> Grandeur (et petites inquiétudes) du Journal des Poètes

Grandeur (et petites inquiétudes) du Journal des Poètes

Par | 2018-06-25T21:06:44+00:00 16 avril 2013|Catégories : Revue des revues|

Ce récent numé­ro s’ouvre sur des paroles ras­su­rantes de notre ami et col­la­bo­ra­teur Jean-Luc Wauthier, au sujet de la situa­tion du Journal des Poètes, belle aven­ture dont il est le rédac­teur en chef. Wauthier ne craint pas de par­ler d’argent et des dif­fi­cul­tés ren­con­trées face au retrait de cer­tains finan­ceurs. Le JdP se bat pour vivre. On le com­prend. C’est le propre de toute struc­ture qui défend la poé­sie, et ce n’est jamais aisé. Le rédac­teur en chef du Journal ouvre aus­si (ou pour­suit) un débat, pro­lon­gé en der­nière page par Yves Namur. Un sujet qui semble pré­oc­cu­per les ani­ma­teurs du Journal, puisqu’Yves Namur en parle de numé­ro en numé­ro : la poé­sie et la Toile. On vou­drait que la réflexion s’ose : pour­quoi ne pas consa­crer un numé­ro à ce sujet, plu­tôt que de s’inquiéter par bribes plus ou moins dis­crètes et/​ou timides, ou encore plu­tôt que de consi­dé­rer, ain­si que l’écrit Yves Namur, que les inter­nautes sont des « toxi­co­manes » ? Je pense que Namur n’a pas mesu­ré la por­tée extra­or­di­naire de ce qu’il écrit, qu’avec un peu de recul il s’interrogerait sur le sens de ses pro­pos. Mais nous ne com­pa­re­rons pas cette expres­sion rapide (bien plus rapide que beau­coup de choses s’exprimant sur inter­net, et même… sur Facebook) à d’autres pro­pos mal­heu­reux tenus ici et là sur d’autres sujets par d’autres com­men­ta­teurs, par exemple sur le fait que les corses seraient ceci, les homo­sexuels seraient cela, les… Pfffffffffffff. Ici, nous sommes des inter­nautes et nous aimons l’humain en sa diver­si­té, c’est-à-dire tous les humains. Y com­pris Yves Namur, nous ne lui en vou­lons donc pas le moins du monde. Le chro­ni­queur du Journal des Poètes parle sim­ple­ment de ce qu’il ne connaît pas ou mal. Forcément de manière binaire. On peut envi­sa­ger de… se taire, dans ce cas de figure, mais per­sonne n’est à l’abri d’une âne­rie. Nous pen­sons, nous, qu’Yves Namur sait bien, au fond, que tout inter­naute n’est pas un « toxi­co­mane ». Passons. Non, cela ouvre un débat bien plus inté­res­sant. Sur inter­net et la poé­sie, bien sûr. Sur le milieu des revues de poé­sie, aus­si.

Du point de vue de Recours au Poème, poé­sie publiée sur papier et poé­sie publiée sur inter­net sont actes com­plé­men­taires bien plus que contra­dic­toires. Nous pen­sons même que nous le démon­trons depuis un an dans nos pages. Il y a de bonnes et de mau­vaises revues de poé­sie sur inter­net, comme il y a de bonnes et de mau­vaises revues de poé­sie publiées sur papier. Mais dans le second cas, le milieu de la poé­sie (aux divi­sions peu nom­breuses) ne le dira pas trop, sou­cieux d’une hypo­cri­sie bien enten­due (on appelle cela le copi­nage). Les revues papier font tra­vailler des impri­meurs et cete­ra, écrit Jean-Luc Wauthier. Cela est vrai. Les revues inter­net font tra­vailler des web­mestres et gra­phistes, ces impri­meurs du nou­veau monde. La net éco­no­mie est aus­si une éco­no­mie. Elle a ses défauts : on tra­vaille, mais on est moins nom­breux à tra­vailler. Les revues papier n’ont pas ce défaut. Elles en ont un autre, quand elles sont mau­vaises : du papier et encore du papier uti­li­sé à publier des choses sans aucun inté­rêt, du reste lues par per­sonne ou presque, mais consom­mant du papier, du papier… des arbres. On devrait mesu­rer le taux de col­la­bo­ra­tion des mau­vaises revues de poé­sie avec la défo­res­ta­tion et la pol­lu­tion au chlore qu’implique leur volon­té de publier de l’insignifiance lue par per­sonne. Ce n’est pas moins grave, de notre point de vue, que ce que l’on reproche aux revues du net. Où ache­tez-vous votre papier, mes­sieurs ? D’où vient-il ? Des forêts éra­di­quées et rem­pla­cées par des arbres à pousse rapide, sur fond d’extermination d’écosystèmes entiers, et de dépla­ce­ments mas­sifs de popu­la­tions consi­dé­rées comme « faibles » parce que dif­fé­rentes (Chine, Birmanie, Nouvelle Zélande…). Ce n’est pas un reproche ; je pose sim­ple­ment cette ques­tion pour mon­trer que chaque pas de porte mérite un coup de balai avant de s’occuper du pas de porte du voi­sin. Un simple sou­ci de cour­toi­sie. Sans comp­ter qu’il ne nous paraît pas de bon ton de déve­lop­per une sorte d’insidieux natio­na­lisme du papier. Les sup­ports de dif­fu­sion de la poé­sie peuvent être « mul­ti­cul­tu­rels », au sens de « mul­ti-sup­ports », c’est de notre point de vue heu­reux, et les fron­tières sont autant en dedans des hommes qu’à la porte de leurs pays.

La crise de la poé­sie a com­men­cé bien avant l’apparition d’internet. Pierre Garnier en par­lait déjà en 1962 : « L’expérience humaine a déri­vé peu à peu hors de toute poé­sie ; la poé­sie ne peut plus atteindre l’homme » (Manifeste pour une poé­sie nou­velle visuelle et pho­nique, 1962). Des mots écrits il y a… cin­quante ans. Je doute que qui­conque se risque à accu­ser une tech­no­lo­gie alors absente d’être cause d’un phé­no­mène. Ou alors c’est à déses­pé­rer de l’état de la pen­sée. D’ailleurs, il se peut qu’un effet inver­sé se pro­duise : que le net per­mette jus­te­ment à la poé­sie d’atteindre de nou­veau l’homme. C’est dur à entendre, je sais. La poé­sie « en crise », c’est deve­nu une expres­sion réflexe. Pourtant, cela pour­rait se dis­cu­ter, tout un cha­cun n’étant pas en accord avec l’idée d’une néces­saire grande dif­fu­sion de la poé­sie. Ici, nous déve­lop­pons une action visant jus­te­ment à la dif­fu­sion de la poé­sie. De façon heb­do­ma­daire. Nous pen­sons que la poé­sie pou­vait, hier, être au secret. Mais nous pen­sons qu’il en va tout autre­ment aujourd’hui : la poé­sie est main­te­nant, plus encore qu’hier, un acte de résis­tance fon­da­men­tal, pour cette rai­son simple que le faux monde inhu­main à l’œuvre actuel­le­ment est par essence anti­poé­tique. La poé­sie est la réponse poli­tique, humaine et inté­rieure à ce faux monde. C’est la rai­son d’être de Recours au Poème, action poé­tique qui s’approprie les outils tis­sant aujourd’hui les règles de notre monde col­lec­tif. Nous ne ferons l’injure à per­sonne de don­ner des chiffres de lec­to­rat à faire grin­cer de nom­breuses dents. Nous dirons sim­ple­ment que la mise en œuvre de la poé­sie sur inter­net ouvre actuel­le­ment des pers­pec­tives com­plè­te­ment inédites, ame­nant nombre de per­sonnes qui n’en enten­daient jamais par­ler à lire de la poé­sie, et de nom­breux poètes à tou­cher des lec­teurs qu’ils ne tou­chaient pas. Il en est de même des livres et des revues que nous met­tons en avant. Il n’est pas rare qu’un livre aper­çu dans Recours au Poème se retrouve dans les mains de nos lec­teurs. Complémentaires, disais-je.

Mais la ques­tion est plus impor­tante que cela. Il faut par­fois, mes­sieurs, oser dire ce que l’on pense. Et non tour­ner autour du pot. Ici, j’ose sans peine : à qui la faute ? Je veux dire : qui sont les res­pon­sables de « l’invisibilité » de la poé­sie aujourd’hui, si ce n’est pas cet inter­net qui n’existait pas encore tan­dis que la poé­sie était déjà peu visible ? Elles sont nom­breuses, bien sûr, les causes ! Sociales, édu­ca­tives, poli­tiques, éco­no­miques… Ne pre­nons pas inter­net et ses revues comme boucs émis­saires, ce serait pour le moins indé­cent. Nombreuses, les causes. Et par­mi elles, aus­si des causes inhé­rentes au monde de la librai­rie : des libraires qui, mas­si­ve­ment (bien qu’il y ait des résis­tants), ignorent la poé­sie. Une presse qui fait de même. Mais aus­si des milieux de la poé­sie qui res­semblent aux féo­da­li­tés d’hier. Qui ignore cela ? Personne. Bien que per­sonne non plus ne veuille le dire. Dans le monde de la poé­sie, du moins. On s’offusquera bien sûr. On fera sa vierge effa­rou­chée, cachez moi ces mots je vous prie. Pourtant cha­cun sait que ces mots sont justes. On ne le recon­nai­tra pas trop, de crainte de perdre tel petit avan­tage ici ou là. Cela tombe bien, nous n’avons ni pri­vi­lège ni avan­tage à perdre, et pour tout dire nous nous en fou­tons com­plè­te­ment. Nous ne sommes pas du « milieu ». Je n’entrerai pas plus avant dans cet autre débat, celui de l’état pathé­tique du « milieu » de la poé­sie, non qu’il m’effraie, plu­tôt que cette réa­li­té des petites féo­da­li­tés ne nous concerne tout sim­ple­ment pas : Recours au Poème est entiè­re­ment indé­pen­dant, ne per­çoit aucune sub­ven­tion, ne vit que du tra­vail ali­men­taire et des res­sources de ses ani­ma­teurs. Recours au Poème trace sa planche, entre liber­té et bonnes mœurs. Nous bos­sons pour faire vivre une revue de poé­sie en ligne qui, d’une cer­taine manière et d’un cer­tain point de vue, revi­vi­fie actuel­le­ment, en par­tie, un uni­vers mori­bond. La poé­sie ne va pas sans rituel, le nôtre se vit chaque semaine.

Nous le savons. Et nous savons que vous le savez.

Et puis… quelle fri­lo­si­té ! Recours au Poème est une revue/​magazine en ligne. Comme toute revue, nous par­lons de nos pairs, du moins des revues aux­quelles nous accor­dons sub­jec­ti­ve­ment du cré­dit. Nous oublions les revues que nous n’apprécions pas. Quoi de plus nor­mal ? Mais nous lisons beau­coup de revues de poé­sie, et force est de consta­ter que, à part pour lan­cer ici et là quelques piques un tan­ti­net rin­gardes, ces revues que nous lisons ne disent pas un mot des revues publiées sur le net. Sont-elles donc toutes mau­vaises au point que l’on évite de les évo­quer, d’en par­ler dans les pages des revues des revues ? Non, c’est beau­coup plus simple que cela : on vit dans son petit monde clos, fer­mé sur lui-même, tout en se plai­gnant que le monde bouge. Eh oui ! La vie est ain­si, elle est mou­ve­ment. La poé­sie aus­si, cette par­tie inté­grée et inté­grante de toute forme de vie vivante. Pour ne pas mou­rir, il faut d’abord avoir la volon­té de vivre. Et de mar­cher. Recours au Poème tient une revue des revues, donne de la visi­bi­li­té à des revues qui en ont bien besoin, elles qui se plaignent jus­te­ment d’être de moins en moins visibles et lues. Qui parle des revues pré­sentes en ligne… dans les revues papier ? Après un an d'existence, la plu­part des mai­sons et prin­temps s'occupant de poé­sie n'ont semble-t-il pas trou­vé les deux secondes néces­saires pour faire un simple lien en notre direc­tion. En France. Car cela fait plu­sieurs mois que nous sommes réfé­ren­cés aux Etats-Unis, en Angleterre, en Serbie, en Roumanie… en Inde… La peur de l’autre, pour ne pas l’écrire en grec ancien, vous savez bien.

Nous, nous n’avons peur de rien. Ni de per­sonne.

Nous vivons dans le mou­ve­ment et la vision d’une poésie/​Poème conçue et vécue comme réponse aux affres du contem­po­rain.

C’est pour­quoi nous par­lons de vous.

Ici et main­te­nant.

Ce der­nier numé­ro du Journal des Poètes ne fait pas qu’exprimer des inquié­tudes (Jean-Luc Wauthier) ou des res­sen­ti­ments (Yves Namur) au sujet du déve­lop­pe­ment « toxi­co­ma­niaque » de la poé­sie sur le net et, même si cette façon de voir les choses peut paraître ubuesque, son conte­nu dépasse ample­ment ces rapi­di­tés. On trou­ve­ra dans ces pages un très bel hom­mage de Bauchau par un poète que nous appré­cions et défen­dons ici tout par­ti­cu­liè­re­ment (Marc Dugardin), ain­si que son édi­teur (Rougerie), et aus­si un hom­mage à Szymborska, dis­pa­rue en 2012, poète à laquelle nous accor­dons une très grande impor­tance et dont l’un de nos col­la­bo­ra­teurs, qui eut le bon­heur de la croi­ser, ren­dait, en nos pages, hom­mage :

https://www.recoursaupoeme.fr/essais/sur-la-disparition-de-wislawa-szymborska-ou-l%E2%80%99%C3%AAtre-po%C3%A8me/antoine-de-molesmes

Vient ensuite la pre­mière par­tie d’un dos­sier mené par Jacques Rancourt, ani­ma­teur de cette autre excel­lente revue, La Traductière, dont nous par­le­rons la semaine pro­chaine, et consa­cré aux poé­sies contem­po­raines de Singapour. Pour qui est réel­le­ment atten­tif au monde des revues de poé­sie, même celles qui paraissent encore sur papier, ce dos­sier vient comme un excellent et utile pro­lon­ge­ment de celui paru dans La Traductière l’année pas­sée. Sept poètes à décou­vrir, tout comme ceux du « par­tage des voix » du Journal des Poètes. Dix très fortes voix par­mi les­quelles mon goût per­son­nel et plei­ne­ment assu­mé retient : Ghada Assaman, Tomislav Dretar et Tymoteusz Karpowicz. Le numé­ro pro­pose aus­si son habi­tuel flo­ri­lège de lec­tures et défense de recueils parus il y a peu, dont l’excellent L’autre pré­sence de Geneviève Raphanel, au sujet duquel on trou­ve­ra un autre écho ici :

https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/l%E2%80%99autre-pr%C3%A9sence/paul-vermeulen

 

 

Le Journal des Poètes. Numéro 1/​2013, 82e année, Janvier/​Mars 2013

Jean-Luc Wauthier. Rue des Courtijas, 24. B-5600 Sart-en-Fagne.

wauthierjeanluc@​yahoo.​fr

http/​/​www​.mipah​.be

Le numé­ro : 6 euros.

Le poète Jean-Luc Wauthier, rédac­teur en chef du Journal, donne des chro­niques régu­lières à Recours au Poème. Ici :

http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​u​s​e​r​s​/​j​e​a​n​-​l​u​c​-​w​a​u​t​h​ier

 

 

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