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Jean-Claude PIROTTE : Plein emploi

Par | 2018-02-19T14:38:55+00:00 28 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

C’est par cette belle for­mule ins­crite au milieu de la sec­tion Exercices de la Lune qu’il convien­drait de lire l’ensemble du recueil du der­nier ouvrage paru de JC Pirotte :

 

Ainsi pense-t-on à la fin d’un voyage
et les ailleurs sont deve­nus pré­sents

et les loin­tains s’inscrivent dans le ciel
comme au bout des che­mins de l’enfance

 

Plein emploi est une écri­ture de l’ombre, rares sont les pièces où l’on ne sente pas la mort qui vient, mais le sens pro­fond de la rime et de la poé­sie auquel nous a habi­tué JC Pirotte place ce recueil dans une uni­ver­sa­li­té tou­chante, elle dépasse la vie même de son auteur, elle nous atteint.

Plein Emploi n’est pas un chant d’adieu, le recueil est un lieu de res­sour­ce­ment poé­tique d’aujourd’hui, venu du loin­tain atem­po­rel de l’enfance, une enfance deve­nue source de poé­sie. Le lec­teur est devant un monde et y prend part, parce qu’il lui est impos­sible de ne pas retrou­ver quelque chose de son propre uni­vers.

Chacun d’entre nous est  « le gar­ne­ment que l’on colle/​tous les jeu­dis de l’automne// [il] prend la lune très au sérieux » (p.82).  Cette enfance est donc en par­tie celle de cha­cun d’entre nous.

Pour mieux sai­sir encore la nature de Plein emploi, on pour­rait se réfé­rer à Jean-Michel Maulpoix qui écrit à pro­pos de la poé­sie : « Si la tris­tesse pré­vaut dans les poèmes, si la belle for­mule ins­crite au beau milieu de la sec­tion pure expres­sion de la joie y est si rare, c’est que la poé­sie sai­sit toute chose dans la fuite même du temps[1]. »

La lec­ture de Plein emploi nous plonge jus­te­ment dans cet état, au-delà des cir­cons­tances évo­quées parle poète.

Cette atti­tude devant la poé­sie, cette dis­po­si­tion devant le texte lyrique ou émo­tif, se mani­festent bel et bien ici et l’on peut affir­mer que la publi­ca­tion de Plein Emploi vient très oppor­tu­né­ment, en un temps ou la poé­sie dans sa forme la plus authen­tique , a besoin d’être défen­due plus encore.

Et peut-être pré­ci­sé­ment parce que celle-ci a choi­si la forme la plus clas­sique et la plus tra­di­tion­nelle qui soit.

 

Pirotte est donc pré­sent encore, et dans des cir­cons­tances à la fois dou­lou­reuses et atta­chantes. Il nous l’annonçait dans son pré­cé­dent recueil publié aus­si au Castor Astral[2] : « Je décède à petit feu /​ et de jour en jour je cède/​ du ter­rain je me précède/​ par­fois pour jouer le jeu[3]»

Les amours poé­tiques de Pirotte sont affi­chées d’entrée de jeux : de Léon Paul Fargue à Henri Thomas, Venaille, Perros, Follain, Barron… C’est une poé­sie qui, affran­chie de règles for­melles, par­fois han­di­ca­pantes, n’en reste pas moins proche de ce qui l’a tou­jours gui­dée au départ, dès les pre­miers temps de l’orphisme : elle sait être musi­cale, pure et sur­tout juste au fond de nous.

Tout au long du recueil, c’est un peu comme si Pirotte nous rap­pe­lait l’évidence de vie qui accom­pagne le texte poé­tique.

Les patro­nages du poète sont mul­tiples, il nous les rap­pelle, Il les cite, il s’adresse à eux au-delà de la mort, et l’on ne peut s’empêcher de son­ger à Apollinaire qui fon­da la moder­ni­té et qui sut pro­fon­dé­ment nous mettre en contact avec les racines de la poé­sie. Or Pirotte écrit des pièces pou­vant être à la fois fan­tasques, sombres, obsé­dantes, légères et graves tout à la fois :

 

En pas­sant par la Lorraine
J’ai ren­con­tré mon vrai père
En habit de capi­taine
Il avait un œil de verre

Il était mort mais mar­chait
Solitaire sabre au clair
de la lune ses péchés
brillaient dans son œil de verre[4]

 

    On songe à Alcools, on songe à une forme de poé­sie pré­sente de toute éter­ni­té :

    Frôlée par les ombres des morts/​ Sur l’herbe où le jour s’exténue/ L’arlequine s’est mise nue /​Et dans l’étang mire son corps[5]

Comme Apollinaire, JC Pirotte est aus­si une sorte d’Orphée et c’est aus­si un orphe­lin en quête d’abandon de soli­tude. La figure de l’enfance, si pré­sente dans le monde de la poé­sie est très for­te­ment pré­sente dans le recueil,  son auteur y fait remon­ter puis­sam­ment un monde intem­po­rel, il n’est ni celui de l’adulte ni celui de l’enfant, il est là pour nous dire l’existence pro­fonde, pour nous mettre en contact avec la sienne, son expé­rience qui nous atteint, fût –elle si dif­fi­cile en ses der­nières années.

Le recueil de Pirotte fonc­tionne comme une recon­nais­sance, peu de temps, au bout du compte, après sa dis­pa­ri­tion, recon­nais­sance de sa grâce dis­crète et forte à la fois. La forme poé­tique est clas­sique, comme elle le fut tou­jours, et nous touche parce qu’elle appar­tient à une com­mu­nau­té d’esprit uni­ver­selle :

 

Relis ce que tu as lu
si tu veux l’entendre

ain­si dit Joubert
un soir sous la Lune

et moi sous la lampe
je relis Joubert
et je crois l’entendre effi­ler sa plume

 

La poé­sie de Pirotte nous invite à cette com­mu­nau­té de pen­sée où  la poé­sie, appa­rem­ment la plus simple trouve, mais avec l’ évi­dence musi­cale, dans la source de la pen­sée. Penser le monde par l’évidence du lan­gage, mais sans perdre de vue la tra­di­tion de la pen­sée, celle qui s’affirme comme modèle. Voilà ce que nous pro­pose d’entrée de jeux ce recueil.

Jean Claude Pirotte écrit en épi­graphe de Plein emploi, cette pen­sée de Joubert :
 « la vieillesse des hommes/​ res­semble à leur enfance./ Sans excep­tion.

C’est l’un des sens majeurs de ce que le poète s’efforce ici de nous dire.
Dans   Charbon de mer, il écrit la réso­nance exacte de cette pen­sée dans la forme même de l’expression poé­tique :

 

Avec les nuages
Il convient de se méfier
Ils sont de pas­sage
Ils ne vont pas à pied

Pourtant ils marchent sous la pluie
Quand ils s’ennuient. (p. 13)

 

La sim­pli­ci­té appa­rente du sujet nous ren­voie à Joseph Joubert : « l’art est de cacher l’art », elle est appa­rente parce que la poé­sie per­met jus­te­ment de dire comme la sen­sa­tion écrite d’une com­po­si­tion pic­tu­rale : « le soleil a dis­pa­ru /​derrière les encres » ou « le brouillard se lève tard/​or je ne suis pas pres­sé » (pp. 14 – 15). On peut encore nom­mer, après Eluard, de telles for­mu­la­tions, des « évi­dences poé­tiques ».

Ainsi les mots musi­caux, la sen­si­bi­li­té de leur for­mu­la­tion, consti­tuent une pen­sée, font réson­ner l’existence.

Le mot lui seul est une pen­sée, le poème est une vie à lui seul. Les poèmes de  Charbon de mer (hom­mage à Jacques Baron…) se lisent ain­si, dans le silence, une éco­no­mie de la parole et même de l’espace typo­gra­phique, mais dans une juste mesure…

 

ombres de mon enfance
reflet du vieux canal
je n’ai pas peur, je pense
que la rime est fanal

et que la mort m’attend
avec ses yeux d’enfant

 

 L’innocence de l’enfance, comme de sa véri­té vont de pair avec cette pré­sence accep­tée de la mort qui vient. Pirotte se fait pré­sent, dans sa condi­tion,  et ne cherche guère à impo­ser une véri­té uni­ver­selle. La confi­dence, la réflexion ou la sol­li­ci­ta­tion d’un autre se font par­fois comme sur le ton d’une confi­dence auto­bio­gra­phique qui n’est pas sans nous rap­pe­ler Georges Perros qui dit sa vie dans la régu­la­ri­té octo­syl­la­bique. Chez Pirotte, les hexa­syl­labes côtoient les octo­syl­labes comme les déca­syl­labes, la régu­la­ri­té n’est pas tou­jours aus­si fixe et éta­blie, mais Pirotte, « traî­nant les syl­labes le cœur contrit/​ traî­nant les maux les camées les émaux/​ non pas debout mais sous la lampe assis » (25), nous conduit dans une mélo­die inté­rieure, uni­ver­selle et tou­chante.

La Grâce de la poé­sie, Pirotte l’entretient ici, aus­si, dans l’esprit de Jacob ou plus encore de Laforgue :

 

Le Pierrot se dit « je vais écrire un poème
au clair de la lune et puis ma voi­sine
qui m’a sno­bé décou­vri­ra qu’elle m’aime
et nous serons sou­dain réunis par la rime

 

Reprenant la tra­di­tion de la Complainte ou de L’imitation de Notre Dame de la Lune, il adresse un défi à la moder­ni­té en n’hésitant pas à « figu­rer » en termes simples et visuels, le désir mélan­co­lique ambi­gu :

 

Entre, lune,  par la sou­pente
Entrouverte car il est temps
d’écrire ensemble la romance
de ton reflet dans les étangs

 

Sans com­plai­sance, Pirotte demeure dans la poé­sie

Qu’il s’agisse de retrou­ver Morhange ou Venaille, « leur beaux visages quotidiens/​ leurs voix dans l’éternel été » (24) , ou qu’il s’adresse à « ses fan­tômes fami­liers » (31) il semble que Pirotte tende, en ces moments de souf­france qui tra­versent le recueil, à une forme de sacra­li­sa­tion du lan­gage sug­gé­rée par la proxi­mi­té d’une mort phy­sique, inquié­tante et fami­lière, douce et péné­trante avec laquelle il accepte de com­po­ser :

 

l’ombre dans le jar­din
fait les cent pas sous l’arbre
la mort est pour demain
selon l’ordre des choses

mais on croît aux miracles
qui n’ont pour­tant pas lieu

les pétales de rose
n’apaisent pas les dieux (43)

 

Composer, ce serait bien là l’objet de cette réflexion poé­tique : com­po­ser avec l’achèvement de l’existence, avec le monde exté­rieur et inté­rieur, com­po­ser avec la média­tion du lan­gage qui, sans com­plai­sance doit expri­mer l’évidence propre d’un art qui ne doit pas se tra­hir, se renier pour tom­ber dans les méandres insi­gni­fiants d’une « poé­sie » for­ma­liste :

 

Ça rime à quoi la rime
Je ne sais pas j’ignore tout
Je ne suis qu’un vilain tou­tou
Rimer c’est donc un crime

Crime de lèse-poé­sie
Et de lèse moder­ni­té
Quel faut poète aurai-je été
Au pays de Papaouasie

 

Pirotte est là dans toute sa pro­fon­deur, la sienne, dans notre lec­ture de la poé­sie.

 

 


[1] Du Lyrisme, éd José Corti.

[2]  JC Pirotte, Plein emploi, Le Castor Astral, Paris,  2016 ;

[3]  Pirotte, Gens  sérieux s’abstenir, 2014

[4] Plein emploi (PE) 131.

[5] Crépuscule…

 

 

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