Il travaille dans la restauration

Par |2020-11-26T11:10:51+01:00 26 novembre 2020|Catégories : Critiques, Jacques Aramburu|

JACQUES ARAMBURU, MAISON ‑BUFFLE

On le sait main­tenant, Jacques Aram­bu­ru est un autre. Celui que l’on pre­nait donc (et à juste titre puisque c’é­tait indiqué dans sa biogra­phie) pour un employé de restau­ra­tion, est en réal­ité un être fic­tif. Une créa­tion d’un autre poète, mieux con­nu : Alain Bre­ton1. Ces deux auteurs sont-ils pour autant si dis­sem­blables ? Rien n’est moins sûr, con­sid­érant qu’Aram­bu­ru est le nom de jeune fille de sa grand-mère mater­nelle. Pro­jec­tion, écart, dis­so­ci­a­tion, quoi de plus légitime pour un créa­teur que de faire l’ex­péri­ence d’un pseu­do­nyme ? Et ce n’est pas comme si c’é­tait la pre­mière fois que cela arrivait.

Elle m’avait plu, dès l’in­stant où j’ou­vrais Mai­son-Buf­fle, cette biogra­phie lap­idaire, inhab­ituelle, chargée. Je me plai­sais à imag­in­er Aram­bu­ru noir­cir les pages d’un cahi­er à la fin de son ser­vice, dans le bruit d’une cui­sine qui se range et se net­toie. Immergé dans ses sou­venirs, timide, seul. À penser à cette mai­son par­fumée de cen­dres, qui « astique ses plâtres » et sur la pous­sière de laque­lle « la pluie (y) tient / pour faire carrière. »

 

Jacques Aram­bu­ru, Mai­son-Buf­fle, CHEYNE EDITEUR, 1993

 

On entre comme un seul homme dans cette mai­son calme, pleine d’aimables fan­tômes, « (…) les petits peu­ples du miroir ». Ain­si on pense his­toire de famille, et sans doute à rai­son puisqu’on sait désor­mais pour la grand-mère basque.

La mai­son est moins per­son­nifiée qu’han­tée. Du buf­fle, elle retient « les espaces libres. Une armoire qui respire à fond. ». Ce sont des voix qui mon­tent des murs, « Ça danse et ça chante. Ça par­le du renard qui est mort. » Maisons à toutes épreuves, je les passe en revue. Celles que j’ai habitées, même momen­tané­ment. Celles que j’ai visitées.

C’est là, sem­ble-t-il, le pre­mier objec­tif de Jacques/Alain : célébr­er les âges à tra­vers l’habi­tat, la datcha, famil­iale ou pas d’ailleurs. La grosse mai­son oubliée au fond du bois de nos sou­venirs, comme un illu­mi­na­tion pre­mière : Mai­son du creux, du peu. / O bel écho, lampe qui ne s’a­paise, / échard­es nouées, corne sèche. / Dire enfin la mai­son, / corolle son règne, / enc­los à gréer gra­vats en verve. / Mais qui passe, qui s’installe,/ qui laisse sa langue au lavoir / et la let­tre, et la pincée de sel ?

L’ou­vrage est scindé en deux par­ties, iné­gales par leur taille, et la sec­onde révèle un des­sein dif­férent. On quitte la mai­son pour se réfugi­er dans son jardin. « Le pays au mille étés ». C’est toute une époque, comme on dit. C’est le sou­venir du temps long, sous un soleil franc. Jamais un monde qui finit, un réquisi­toire ou du buc­col­isme. C’est l’en­fance avant tout, la décou­verte. On com­mence à com­pren­dre que, pour l’au­teur, ce sont les con­di­tions d’une ini­ti­a­tion poé­tique qu’il entre­prend de nous con­ter dans ce livre. Si la mai­son enseigne, le jardin fait éclore la voix : Que faire d’autre que par­ler, / que se con­fon­dre dans l’été belle race, / que garder les bleus pour soi. / On titube dans un temps si long, / on répète comme son pro­pre efface­ment, / on essaie de débor­der de son ombre, / on entend décroître la Figure. 

L’au­teur l’af­firme : « il n’y a pas de mai­son sans puits » L’eau coule sous nos pieds. Ain­si ancré depuis si longtemps dans l’e­sprit du poète, la sub­jec­tiv­ité bat le sou­venir. Tout est vrai comme dans un rêve. Que dire alors de cette « Nuit des genoux / nuit des tors­es », sinon qu’une ombre plane sur les corps endormis, l’om­bre d’une rixe noc­turne ? Au sec­ours de ces visions oniriques, un lan­gage court, ordi­naire, et des rap­proche­ments séman­tiques sub­ver­sifs. Mais le jour, ce sont de grands éclats : « pommes cueil­lies par un halo », « une femme fait un sham­po­ing à la lumière », qui sous-enten­dent une pho­to­syn­thèse à venir. Dans un autre livre2, c’est Jacques qui par­le encore : « Par­fois on jette des lueurs qui devi­en­nent fleurs ou rocs (…) ». La lumière : active, qui imbibe le ter­reau lux­u­ri­ant du souvenir.

Nous sommes ici à un car­refour, un moment-clé. Celui-là même où les des­tins d’Alain Bre­ton et de Jacques Aram­bu­ru se sépar­ent. L’un devien­dra poète, écrivain ; l’autre, employé de restau­ra­tion rat­trapé par sa mémoire et for­cé de pren­dre la plume pour évo­quer avec la plus grande fraîcheur le dessille­ment qui fut le leur. Ain­si il nomme la pre­mière par­tie de son recueil : « La source qui a eu lieu ».

 

Notes

1.  http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Jacques_ARAMBURU-25–1‑1–0‑1.html
2. Jacques Aram­bu­ru, Le Chas­seur de riv­ières, Poèmes pour grandir, Cheyne Edi­teur, 2004.

Présentation de l’auteur

Jacques Aramburu

Jacques Aram­bu­ru est né en 1967, à Fonte­­nay-aux-Ros­es. Tra­vaille dans la restau­ra­tion. Inter­venant dans les écoles et les col­lèges. Poète, il est égale­ment cri­tique lit­téraire et lecteur pour Les Hommes sans Epaules.

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Pierre Andreani

Né à Toulon en 1983. Vit et tra­vaille à Cher­bourg-Octeville. Diplômé en Arts Visuels à l’université Paul Valéry (Mont­pel­li­er III). Dernières pub­li­ca­tions : Par­adis Grec (éd. Du Port d’At­tache) ; L’écœuré Par­lant (éd. Du Con­tentieux) : Embolie ou la résur­rec­tion (éd. Furtives). Pierre Andreani co-dirige les édi­tions Mila­gro (http://milagro-editions.com/) Il a pub­lié des textes dans les revues Dis­so­nances, Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots, Tra­ver­sées, La Grappe, Ver­so, Bleu d’encre, Traction-Brabant.
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