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La fenêtre du train, le toit et moi

Par | 2018-05-23T09:22:02+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Traduction de Nelly Roffé

 

                                                                     Pour Bruxelles

 

Me voi­là à me ques­tion­ner : une vieille ency­clo­pé­die et des dic­tion­naires usés de la biblio­thèque publique Antonio Devoto furent mon ate­lier d’écriture et source qua­si­ment unique pour pal­lier à mes igno­rances et abreu­ver mes curio­si­tés. Il y eut aus­si la rumeur de la sexua­li­té et le yid­dish, langue du secret, langue de l’intimité faite de peurs, de ragots et d’obligations fami­liales.

Une fois pas­sée la fumée de la pre­mière adré­na­line, tous les che­mins sont longs.
Fenêtre de train. Paris, vers quelque part.
Lieux dans les­quels on for­mule une ques­tion qui se répète, sans réponse : qui sont ceux qui vivent ici, com­ment et pour­quoi sont-ils arri­vés ici jus­te­ment ?

Même ques­tion pour l’autobus vers l’altiplano où montent et des­cendent des indiennes , des meubles et des gal­li­na­cés.
Et la même qui revient dans le bemo déglin­gué de Bali sur une rizière en ter­rasse.

Dans l’altiplano, pas de trains, pas de trains non plus à Bali. On fait avec.

Depuis Paris, depuis les fenêtres, on ne voit ni vaches ni ani­maux, ni gens, on n’a rien à dire.

Ça ne s’explique pas : le train en direc­tion de la sta­tion Saint Maxent l’école.
Un ceri­sier en fleurs.

La lumière est une des prin­ci­pales rai­sons pour le chant.

Une fois arri­vée dans l’Altiplano je me suis allu­mé un feu de gua­no pour me réchauf­fer, je crois que je l’ai fumé. À Paris jamais.

La peau brû­lée des visages de l’altiplano et du Tibet est la même. Couleurs iden­tiques.
Stridentes. Pas de lamas au Tibet, à Oruro de temps en temps.

Les trains ont été source de joutes éro­tiques. Archaïques. Penser aux petits man­chons de Ana Karénine et de Mimi dans le der­nier acte de La Bohème. Dans le ron­ron­ne­ment dra­ma­tique et hyp­no­ti­sant du tri­nôme loco­mo­tive-à vapeur-rails. Dans les avions low cost qui s’en est pris à l’érotisme fugace et a gagné la par­tie à plates cou­tures.

Dans un train à la fron­tière un petit capo­ral veut parier mon pas­se­port aux cartes.
Ou alors c’était aux dés ? Son uni­forme kaki  m’a don­né des fris­sons rien qu’à pen­ser aux mili­taires, avec ce ter­rible sen­ti­ment d’allergie  pro­non­cée.

Entre Puerto Suarez et Corumba j’ai vu une tor­tue. Je m’en sou­viens, les petits sand­wichs ache­tés sur le quai m’ont parus déli­cieux, tout comme les empa­na­das aux cre­vettes .

Ma chère petite tor­tue a été tuée par une proche à qui je l’avais confiée ; elle crai­gnait pour son jar­din.
Jusqu’à pré­sent, je n’ai jamais uti­li­sé les mots belle-mère, beaux-parents, mais j’en ai eu.

Cinquante ans après, je devrais apprendre à lui par­don­ner ; j’essaie, pauvre de moi mais j’ignore si j’y par­viens encore.

La tor­tue a eu un nom : Quimomé.

Les aveugles, aiment-ils les fenêtres des trains ?

Je recon­nais les champs de maïs ; l’épi nais­sant m’est res­té impré­gné de sang rosâtre 1  et les livres d’histoire que papa lisait de Vicente Fidel Lopez, fils de l’auteur de l’hymne, à pré­sent si éloi­gné des jeunes quand je leur récite par cœur une strophe spé­cia­le­ment san­glante ils ne me croient pas ; preuve futile de ma fos­si­li­sa­tion.

Dans les trains, les enfants grondent moins que dans les avions ;  heu­reu­se­ment  pour nous.
Une fois emmê­lée, la toile d’araignée n’existe pas.
J’ai eu des hommes qui sen­taient le long voyage en avion, quelque part entre l’humidité et le rance.

Une chose impor­tante apprise hier soir : le toit de l’Opéra de Paris peint par Chagall a eu 50 ans. Il a été très contro­ver­sé.  Les rai­sons pour la polé­mique sur l’antisémitisme des détrac­teurs n’ont pas man­qué.
Dans une lettre de Malraux à Chagall sur les dis­cus­sions sus­ci­tées quant à la qua­li­té et la per­ti­nence de la nou­velle cou­pole , il lui a dit que les injures déver­sées sur l’œuvre s’adressaient à lui , les  éloges, tous, au peintre.

Chagall quand il a inau­gu­ré le toit de l’Opéra avait 77 ans. Comme moi aujourd’hui.

Chaque fois que je tombe sur une fenêtre de train, un hublot et même une vitre incon­nue sans édi­fice en face, c’est-à dire avec ciel et terre dans la dis­tance, j’aspire à voir des astres, des âmes trans­hu­mantes qui aime­raient m’offrir un mes­sage cer­ti­fié per­son­nel à me faire rêver.

Dans la Kabale le Jardin du Paradis se nomme Pardès.

Les jar­dins exté­rieurs ne sont jamais vul­gaires, et ceux de l’intérieur ?

La Référence. Le Talmud de Babylone, Babli dit :

Quatre entrèrent au Pardès, Ben Azai, Ben Zoma, Elysha ben Abuya et Rabi Akiva. Ben Azi obser­va et devint fou. Ben Zoma obser­va et mou­rut, Elisha ben Abuya cou­pa les amarres, Rabi Akiva entra en paix et sor­tit en paix.

Rabi Akiva était contre l’occupation des romains. Il adhé­ra à la rébel­lion de Bar Kojba, le fils de l’Étoile. Les romains le cap­tu­rèrent, le gar­dèrent pri­son­nier quelques années et finirent par le tor­tu­rer jusqu’à ce qu’il mou­rut en 135. Le sup­plice de Rabi Akiva consis­ta en peignes de fer chauf­fés au rouge avec les­quels ils arra­chèrent la peau jusqu’à ce qu’il mou­rut, on raconte en chan­tant la prière du dieu unique. Il comp­ta peu, au moins pour lui, sor­tir vivant du Pardès.

Les romains déca­pi­taient, les chi­nois, les nazis aus­si. Sun Hao, Fu Sheng et Gao Heng furent connus pour arra­cher la peau du visage des gens. En 1396, l’empereur Hongwu ordon­na la déca­pi­ta­tion de 500 femmes. Ilse Koch éga­le­ment, à Bichenwald res­sen­tait un plai­sir mani­feste pour les lampes et les livres reliés avec la peau des inter­nés du camp qu’ils diri­geaient lui et sa femme d’une main de fer ; ceci n’a jamais plus  été dit aus­si expli­ci­te­ment, c’est cela, d’une main de fer.

Autre grand avan­tage : les fenêtres de trains ne tiennent pas compte si mon pas est clau­di­quant, les marches si.

Un café avec fenêtre sur rue ; grand exer­cice de sur­vie en ces temps où les doigts sur les tablettes rem­placent la viva­ci­té du regard.

Je reviens à la lumière qui contient toutes les réponses mais ne peut en don­ner aucune car la lumière est muette.
Directive : ni le sujet ni l’objet. Seuls la lumière et le regard ( à pro­pos de la nudi­té de la lumière). Le noir occulte , le blanc même s’il éblouit  met en évi­dence.

À l’origine le verbe et la cou­leur.

L’art apprend le mou­ve­ment avec l’eau.

Le miroir du dedans et celui du dehors vont cha­cun leur che­min. C’est cela. La fenêtre, sur­tout celle du train, leur tend un pont d’argent. Rutilant de nuit comme de jour.

J’écris ces lignes avec un grand conten­te­ment. J’aime tou­jours mes der­niers textes ; je les res­sens comme un grand  défi à ma propre gra­vi­té. Et aus­si ils contiennent  un décon­cer­te­ment agréable : qui sait où ils vont finir.

À bien consi­dé­rer peu m’en chaut.

Et au cas où je tombe sur la trans­cen­dance natu­relle ?

Est-ce qu’au para­dis il y a des plantes assez dociles pour cacher les par­ties hon­teuses ?

Les feuilles des figuiers sont grandes et celles  de la vigne suaves.

Réponse impos­sible, impos­sible silence.

La non vie, l’annihilation bes­tiale sur­git dans le texte ce matin à l’heure où les gens vont au tra­vail, au col­lège, laver les toi­lettes, trem­per leur crois­sant dans le café au lait au milieu des bombes, des débris de sang, pla­fond et fumée de l’aéroport, le métro de Bruxelles.

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1 Je me réfère ici à Juan Manuel de Rosas, dic­ta­teur argen­tin enne­mi de Vicente Fidel Lopez.

 

 

 

 

 

 

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