur les bou­le­vards pari­siens… De lais­ser la place à de mul­tiples expé­ri­men­ta­tions, mal­gré l’hétérogénéité des textes ici ras­sem­blés…

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