Cal­ligramme Apol­li­naire Lou © Domaine public

C’est

 

C’est la réal­ité des pho­tos qui sont sur mon cœur que je veux
Cette réal­ité seule elle seule et rien d’autre
Mon cœur le répète sans cesse comme une bouche d’orateur et le redit
À chaque battement
Toutes les autres images du monde sont fausses
Elles n’ont pas d’autre apparence que celle des fantômes
Le monde sin­guli­er qui m’entoure métallique végétal
Souterrain
Ô vie qui aspire le soleil matinal
Cet univers sin­gulière­ment orné d’artifices
N’est-ce point quelque œuvre de sorcellerie
Comme on pou­vait l’étudier autrefois
À Tolède
Où fut l’école dia­bolique la plus illustre
Et moi j’ai sur moi un univers plus pré­cis plus certain
Fait à ton image

(Poèmes à Lou)

 

*

À tra­vers l’Europe

A M. Ch.

 

Rot­soge
Ton vis­age écar­late ton biplan trans­formable en
hydroplan
Ta mai­son ronde où il nage un hareng saur
Il me faut la clef des paupières
Heureuse­ment que nous avons vu M Panado
Et nous somme tran­quille de ce côté-là
Qu’est-ce que tu vois mon vieux M.D…
90 ou 324 un homme en l’air un veau qui regarde à
tra­vers le ven­tre de sa mère

J’ai cher­ché longtemps sur les routes
Tant d’yeux sont clos au bord des routes
Le vent fait pleur­er les saussaies
Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvre
Regarde mais regarde donc
Le vieux se lave les pieds dans la cuvette
Una vol­ta ho inte­so dire chè vuoi
je me mis à pleur­er en me sou­venant de vos enfances

Et toi tu me mon­tres un violet
épouvantable
Ce petit tableau où il y a une voiture
m’a rap­pelé le jour
Un jour fait de morceaux mauves
jaunes bleus verts et rouges
Où je m’en allais à la campagne
avec une char­mante cheminée
ten­ant sa chi­enne en laisse
Il n’y en a plus tu n’as plus ton petit
mirliton
La chem­inée fume loin de moi des
cig­a­rettes russes
La chi­enne aboie con­tre les lilas
La veilleuse est consumée
Sur la robe on chu des pétales
Deux anneaux près des sandales
Au soleil se sont allumés
Mais tes cheveux sont le trolley
À tra­vers l’Europe vêtue de petits
feux multicolores

(Ondes, Cal­ligrammes 1918)

Marc Cha­gall, Hom­mage à Apol­li­naire, 1911 env.

Chevaux de frise

 

Pen­dant le blanc et noc­turne novembre
Alors que les arbres déchi­quetés par l’artillerie
Vieil­lis­saient encore sous la neige
Et sem­blaient à peine des chevaux de frise
Entourés de vagues de fils de fer
Mon cœur renais­sait comme un arbre au printemps
Un arbre fruiti­er sur lequel s’épanouissent
                Les fleurs de l’amour

Pen­dant le blanc et noc­turne novembre
Tan­dis que chan­taient épou­vantable­ment les obus
Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient
                Leurs mortelles odeurs
Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine
La neige met de pâles fleurs sur les arbres
       Et toi­sonne d’hermine les chevaux de frise
                 Que l’on voit partout
                          Aban­don­nés et sinistres
                                    Chevaux muets
       Non chevaux barbes mais barbelés
           Et je les ani­me tout soudain
       En trou­peau de jolis chevaux pies
Qui vont vers toi comme de blanch­es vagues
                   Sur la Méditerranée
            Et t’apportent mon amour
Roselys ô pan­thère ô colombes étoile bleue
                        Ô Madeleine
Je t’aime avec délices
Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches
Si je pense à ta bouche les ros­es m’apparaissent
Si je songe à tes seins le Par­a­clet descend
         Ô dou­ble colombe de ta poitrine
Et vient déli­er ma langue de poète
         Pour te redire
         Je t’aime
Ton vis­age est un bou­quet de fleurs
    Aujourd’hui je te vois non Panthère
                                Mais Toutefleur
Et je te respire ô ma Toutefleur
Tous les lys mon­tent en toi comme des can­tiques d’amour et d’allégresse
Et ces chants qui s’envolent vers toi
                          M’emportent à ton côté
                     Dans ton bel Ori­ent où les lys
Se changent en palmiers qui de leurs belles mains
Me font signe de venir
La fusée s’épanouit fleur nocturne
             Quand il fait noir
Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses
De larmes heureuses que la joie fait couler
       Et je t’aime comme tu m’aimes
                     Madeleine

 

(poème à Madeleine, 18 novem­bre 1915)

*

Liens

 

Cordes faites de cris

Sons de cloches à tra­vers l’Europe

Siè­cles pendus

Rails qui lig­otez les nations

Nous ne sommes que deux ou trois hommes

Libres de tous liens

Don­nons-nous la main

Vio­lente pluie qui peigne les fumées

Cordes

Cordes tis­sées

Câbles sous-marins

Tours de Babel changées en ponts

Araignées-Pon­tif­es

Tous les amoureux qu’un seul lien a liés

D’autres liens plus ténus

Blancs rayons de lumière

Cordes et Concorde

J’écris seule­ment pour vous exalter

Ô sens ô sens chéris

Enne­mis du souvenir

Enne­mis du désir

Enne­mis du regret

Enne­mis des larmes

Enne­mis de tout ce que j’aime encore

(Ondes, Cal­ligrammes 1918)

Gior­gio de Chirico, 
por­trait pré­moni­toire de Guil­laume Apol­li­naire, 1914

 

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feuil­leter l’édi­tion orig­i­nale des poèmes de Cal­ligrammes en suiv­ant le lien :
 https://archive.org/stream/calligrammespo00apol#page/134/mode/2up