> Entre poésie et philosophie (5): à propos du cogito sacréen

Entre poésie et philosophie (5): à propos du cogito sacréen

Par |2018-08-14T16:16:49+00:00 21 novembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

      A la lec­ture d’un poème du livre récem­ment publié dans la col­lec­tion Poésie /​Gallimard, Figures qui bougent un peu,  et autres poèmes, de James Sacré, je pen­sai écrire à par­tir de la for­mule qui me vint à l’esprit : cogi­to sacréen. Je m’aperçus, lisant plus tard la juste pré­face d’Antoine Emaz, que celui-ci avait déjà employé l’expression ! La réfé­rence à Descartes étant évi­dente dans le poème en ques­tion, cette for­mule tom­bait peut-être sous le sens. Elle per­met néan­moins d’aborder fron­ta­le­ment la sin­gu­la­ri­té de la poé­sie de James Sacré. Car sous son appa­rence de naï­ve­té et son air de ne pas trop y tou­cher, voi­là une poé­sie qui pense…et qui sait qu’elle pense. Il s’agit même d’une poé­sie qui pense la poé­sie, sachant qu’elle pense la poé­sie ! Une vraie poé­sie réflexive, comme c’est sou­vent le cas éga­le­ment, par exemple, pour les poèmes de Nuno Judice. Aucune théo­rie tou­te­fois n’émergera, car ce n’est pas la voca­tion du poème que de théo­ri­ser ! Et Sacré semble bien se méfier de la rai­son « phi­lo­so­phante » (j’ose ce néo­lo­gisme)…

      Le poème dont il est ques­tion, le pre­mier de Réflexion sur un pay­sage amé­ri­cain au loin com­mence ain­si : « je suis quelque chose qui pense mal mais peut-être que c’est pas pos­sible de pen­ser bien. ». A pre­mière vue cela res­semble à de l’ironie vis à vis du poète, cette « chose qui pense mal », à de l’ironie vis-à-vis du phi­lo­sophe qui croit sou­vent savoir qu’il pense bien, alors que « c’est pas pos­sible de pen­ser bien ». Ce qui fina­le­ment est ras­su­rant pour le poète qui pour­rait se tar­guer de n’avoir, lui au moins, pas l’illusion de pen­ser bien ! Contrairement au phi­lo­sophe que le concept four­voie loin des pay­sages et de la musique…Mais « c’est pas une façon de me ras­su­rer que je dis ça : parce que com­ment savoir ce que c’est pen­ser bien si on pense mal ? »  Aucune exté­rio­ri­té en effet pour connaître  la vraie valeur de la pen­sée s’il y a au fon­de­ment la cer­ti­tude de pen­ser mal ! Mais pour­quoi une telle cer­ti­tude quant à ce « pen­ser mal » ? Chez Descartes, la cer­ti­tude immé­diate porte sur la pen­sée (qui ne peut pas être qua­li­fiée tant que l’hypothèse d’un mau­vais génie (un trom­peur infi­ni) n’est pas levée, et que le monde est mis entre paren­thèses…). J’ai des pen­sées, dit Descartes, mais je ne peux me pro­non­cer sur leur véri­té ou leur faus­se­té. La tâche de la phi­lo­so­phie sera l’effort pour pen­ser bien par la dis­si­pa­tion des illu­sions grâce à l’usage de ce « bon sens qui est la chose la mieux par­ta­gée du monde » à condi­tion d’en faire un bon usage. Sacré ne remet pas en ques­tion la cer­ti­tude pre­mière : être « une chose qui pense ». Il ajoute seule­ment un juge­ment de valeur immé­diat : « une chose qui pense mal ». Mais il ne s’en tient pas là. Et l’on se rend compte que le poète n’est assu­ré­ment pas aus­si naïf qu’il le laisse géné­ra­le­ment entendre. Il a l’hésitation pen­sive, et par­fois une assu­rance dif­fi­cile à dis­cer­ner der­rière le mou­ve­ment hési­tant à l’apparence chao­tique ? « et peut-on seule­ment dire avec assu­rance que je pense mal ? », ce qui ramène à la cer­ti­tude du cogi­to sans qua­li­fi­ca­tif… Et « pen­ser bien est-ce que ça implique qu’on le sache ? ». « La véri­té est à elle-même sa propre marque, et celle du faux », disait Spinoza !

      Et si l’incertitude du « pen­ser mal » était la force propre du poème ? Et si l’hésitation pen­sive avec ses ques­tion­ne­ments faus­se­ment naïfs nous entraî­nait vers les ques­tions puis­santes de ces Chemins qui ne mènent nulle part pour reprendre le titre du livre de Heidegger ? L’incertitude du « pen­ser mal », une éthique ? L’hésitation pen­sive, une méthode ? James Sacré pro­cède par un tâton­ne­ment dans les mots simples. Il pro­voque des césures de la pen­sée. La logique est mal­me­née, les mal­adresses sont feintes. Cette poé­sie n’est rien moins que naïve. Elle opère des saillies dans la langue, au cœur d’un quo­ti­dien sou­vent mono­tone, d’un réel sou­vent attris­tant. La pen­sée rudoie la langue, la pen­sée s’agace…et par­fois une pen­sée sagace émerge, ou bien une beau­té inso­lite ! On a envie d’évoquer l’inspecteur Columbo lors­qu’ il semble prendre congé du sus­pect, hésite, se retourne vers lui et lui ren­voie le ver­dict qui l’accable !

     Posons, à titre d’hypothèse, cette incer­ti­tude du « pen­ser mal » au fon­de­ment de la poé­sie de James Sacré. Hypothèse féconde peut-être pour la poé­sie en géné­ral… Prenons le poème Réflexion sur un pay­sage amé­ri­cain au loin : cela n’est peut-être rien d’autre, pour l’exprimer de façon syn­thé­tique, qu’une pen­sée musi­cale de peintre qui écrit des poèmes. Cet « au loin » ne semble pas être le loin­tain pour la per­cep­tion visuelle, mais pour la vision par la mémoire. Le poète n’est pas face au pay­sage. Il invoque,  voire convoque des traces mné­siques en un chaos de mots qui cherchent à la fois la musique et la figu­ra­tion sans par­ve­nir tout à fait ni à l’une ni à l’autre…Le poème par­fait serait peut-être celui qui n’aurait plus besoin des mots…mais alors il n’y aurait plus de poème. Voilà pour­quoi il y a tou­jours « un mot mal effa­cé dans le reste de cou­leur ». Car il s’agit bien de com­po­ser le pay­sage à par­tir de frag­ments de mémoire, d’éclats de visions. Il y a dans ces espaces de la Nouvelle Angleterre des han­gars défaits qui ne tiennent que par des planches ban­cales avec des taches de restes de pein­ture. Ces han­gars sont per­çus de l’autoroute qui crée les « pay­sages » inédits de prés et de han­gars défaits. Mais un de ces han­gars peut tout aus­si bien être, si l’on se tient à l’intérieur, face à son ouver­ture,  le cadre ban­cal des planches tachées qui contient le tableau, le pay­sage, cette inven­tion du regard…

      Malgré son aspect par­fois rural ou cham­pêtre, la poé­sie de Sacré est aux anti­podes du natu­ra­lisme. Réfléchissant à l’art de dire musi­ca­le­ment la vision, le poème est cette inca­pa­ci­té à la musique et à la pein­ture, qui pense, sans concept, par quelques notes et touches, plu­tôt chao­tiques, l’inachevé ou l’infini de la vision. La nature n’est tou­te­fois pas occul­tée : « des­sin d’herbe ». Le poème intrique la nature et l’art…On se déplace de l’espace natu­rel à l’espace du tableau, puis de l’espace du tableau à l’espace du poème dans la page (qui, sinon, serait blanche). Il y a même une archi­tec­ture de l’espace du poème qui est tout sauf gra­tuite, mal­gré l’autodérision mali­cieuse de l’auteur : « je sais bien, ces chan­tour­ne­ments typo­gra­phiques, oui… »  

        Comme un cer­tain nombres de ses contem­po­rains Sacré refuse de nier tota­le­ment la place du lyrisme dans ses poèmes, mais c’est un lyrisme pour le moins « cri­tique » pour reprendre la thé­ma­tique de Jean-Michel Maulpoix. Le chant est sobre, dépour­vu de gran­di­lo­quence aus­si bien que de cha­toie­ments : une petite musique pas facile, en fin de compte ! Vers la musique est orien­té le très pudique et très bel ensemble Une enfant silen­cieuse, sur la mort d’une petite fille. Il s’agit, par esquisses suc­ces­sives, d’approcher le scan­dale de l’innommable. C’est pour­quoi l’auteur pré­vient : « Peu de bruit nous reste dans l’oreille et tu ne proposes/​Aucune mélo­die qu’on pour­rait connaître par cœur. » Il y a quelque chose de défi­ni­ti­ve­ment dou­lou­reux chez James Sacré, ce qui vient de l’empathie peut-être.

        Pour résu­mer la ques­tion de la forme et du fond chez Sacré, indis­so­ciables, ain­si que du para­doxe de sa com­plexi­té tant lisible, Antoine Emaz écrit : « Si la poé­sie de Sacré est com­plexe, elle n’est pas com­pli­quée dans son abord ; le lec­teur ne s’interroge pas sur ce que le poète veut dire, il le dit, en clair. Nous sommes en face d’un jeu sub­til de formes, d’écriture, qui ne gêne pas la sai­sie du sens. Cette poé­sie impose une langue, évi­dem­ment, mais ce n’est pas une langue qui exclut ; elle accueille, d’abord. »

        L’apport de James Sacré et la syn­thèse de ses héri­tages et de ses fami­lia­ri­tés pour­raient être for­mu­lés de la sorte : des « cor­res­pon­dances » (Baudelaire) impar­faites, inache­vées comme le sont toutes les ten­ta­tives humaines de sai­sir, entre per­cep­tion et pen­sée, y com­pris les plus artis­tiques ; un « lyrisme (très) cri­tique » (Maulpoix), et une « poé­thique » (Pinson) de l’habitation modeste du monde en poème, « le par­ti-pris des choses » (Ponge) mais enche­vê­trées dans la pen­sée en un chant hési­tant !

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