> Guillaume Apollinaire – Quelques poèmes du temps de guerre

Guillaume Apollinaire – Quelques poèmes du temps de guerre

Par |2018-11-07T17:00:56+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Guillaume Apollinaire, Poèmes|

Calligramme Apollinaire Lou © Domaine public

C’est

 

C’est la réa­li­té des pho­tos qui sont sur mon cœur que je veux
Cette réa­li­té seule elle seule et rien d’autre
Mon cœur le répète sans cesse comme une bouche d’orateur et le redit
À chaque bat­te­ment
Toutes les autres images du monde sont fausses
Elles n’ont pas d’autre appa­rence que celle des fan­tômes
Le monde sin­gu­lier qui m’entoure métal­lique végé­tal
Souterrain
Ô vie qui aspire le soleil mati­nal
Cet uni­vers sin­gu­liè­re­ment orné d’artifices
N’est-ce point quelque œuvre de sor­cel­le­rie
Comme on pou­vait l’étudier autre­fois
À Tolède
Où fut l’école dia­bo­lique la plus illustre
Et moi j’ai sur moi un uni­vers plus pré­cis plus cer­tain
Fait à ton image

(Poèmes à Lou)

 

*

À tra­vers l’Europe

A M. Ch.

 

Rotsoge
Ton visage écar­late ton biplan trans­for­mable en
hydro­plan
Ta mai­son ronde où il nage un hareng saur
Il me faut la clef des pau­pières
Heureusement que nous avons vu M Panado
Et nous somme tran­quille de ce côté-là
Qu’est-ce que tu vois mon vieux M.D…
90 ou 324 un homme en l’air un veau qui regarde à
tra­vers le ventre de sa mère

J’ai cher­ché long­temps sur les routes
Tant d’yeux sont clos au bord des routes
Le vent fait pleu­rer les saus­saies
Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvre
Regarde mais regarde donc
Le vieux se lave les pieds dans la cuvette
Una vol­ta ho inte­so dire chè vuoi
je me mis à pleu­rer en me sou­ve­nant de vos enfances

Et toi tu me montres un vio­let
épou­van­table
Ce petit tableau où il y a une voi­ture
m’a rap­pe­lé le jour
Un jour fait de mor­ceaux mauves
jaunes bleus verts et rouges
Où je m’en allais à la cam­pagne
avec une char­mante che­mi­née
tenant sa chienne en laisse
Il n’y en a plus tu n’as plus ton petit
mir­li­ton
La che­mi­née fume loin de moi des
ciga­rettes russes
La chienne aboie contre les lilas
La veilleuse est consu­mée
Sur la robe on chu des pétales
Deux anneaux près des san­dales
Au soleil se sont allu­més
Mais tes che­veux sont le trol­ley
À tra­vers l’Europe vêtue de petits
feux mul­ti­co­lores

(Ondes, Calligrammes 1918)

Marc Chagall, Hommage à Apollinaire, 1911 env.

Chevaux de frise

 

Pendant le blanc et noc­turne novembre
Alors que les arbres déchi­que­tés par l’artillerie
Vieillissaient encore sous la neige
Et sem­blaient à peine des che­vaux de frise
Entourés de vagues de fils de fer
Mon cœur renais­sait comme un arbre au prin­temps
Un arbre frui­tier sur lequel s’épanouissent
                Les fleurs de l’amour

Pendant le blanc et noc­turne novembre
Tandis que chan­taient épou­van­ta­ble­ment les obus
Et que les fleurs mortes de la terre exha­laient
                Leurs mor­telles odeurs
Moi je décri­vais tous les jours mon amour à Madeleine
La neige met de pâles fleurs sur les arbres
       Et toi­sonne d’hermine les che­vaux de frise
                 Que l’on voit par­tout
                          Abandonnés et sinistres
                                    Chevaux muets
       Non che­vaux barbes mais bar­be­lés
           Et je les anime tout sou­dain
       En trou­peau de jolis che­vaux pies
Qui vont vers toi comme de blanches vagues
                   Sur la Méditerranée
            Et t’apportent mon amour
Roselys ô pan­thère ô colombes étoile bleue
                        Ô Madeleine
Je t’aime avec délices
Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches
Si je pense à ta bouche les roses m’apparaissent
Si je songe à tes seins le Paraclet des­cend
         Ô double colombe de ta poi­trine
Et vient délier ma langue de poète
         Pour te redire
         Je t’aime
Ton visage est un bou­quet de fleurs
    Aujourd’hui je te vois non Panthère
                                Mais Toutefleur
Et je te res­pire ô ma Toutefleur
Tous les lys montent en toi comme des can­tiques d’amour et d’allégresse
Et ces chants qui s’envolent vers toi
                          M’emportent à ton côté
                     Dans ton bel Orient où les lys
Se changent en pal­miers qui de leurs belles mains
Me font signe de venir
La fusée s’épanouit fleur noc­turne
             Quand il fait noir
Et elle retombe comme une pluie de larmes amou­reuses
De larmes heu­reuses que la joie fait cou­ler
       Et je t’aime comme tu m’aimes
                     Madeleine

 

(poème à Madeleine, 18 novembre 1915)

*

Liens

 

Cordes faites de cris

Sons de cloches à tra­vers l’Europe

Siècles pen­dus

Rails qui ligo­tez les nations

Nous ne sommes que deux ou trois hommes

Libres de tous liens

Donnons-nous la main

Violente pluie qui peigne les fumées

Cordes

Cordes tis­sées

Câbles sous-marins

Tours de Babel chan­gées en ponts

Araignées-Pontifes

Tous les amou­reux qu’un seul lien a liés

D’autres liens plus ténus

Blancs rayons de lumière

Cordes et Concorde

J’écris seule­ment pour vous exal­ter

Ô sens ô sens ché­ris

Ennemis du sou­ve­nir

Ennemis du désir

Ennemis du regret

Ennemis des larmes

Ennemis de tout ce que j’aime encore

(Ondes, Calligrammes 1918)

Giorgio de Chirico,
por­trait pré­mo­ni­toire de Guillaume Apollinaire, 1914

 

*

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