> Europe n° 1026, octobre 2014

Europe n° 1026, octobre 2014

Par |2018-10-21T10:11:56+00:00 24 octobre 2014|Catégories : Revue des revues|

Consacré en pre­mier lieu à Éric Chevillard, ce riche numé­ro fait une place impor­tante à Jean-Louis Giovannoni, Esther Tellermann, José Carlos Bercera et Paul Louis Rossi. Une richesse due à la qua­li­té des études et sur­tout à la pro­fon­deur des entre­tiens avec ces poètes.

Le dos­sier Giovannoni com­mence par un long entre­tien avec Gisèle Berkman, laquelle l'interroge sur le « tra­vail d'évidement » qui fait la force de son écri­ture :

(…) un motif cen­tral chez moi, qui est celui de la pres­sion de la mul­ti­tude. Il s'agit là d'un motif que je décline constam­ment, que je res­sens avec une inten­si­té toute phy­sique. Cette mul­ti­tude est l'objet même de L'Élection, avec cette idée que, dès qu'on dit un mot, on tait d'autres mots, que, dès qu'un être vient au monde, c'est au prix d'une mul­ti­tude d'autres qui ne naî­tront jamais. la poé­sie est liée chez moi à cette han­tise du défer­le­ment (…)

Une poé­sie qui, pour Christine Caillon, « parle de la façon dont nous cher­chons à arti­cu­ler notre pré­sence au monde, entre repli et ouver­ture, entre soli­di­té et poro­si­té d'un moi en inces­sante construc­tion (…) en essayage », qui dit « au plus près », qui tente d'aller « vers le dépla­ce­ment, se faire bal­let avant que la figure, la pen­sée ne s'imposent »…

Après avoir racon­té dans quelles condi­tions il a ren­con­tré Jean-Louis Giovannoni, Arno Bertina, sous l'apparence bon­homme d'une confi­dence, place le poète dans le champ lit­té­raire actuel : « (…) son humour (…) un des traits mar­quants de sa poé­sie – peu de poètes sont capables d'aller sur ce ter­rain, qui décoiffe trop les têtes apprê­tées pour les lau­riers ou le sculp­teur. Fourcade, Cadiot, Novarina, Venaille… Ils ne sont pas nom­breux ».

Porosité et humour : Jean-Louis Giovannoni nous tend un miroir gri­ma­çant, comme dans ce jour­nal d'une punaise de lit :

 

Cachée, attends que la lumière décline

Reviennent tou­jours au lit (…)

Ai piqué quatre-vingt-dix fois. Alignées par trois ou quatre. Sur bras. torse et poi­trine. Moitié à l'un, le reste – com­bi­nai­son ouverte.

Suis équi­pée. Rostre. Comme tube allon­gé. Avec deux entrées. L'une injecte salive. Anesthésie. L'autre coule fluide.

C'est daté d'avril 2013, il me semble qu'à la même période, un maga­zine scien­ti­fique avait fait un dos­sier sur cet ani­mal para­site. Une écri­ture au plus près du monde.

*

Le poème, selon Esther Tellermann, inter­roge, ouvre à une énigme. D'où le peu de place qu'il lui est accor­dée dans notre moder­ni­té. Celle-ci veut les réduc­tions, les éti­quettes, son exhi­bi­tion­nisme veut des réponses, des caté­go­ries. Dans la ter­ra inco­gni­ta qu'est la langue, l'écrivain oublie son iden­ti­té pour en faire réson­ner le mul­tiple. Ce qu'Yves Di Manno exprime ain­si dans son article : « en ces temps d'individualisme for­ce­né elle renoue avec l'une des dimen­sions les plus loin­taines du chant, contra­riant la notion d'auteur (…) au béné­fice de la parole errante qui lui impose sa dic­tée ».

Il semble que ce « mul­tiple » touche autant à la richesse de l'univers :

Buissons

archi­tec­tures

    de la mémoire

j'apurais l'espace

    de notre odeur

en à-plat vou­lus

figer les coquillages

et les embruns

vou­lus en vous

    rede­ve­nir

    océan.

… qu'à la diver­si­té humaine mena­cée par la dis­cri­mi­na­tion, la haine, la tor­ture dont la bana­li­sa­tion aujourd'hui par l'image est par­tie pre­nante de la bar­ba­rie. Poésie où j'entretenais les /​ à pics     au bord /​ des villes qu'étouffe /​ la soif.

« On croit sim­ple­ment lire alors que nous voi­ci enga­gés sur le théâtre des opé­ra­tions », dit de cette œuvre Bernard Noël.

Jean-Baptiste Para défi­nit l'écriture d'Esther Tellermann comme une « impul­sion poé­tique {qui} semble inté­grer ici des ins­tances contraires : celles de la frac­ture, du heurt, de la béance abrupte, et celles de la construc­tion, de la suture, du tis­sage ». De ce copieux dos­sier d'études courtes et pré­cises, tout est à gar­der.

*

« Une célé­bra­tion dépouillée, où la magni­fi­cence de la vie semble minée à l'avance par sa propre des­truc­tion » écrit José Manuel Pintado. de la poé­sie de José Carlos Bercera (1936-1970)

sans feux de navi­ga­tion,
sans escorte, sans radar,
sans savoir qui sont
ceux qui ont quit­té la table(…)

Langue, selon Coral Bracho, qui « coule comme une rivière sou­ter­raine, char­gée d'une inces­sante éner­gie et d'un souffle qui nous enve­loppe et nous entraîne dans son épais­seur hyp­no­tique (…) » :

là où eut lieu la bataille
une porte grince,
une voix de femme
parle confu­sé­ment de proxé­né­tisme,
quelqu'un s'assoit sur un lit
et ordonne le silence, chh,
chh, chh…

*

Dédié aux des­sins de Véronique Flahault, L'usure et le temps est un poème réflexif de Paul Louis Rossi qui s'attache « avec des mots simples, choi­sis et dis­tri­bués dans l'ordre (…) à pro­vo­quer chez le lec­teur une sen­sa­tion équi­va­lente à celle du regard sur le des­sin ». Faisant alter­ner des vers et de la prose, l'auteur construit de sen­si­tives et (pas si) tran­quilles minia­tures :

(…)

Une femme comme sor­tie de l'écume

des flots et des vagues les seins nus le

sexe très noir se pré­ci­pite sur le couple

 

tente de décro­cher

         la main

             droite de

                       l'homme.

 

*

Enfin, on ne négli­ge­ra pas ce long poème, peu connu, de Hölderlin :  Émilie avant le jour de ses noces. Écrit en 1799, il s'agit d'une idylle, poé­sie de genre, « récit ou roman sur Émilie », per­son­nage pure­ment fic­tif, com­man­dée au poète par l'éditeur Steinkopf pour un « agen­da pour les femmes culti­vées ».

Les nommes-tu ombres ceux que j'aime ?
Alors que je n'étais plus une enfant, alors que je m'éveillai
À la vie, alors qu'à neuf mon œil au ciel
S'ouvrait à la lumière, mon cœur
Se mit à battre pour le beau ; et je le trou­vai proche ;
Comment le nom­mer main­te­nant qu'il n'est plus
Pour moi ? Laissez ! Je peux aimer les morts,
Les loin­tains ; et le temps n'a pas rai­son de moi.

Avant que débute sa tra­duc­tion, Fernand Cambon fait remar­quer la chose sui­vante qui dit tout l'intérêt à retrou­ver ce texte : « ce qui ne peut man­quer de frap­per, c'est com­ment le poète a su se cou­ler, sans aucun effort appa­rent, dans la sen­si­bi­li­té vibrante d'une jeune femme ».

Cette poro­si­té aux êtres et au monde que les poèmes dits « de la folie » lais­se­ront s'épanouir.

 

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