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Europe : Sebald et Tranströmer

Par |2018-08-20T04:50:18+00:00 4 mai 2013|Catégories : Revue des revues|

Le très beau numé­ro de mai 2013 de la revue Europe pro­pose deux dos­siers sur W.G. Sebald et Tomas Tranströmer.

De nom­breuses facettes de l’œuvre de Sebald y sont ana­ly­sées et mises en valeur. L’auteur d’un article s’intéresse à la poé­sie, l’autre au temps et à l’Histoire… La revue pro­pose aus­si plu­sieurs témoi­gnages (de l’éditrice de Sebald en France, de l’un de ses tra­duc­teurs et de col­lègues).

Le dos­sier s’ouvre sur une conver­sa­tion avec W.G. Sebald lui-même, au sujet de la lit­té­ra­ture et de la pho­to­gra­phie. Car W.G. Sebald, dans la plu­part de ses ouvrages, écrit à par­tir de pho­to­gra­phies trou­vées ici et là, par­fois dans de vieux livres où elles avaient été insé­rées et oubliées, par­fois dans des albums de famille. Il parle de « l’incroyable appel qui s’élève de ces images ; une demande adres­sée à celui qui les regarde, qui le somme de racon­ter ou bien de s’imaginer ce qu’on pour­rait racon­ter ». W.G. Sebald a sou­vent ima­gi­né. Tellement bien ima­gi­né ! Muriel Pic a sans doute rai­son de voir dans l’usage que Sebald fait des pho­to­gra­phies un moyen de « réen­chan­ter le monde ». La pho­to­gra­phie « déjoue l’irrémédiable de la perte », en effet.

Une seconde conver­sa­tion, avec l’historien François Hartog cette fois, per­met de sou­li­gner l’importance du rap­port au temps de W.G. Sebald. Le temps ren­voie à l’enfance pas­sée en Allemagne, aux heures sombres entou­rées de silence. Cela peut expli­quer en par­tie la volon­té de W.G. Sebald de tra­vailler à par­tir de pho­to­gra­phies d’ailleurs : elles sont des traces du pas­sé et sont le point de départ de véri­tables enquêtes.

Sergio Chejfec, auteur argen­tin dont l’œuvre est éga­le­ment tra­ver­sée par les thèmes de la mémoire et de l’histoire, sou­ligne, lui, celui de l’errance. Elle lui semble être l’un des fils conduc­teurs de l’œuvre de W.G. Sebald. Ruth Klüger insiste aus­si sur ce point. Elle écrit : « Le nar­ra­teur n’est pas seul à ne jamais trou­ver le repos. La plu­part des per­son­nages de ses his­toires sont per­pé­tuel­le­ment en mou­ve­ment. »

Au fil des pages, il est ques­tion d’autres auteurs, que W.G. Sebald lisait, admi­rait. Citons ici Franz Kafka et Thomas Bernhard. Comme ceux de Kafka et de Bernhard, les per­son­nages de Sebald sont sou­vent seuls et mélan­co­liques.

Mais comme le rap­pelle très jus­te­ment Lucie Campos, foca­li­ser sur un seul point, même s’il est cen­tral – par exemple la mélan­co­lie – serait faire vio­lence à l’œuvre et com­mettre une erreur. Ne voir en Sebald qu’un être mélan­co­lique serait nier par exemple son amour des contrastes. On pour­rait dire la même chose de Kafka et de Bernhard d’ailleurs. Les trois auteurs savent être drôles – déli­ca­te­ment, déli­cieu­se­ment – quand ils abordent le pire. Et Lucie Campos parle jus­te­ment de ce qui, chez Bernhard, attire Sebald : « une légè­re­té dans la gra­vi­té ».

Emmanuel Bouju va dans le même sens – celui de la coïn­ci­dence des oppo­sés – lorsqu’il traite de l’humour pré­sent dans les textes de celui qui s’est avant tout inté­res­sé à l’histoire catas­tro­phique de l’Europe. Emmanuel Bouju donne plu­sieurs exemples de cet humour sin­gu­lier, un humour né de la « col­li­sion entre deux cadres de réfé­rence ». Citons-en un. Celui tiré d’un texte inti­tu­lé « Il ritor­no in patria » (dans Vertiges). Il y est ques­tion du conseil aux usa­gers du métro lon­do­nien : « Mind the gap », qui signi­fie « Attention à la marche » mais peut deve­nir « Réfléchissez au gouffre ».

Si la poé­sie, comme le rap­pelle Lucie Taïeb, a occu­pé une place mar­gi­nale dans l’écriture de W.G. Sebald (trois recueils tout de même paraissent entre 1992 et 2002, le der­nier étant donc post­hume), elle a joué un rôle essen­tiel dans sa vie. Il a lu et relu les poètes. Paul Celan, par exemple. La poé­sie était pour lui une échap­pée. Jo Catling, qui fut une col­lègue et une amie de W.G. Sebald, explore ses biblio­thèques. Si on y trouve beau­coup moins de livres issus de la lit­té­ra­ture anglaise contem­po­raine que des lit­té­ra­tures alle­mande, autri­chienne et fran­çaise, les œuvres des poètes anglais y sont bien pré­sentes : Stephen Watts, Anne Beresford et Michael Hamburger.

Le dos­sier Tomas Tranströmer est certes moins épais mais tout aus­si inté­res­sant. Et néces­saire. Car en France, mal­gré son prix Nobel (en 2011), le poète sué­dois reste mécon­nu. Pourtant, Tomas Tranströmer est né en 1931 et a publié son pre­mier recueil à l’âge de vingt-trois ans. Après une rapide pré­sen­ta­tion de l’auteur, on entre d’ailleurs dans son uni­vers grâce au car­net de voyage que Tomas Tranströmer a écrit alors qu’il avait seule­ment vingt-deux ans. Il s’est alors ren­du au nord de la Suède, pays lapon, « sur les terres de la mélan­co­lie ». Suivent six poèmes inédits, puis le témoi­gnage de Staffan Bergsten qui a écrit un por­trait du poète.

Renaud Ego est l’un des rares en France (avec son fidèle édi­teur, le Castor astral, et son tra­duc­teur Jacques Outin) qui connais­saient déjà l’auteur sué­dois avant son prix Nobel. On lui doit la post­face à l’édition des Œuvres com­plètes (Le Castor astral, 1996 ; Poésie /​ Gallimard, 2004). Il explique ain­si – non sans humour – notre igno­rance : « la poé­sie n’a plus aucune place dans la presse où elle est relé­guée au rang d’aimable curio­si­té ou de sur­vi­vance archaïque comme le sont la char­rette à bras et la danse bigou­dène », avant de citer quelques phrases de jour­na­listes – et là, cela devient moins drôle. Ces der­nières rap­pellent les sar­casmes lus ici et là quand le Nobel fut décer­né à Herta Müller, en 2009. Plusieurs jour­na­listes et cri­tiques lit­té­raires étaient éga­le­ment tom­bés des nues. « Qui est cette Herta Müller ? » Bruno Corty, jour­na­liste au Figaro, avait car­ré­ment affir­mé : « Seules les fémi­nistes se réjoui­ront ». Mesquin ! Et affli­geant. Car cela signi­fie que, quand ils ne connaissent pas un auteur, la plu­part des jour­na­listes et cri­tiques fran­çais en déduisent qu’il est très secon­daire. Ne serait-il pas plus logique qu’ils se réjouissent d’avoir à décou­vrir un uni­vers qu’ils n’ont pas encore explo­ré ?

Les choses sont bien dif­fé­rentes dans les mondes anglo-saxon et ger­ma­nique. En Allemagne, les grands quo­ti­diens donnent à lire chaque semaine des textes de poètes contem­po­rains, quand les nôtres ne se sou­viennent du mot « poé­sie » qu’à l’occasion de la paru­tion de quelques pages de Michel Houellebecq.

Il se tient debout devant une mon­tagne.
C’est davan­tage une coquille d’escargot qu’une mon­tagne.
C’est davan­tage une mai­son qu’une coquille d’escargot.
Ce n’est pas une mai­son, mais cela a beau­coup de chambres.
C’est indis­tinct mais sub­ju­guant.
Il naît de cette coquille, et elle naît en lui.
C’est sa vie, c’est son laby­rinthe.

Renaud Ego s’arrête sur cette image du laby­rinthe, et nous explique la manière dont Tomas Tranströmer s’y oriente : à l’aide de ses sens.

Pierre Grouix rap­pelle un conseil don­né par le poète, celui de « lire entre les lignes » – les textes mais aus­si le monde. Et Pierre Grouix dresse une liste de lieux où le poète s’est ren­du, sur les cinq conti­nents, en sou­li­gnant « l’amour par­ti­cu­lier et pré­coce pour l’Afrique ».

Il est ques­tion, ici et là, de la musique, parce qu’elle joue un rôle cen­tral dans la vie de Tomas Tranströmer, qui est aus­si pia­niste (un pia­niste hémi­plé­gique, condam­né à jouer de la main gauche depuis un AVC, en 1990).

Pour tout ren­sei­gne­ment sur la revue Europe :

http://​www​.europe​-revue​.net/

 Je cite­rai un extrait du très long poème inti­tu­lé Schubertiana, qui ne figure pas dans la revue Europe. En espé­rant que ce pas­sage don­ne­ra envie à ceux qui ne l’ont pas encore lue de décou­vrir cette poé­sie.

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