> L’Esprit de NY – Questions aux poètes invités par Barry Wallenstein

L’Esprit de NY – Questions aux poètes invités par Barry Wallenstein

Par | 2017-12-30T23:35:56+00:00 30 juin 2017|Catégories : Adrienne Rich, Essais & Chroniques|Mots-clés : |

New-York…

le nom de la ville cris­tal­lise tous les cli­chés, tous les rêves, d’un côté à l’autre de l’océan : depuis la sta­tue de la Liberté de Bartholdi, phare qui attire depuis des siècles, comme des oiseaux, les espoirs d’immigration, d’intégration… Ville au rythme tré­pi­dant, ville du jazz et de la vie noc­turne, de la moder­ni­té rayon­nante, à la pointe de la créa­tion artis­tique, où brillent les noms de peintres, musi­ciens, écri­vains, cinéastes…. effer­ves­cence artis­tique qui a tou­ché la pho­to, la pein­ture, la poé­sie – dont nous parlent ici Alice-Catherine Carls et Elizabeth Brunazzi, à tra­vers le prisme de ce qu’on nom­ma “Ecole de New-York” – la Beat Generation (qu’évoque l’article de Carole Mesrobian sur Claude Pélieu) le Velvet Underground, avec Lou Reed, dont parle Christian-Edziré Déquesnes… Effervescence dont témoigne aus­si Robin Hirsch, fon­da­teur de l’une des plus célèbres scènes de la vie lit­té­raire, à tra­vers la nar­ra­tion humo­ris­tique de ses débuts avec “Gene”.
Ville-creu­set, mul­ti-cultu­relle, mul­ti-eth­nique – NYC repré­sente d’une cer­taine façon LA VILLE abso­lue des XXème et XXIème siècles, et “l’essence” de l’Amérique dans nos regards euro­péens : ville des com­bats pour l’intégration de toutes les mino­ri­tés, ville de résis­tance à toutes les dis­cri­mi­na­tions, de race, de genre… dont témoignent les poètes afro, arabes, juifs… pré­sen­tés dans les chro­niques et les essais ; Qincy Troupe, Lawrence Joseph, James Emanuel. Sans oublier, les luttes fémi­nistes et contre les dis­cri­mi­na­tions de genre pour les­quels June Jordan est une figure de proue – tout comme Adrienne Rich, ou Hettie Jones, témoin de la Beat Generation, dont elle fut l’éditrice, et Patricia Spears Jones.

Ce numé­ro spé­cial, en forme de man­teau d’Arlequin, n’a pas la pré­ten­tion de cou­vrir tout le sujet – d’autres s’en chargent ailleurs, et la très sérieuse revue Siècle 21(1), entre autres, sort à la ren­trée son deuxième volet consa­cré à L’Ecole de New-York : une longue ami­tié avec Barry Wallenstein, poète-per­for­meur new-yor­kais plu­sieurs fois publié dans les pages de Recours au Poème, nous avait ame­nés à lui pro­po­ser d’inviter des poètes repré­sen­ta­tifs de la scène poé­tique new-yor­kaise aujourd’hui ; et à évo­quer le lien qui unit leurs pra­tiques poé­tiques, l’influence de New-York, à tra­vers toute la diver­si­té de leurs écri­tures. Les poètes à la une – ont répon­du à un ques­tion­naire sur les influences lit­té­raires qu’ils retiennent pour eux, ce qui les a ame­nés à la lit­té­ra­ture, ce qui les ins­pire, quelle est leur rela­tion au lan­gage, à l’actualité, aux autres arts, dans leur propre pra­tique.

Selon Barry Wallenstein, si, dans les années 1950, exis­tait une “école” de poé­sie dite de New-York, dont on peut lire une sélec­tion dans deux fameuses antho­lo­gies – The Poets of the New York School, Selected and Edited by John Bernard Meyers, 1969 ; An Anthology of New York Poets, publié par Ron Padgett and David Shapiro, 1970 (Random House), et dont parlent de nom­breuses études, il n’en est plus rien aujourd’hui. Les repré­sen­tants les plus impor­tants par­ta­geaient un style plu­tôt fami­lier, avec du disours impro­vi­sé, de nom­breuses allu­sions aux gens et aux évé­ne­ments liés à ce groupe de poètes urbains et intel­lec­tuels. En tant que groupe, ils étaient liés avec le spec­tacle visuel, et des col­la­bo­ra­tions exis­taient aus­si entre poètes et peintres. Parmi les figures les plus connues de ce cou­rant, on peut citer Frank O’Hara, John Ashbery, Kenneth Koch, James Schuyler, and Barbara Guest.

Ce mou­ve­ment s’est dis­sout, et il n’y a plus rien qui res­semble à une école ou à un style de NY. La poé­sie qui naît du “creu­set” qu’est New York City est bien trop variée pour être carac­té­ri­sée. On aura tou­jours quelqu’un qui publie un son­net, une vil­la­nelle, un poème nar­ra­tif en vers libre, un poème lyrique, sur­réa­liste, ou réa­liste… Il y a la poé­sie rap, le hip-hop, la poé­sie visuelle, etc. Il n’y a pas de style de New-York. 

Dennis Nurkse :

Je suis recon­nais­sant au fleuve de lan­gage qui s’écoule depuis Gilgamesh. La poé­sie contem­po­raine a la chance de n’être qu’éclectique – Louis Simpson disait de la poé­sie amé­ri­caine qu’elle est “un requin capable de digé­rer une chaus­sure.” J’ai écrit des poèmes du plus loin dont je me sou­vienne. Comme la plu­part des artistes, ce qui m’influence est l’irréductible étran­ge­té du quo­ti­dien, éveils et rêves, nais­sance et mort. Je ne sais pas jusqu”à quel point nous avons quelque chose de com­mun sous la sur­face.

Jeff Wright :

Mes poèmes tirent leur ins­pi­ra­tion de mes efforts à incar­ner un per­son­nage ; Mes efforts à être le scribe de la tri­bu.

J’ai com­men­cé à écrire après ma lec­ture d E.E Cummings, qui m’a ébloui par toutes les pos­si­bi­li­tés.

Ecrire est un acte de foi. C’est une cor­ri­da avec une page blanche. C’est comme cui­si­ner. Comme faire pous­ser des plantes. C’est créer quelque chose à par­tir d’un équi­libre d’ingrédients com­plé­men­taires. C’est comme faire des Sudoku. Ou du kung-fu lin­guis­tique. Comme résoudre un puzzle. C’est comme dire une prière que vous faites tout en flir­tant avec les filles du diable.

Mes poèmes sont affa­més – ils dévorent le temps, l’amour, le sexe et la com­mu­nau­té en une bou­chée. L’esprit, la spon­ta­néi­té et l’érudition inter­agissent avec l’expérience dure­ment acquise, créant des arran­ge­ments ludiques (mais pro­fonds). De la marge, ces plaintes avides, hale­tantes, équi­librent tra­di­tion et inno­va­tion. Présentant un per­son­nage pro­phé­tique et impie, les fausses invo­ca­tions alternent à toute allure entre bran­chi­tude et clas­si­cisme. Ces quatre son­nets sont des inter­pré­ta­tions par­fai­te­ment modernes d’imagination lyrique et de solu­tion for­melle.

J’ai com­men­cé à écrire des son­nets après avoir étu­dié avec Ted Berrigan. Puis, j’ai étu­dié avec Alice Notley et obte­nu mon MFA au Brooklyn College. Spuyten Duyvil a récem­ment publié un recueil de mes son­nets inti­tu­lé Triple Couronne. Ces trois nou­veaux son­nets pro­viennent d’un manus­crit inti­tu­lé Blue Lyre.

Berrigan ensei­gnait à écrire “avec la radio allu­mée”. Il le pen­sait vrai­ment, et c’était emblé­ma­tique de la glo­ba­li­té avec laquelle il consi­dé­rait le sujet. Les tex­tures ver­na­cu­laires se com­posent de cli­chés réadap­tés, d’idiomes et de mèmes arra­chés au tis­su de la vie quo­ti­dienne autant qu’à l’imagerie cultu­relle ico­nique.

Quant à la poé­sie d’aujourd’hui… c’est une grande scène, pleine de camps rivaux, d’enclaves spé­cia­li­sées, de cra­che­rus de théo­ries et de cultes de com­pé­ti­tion. Il n’est pas pos­sible d’être au cou­rant des dif­fé­rents cou­rants poé­tiques aujourd’hui, c’est pour­quoi je tends à reje­ter les cou­rants prin­ci­paux, les pra­ti­ciens recon­nus par l’université, et je défends l’underground et ses indi­vi­dus héroïques.

Marc Jampole :

Wallace Stevens, T.S. Eliot, Gerard Manley Hopkins, Stéphane Mallarmé sont les poètes qui m’ont le plus appris, mais l’artiste qui a eu le plus d’influence sur mon approche de l’art et de la vie est le roman­cier du 19ème siècle, Stendhal.

Des émo­tions et des évé­ne­ments variés ins­pirent des poèmes variés. Le gou­lag de tor­ture amé­ri­cain a ins­pi­ré une série de poèmes sur la tor­ture. D’autre part, une réflexion sur ce que signi­fie vrai­ment le point de vue a ins­pi­ré la concep­tion du cycle des poèmes cubistes.

Je pro­dui­sais des films et j’étais char­gé des public rela­tions, et j’en avais tel­le­ment assez des arts col­la­bo­ra­tifs que j’ai com­men­cé à écrire de la poé­sie comme un dada au cours de ma tren­taine, pour avoir la maî­trise totale de ma forme artis­tique. Je vou­lais aus­si faire des expé­riences sur le lan­gage.

Ma rela­tion au lan­gage est per­son­nelle, je pré­fère ne pas en par­ler. Je dirais que j’ai vou­lu être écri­vain depuis l’enfance et que je ne crois pas que le poète soit un “prêtre” doté d’une rela­tion “amé­lio­rée” avec l’expérience ou une connexion spé­ciale au spi­ri­tuel.

La poé­sie amé­ri­caine aujourd’hui est une grande tente sous laquelle on trouve de nom­breux styles d’écriture : expé­ri­men­tal, auto­bio­gra­phique, sur­réa­liste, enga­gé, éro­tique, ecphras­tique, per­for­ma­tive, tra­di­tion­nelle, éru­dite, aca­dé­mique, arti­sa­nale, rimée ou non,. Un lieu aus­si bigar­ré et très peu­plé, comme New-York, abri­te­ra bien évi­dem­ment des poètes venant de tous les points de ce spectre esthé­tique, ou, pour pour­suivre la méta­phore, de tous les coins de la tente, mais parce que NY même entre­tient diver­si­té et mar­gi­na­li­té, nombre de poètes new-yor­kais sont d’un côté et de l’autre de l’art poé­tique. Les poètes new-yor­kais ont aus­si ten­dance à être plus enga­gés poli­ti­que­ment et plus à gauche que la com­mu­nau­té poé­tique en géné­ral, reflé­tant ain­si la nature pro­gres­siste du New-yor­kais en géné­ral. Enfin ; il y a le pro­blème de l’environnement dans lequel un poète tire son ou ses images, et sa langue. La brise de l’océan à 15 heures, l’écho d’un métro une sta­tion plus loin, la per­ma­nente cohue en centre ville, le brou­ha­ha joyeux des gens à Union Square, les bribes de jazz, folk, pop et musique élec­tro­nique qu’on peut entendre en pas­sant devant les clubs, le vaste silence de la nature au coeur d’une pro­me­nade à Central Park, le suc­cu­lent pois­son fumé chez les trai­teurs, les extra­or­di­naires gratte-ciel art-déco – ce sont quelques unes des mil­liers d’images visuelles et sonores par­ti­cu­lières au New-York qui se gravent dans l’esprit de tous les New-yor­kais, poètes et autres, et qui informent incons­ciem­ment nos vies et notre art.

Neil Shepard :

Il y a une longue lignée d’influence, en remon­tant jusqu’à Homère, Ovide, Dante ou Shakespeare. Mais je vais me concen­trer sur une influence en langue anglaise plus récente, com­men­çant avec des poètes du 19ème comme Whitman, Wordsworth, Blake et Keats, en pas­sant par des poètes pré-modernes et modernes comme Yeats, Frost, Jeffers, Williams et Stevens, jusqu’à des poètes de l’époque contem­po­raine tou­jours sand date commme Theodore Roethke, Robert Lowell, Elizabeth Bishop, Sylvia Plath, Ted Hughes, Galway Kinnell, Robert Bly, James Wright, Hayden Carruth, Philip Levine, Denise Levertov, Larry Levis, Louise Gluck, Sharon Olds, Robert Hass. Influences aus­si de poètes qui ne sont pas de langue anglaise, incluant Baudelaire, Rilke, Lorca, Neruda, Paz, Transtromer, Milosz, Hikmet.

La poé­sie m’aide à orga­ni­ser le chaos, en ame­nant des sons orga­ni­sés, des images, des pen­sées et des prin­cipes à peser sur un maté­riau ori­gi­nel­le­ment dérou­tant, trou­blant et résis­tant.

Malgré de nom­breuses lec­tures de théo­ries post­struc­tu­ra­listes, je per­siste à croire que le lan­gage peut repré­sen­ter dif­fé­rentes réa­li­tés à tra­vers la confluence de sons, d’images, de tropes, de sym­boles, et j’espère que cette langue poé­tique com­mu­nique (même si elle joue avec la nature de la com­mu­ni­ca­tion, la dif­fi­cul­té inhé­rente du lan­gage cou­rant, les construc­tions cultu­relles qui nous aveuglent et nous poussent à cer­taines inter­pré­ta­tions lin­guis­tiques) et pro­cure une réponse émo­tion­nelle, intel­lec­tuelle, et – ose­rais-je dire – spi­ri­tuelle.

NYC est un lieu mul­tieth­nique, varié, avec de grandes dis­pa­ri­tés de richesse, d’accés, de pri­vi­lèges. Il ne devrait pas être sur­pre­nant, donc, de trou­ver par­mi les poètes une grande diver­si­té dans la pra­tique poé­tique et son conte­nu. Il n’y a pas (et il n’y a pro­ba­ble­ment jamais eu) une école de New-York de poé­sie (ain­si que nous nous y réfé­rions pour des poètes aus­si dif­fé­rents que Ashbery, Koch, O’Hara et Barbara Guest). Peut-être que ce qui nous lie, inévi­ta­ble­ment, c’est notre conscience de vivre dans un endroit den­se­ment peu­plé, varié, plein de contra­dic­tions, bruyant, gla­mour, sale, révol­tant, rapide ou exces­si­ve­ment lent (selon qu’on a accès au pri­vi­lège et au pou­voir), avan­çant contam­ment, se réin­ven­tant, même quand il démo­lit à coup de boule phy­sique ou méta­phy­sique ce qui a pré­cé­dé. Certains de ces traits pour­raient (ou non) déteindre sur les poètes new-yor­kais, et il est impos­sible de pré­dire com­ment ceci affec­te­ra le tem­pé­ra­ment, la pra­tique esthé­tique et le conte­nu final.

Stéphanie Rauschenbusch :

Les poètes que je pré­fère sont Wallace Stevens, Elizabeth Bishop,Robert Lowell, Seamus Heaney, et Louise  Gluck.. Je par­tage l’avis qu’il n’existe plus de caté­go­rie de “poètes de New-York”.

Les mots me fas­cinent et j’essaie d’élargir ma per­cep­tion des sons du Français en regar­dant TV5 monde et par­fois la RAI pour les mots ita­liens.

Ce qui m’inspire est géné­ra­le­ment un sou­ve­nir visuel de l’enfance.

_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​notes :

(1) – le deuxième volet d’un dos­sier sur la poé­sie à New-York sort en sep­tembre sur “Siècle 21” : http://​revue​-sie​cle21​.fr/​S​i​e​c​l​e​2​1​/​6​0​9​E​2​5​C​D​-​C​A​A​A​-​4​C​9​8​-​B​4​4​D​-​2​D​2​D​5​F​0​B​1​8​E​5​.​h​tml

 

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