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La revue Fario

Par | 2018-05-21T18:58:20+00:00 22 mars 2013|Catégories : Revue des revues|

 

Il y a une âme dans cette revue, on la croise, on la vit. On la res­sent au fil des pages que l’on lit. Une âme, celle des beau­tés et des dou­leurs, de tout ce qui a fait le tra­gique du siècle pas­sé. Et cette âme vit en Fario, ses pages de papier à l’ancienne, et sa belle cou­leur beige tout autant à l’ancienne. Elle vient d’un monde ancien, donc, cette revue, monde voi­lé que l’on aurait ten­dance à oublier afin de mieux se ras­su­rer, de mieux sur­vivre en pen­sant cro­quer à pleines dents un lieu contem­po­rain que nous pen­sons et affir­mons moderne, pour mieux ne pas le regar­der. En cela, le récent numé­ro de Fario est un choc pour son lec­teur, quand bien même ce der­nier connaît l’aventure de cette excep­tion­nelle revue. On ne trou­ble­ra per­sonne en disant ici que les revues de cet aca­bit ne sont pas légions aujourd’hui. À cela, les rai­sons sont diverses et ce n’est pas ici notre pro­pos. Ce monde d’avant que l’on arpente en lisant Fario est cepen­dant monde de main­te­nant. Car la simple exis­tence d’une telle revue, évo­quant aus­si bien l’intériorité des hommes durant les affres des folies d’hier que cette autre âme que notre moder­ni­té conteste tant, l’âme des lieux, de leur géo­gra­phie, ici la Bucovine de Rose Ausländer par exemple, cette exis­tence est un déni pro­fond de tout ce qui pour­rit actuel­le­ment l’être même de nos vies. Quelle impor­tance que tous ces « avoirs » pense-t-on en fer­mant les pages de ce dou­zième numé­ro, douze, il n’est guère de hasard, de Fario ? Nous vou­lons être et nous ne le savons plus. Du moins, nous mimons le « bon­heur » de ne plus le savoir ni le vou­loir. Fario est un miroir de nos insuf­fi­sances col­lec­tives contem­po­raines. On peut se men­tir et pas­ser son che­min, on peut aus­si plon­ger dans le ques­tion­ne­ment que posent sans cesse, et avec une cer­taine urgence, Vincent Pélissier, le direc­teur de la revue, et son équipe, un ques­tion­ne­ment répé­té sans le dire. Dans l’importance du silence.

Pour bien sai­sir ce qui est « l’engagement » de cette revue, au sens noble et non tris­te­ment dévoyé hier par des figures lit­té­raires et idéo­lo­giques aux­quels on attache sans aucun doute encore bien trop d’importance, mais cela ne dure­ra guère, on se repor­te­ra à cette note d’intention signée Vincent Pélissier :

http://​www​.edi​tions​fa​rio​.fr/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​2​&​s​i​t​e=1

Il y a beau­coup en ces quelques lignes. Comme dans les noms des écri­vains publiés par les édi­tions du même nom, dans le sillage de la revue : Salah Stétié, Henri Droguet, Fernand Deligny, Serge Airoldi, Günther Anders, Pierre Bergounioux, Gustave Roud ou James Sacré. Les édi­tions Fario sont ain­si l’éditeur du tome 2 de L’obsolescence de l’homme, maître livre de Anders sans lequel Debord n’eut peut être pas été Debord, du moins ce Debord , celui qui compte tant pour nous, et dont nous pré­ten­dons ici que la pen­sée vit pour main­te­nant. Être l’éditeur de ce livre, cela aus­si est beau­coup. J’évoquais Debord. Sa sil­houette plane dis­crè­te­ment sur Fario, revue qui crée une situa­tion sur­pre­nante, celle du ques­tion­ne­ment de la situa­tion qui nous a créés. On ne sera donc pas sur­pris de croi­ser, selon les numé­ros, les plumes d’Anders ou Jappe.

En ce numé­ro 12 de Fario, on lira des textes de Jean-Paul Michel, ouvrant l’interrogation sur l’illusion de ce que furent nos uto­pies, nour­ries de celles du pas­sé, et leur deve­nir ter­ri­fiant, une inter­ro­ga­tion comme un fil « rouge » en Fario, Baudouin de Bodinat, Marcel Cohen, une belle nou­velle d’Henri Droguet, des lignes de Dominique Buisset qui réflé­chissent en nous ce que sont le poème et le poète (« Et quand lui-même il vient à l’image, c’est dans un plan second, simple figure d’un être au monde »), rap­pe­lant com­bien est ici essen­tielle le jeu/​je de la mesure. Viennent ensuite une nou­velle de Caroline Fourgeaud-Laville, les car­nets de Jean-Luc Sarré, avec des ful­gu­rances : Oran. Été 43. Être le fruit d’une négli­gence, une faute d’étourderie, une coquille, un cuir, un lap­sus… C’est, au bout du compte, plu­tôt léger à por­ter. J’aurais trou­vé plus contra­riant qu’on ait pu « me vou­loir ». Ou plus loin : Minuit. Le gros­sier cla­que­ment d’une paire de tongs offusque la lune. Puis un beau texte de Serge Airoldi, ponc­tué par un poème de Novella Cantarutti qu’il faut abso­lu­ment lire, un inédit de Fernand Deligny, et le texte lu en forme de pied de nez par l’écrivain grec Thanassis Valtinos lors de sa récep­tion à l’Académie. Une fois par­ve­nu là, au mitan de la revue, le lec­teur ren­contre les ate­liers croi­sés de Richter et de Kluge, l’artiste et le cinéaste ayant construit un dia­logue en regards. Suit un entre­tien pas­sion­nant avec Kluge. Puis huit thèses de Günther Anders, dont la pen­sée ne cesse de han­ter notre époque, dans le silence peu­reux le plus com­plet –ou presque.

L’heure est alors à la poé­sie. Un beau poème de Bill Zavatsky, autour de Bill Evans, nais­sance d’une ami­tié aus­si. Et Rose Ausländer. Que dire ? Sinon les larmes qui montent aux yeux. Fario publie ici en bilingue, dans une tra­duc­tion excep­tion­nelle signée François Mathieu, un ensemble, Pour qu’aucune lumière ne nous aime, un recueil de l’immense poète de langue alle­mande, poète qui résume à elle seule tout le 20e siècle, et dont la poé­sie dit, aus­si à elle seule, l’âme de la revue Fario. Ces pages suf­fi­raient à légi­ti­mer l’acquisition de ce volume.

Ainsi, cette Arche :

 

Dans la mer
une arche
d’étoiles
attend

 

la cendre
sur­vi­vante
après
le déluge de feu

 

Cela n’est guère connu mais il n’y aurait pas de Recours au Poème sans la poé­sie de Rose Ausländer, une poé­sie dont l’influence irrigue, creuse un sillon qui n’apparaît pas encore clai­re­ment mais construit for­te­ment. Dans le silence appa­rent, et l’illusion bruyante.

La revue pour­suit ce tra­vail, celui de don­ner à lire les voix de Czernowitz, depuis son ori­gine, ou presque. Son numé­ro 10 com­por­tait ain­si la qua­trième par­tie d’une Chronique du ghet­to de Czernowitz et de la dépor­ta­tion en Transnistrie, avec des textes tra­duits par François Mathieu. D’une cer­taine manière, la publi­ca­tion des poèmes de Rose Ausländer pour­suit cette chro­nique qui, témoi­gnant de quatre années de l’histoire d’une ville-capi­tale, résume celle du 20e siècle, et de ce fait… nous résume.

Pour finir, Fario demande à trois écri­vains, Gilles Orlieb, Antoine Emaz et Jacques Lèbre, Où écri­vez-vous. Un ques­tion­ne­ment sui­vi. 

Mais je dois reve­nir en arrière, volon­tai­re­ment, au texte de Marcel Cohen, lu à l’orée de ce numé­ro, inti­tu­lé La sphère de Magdebourg. Écrire la Catastrophe, témoi­gnage et fic­tion texte qui, dans le sillage de ren­contres ini­tiées par Cécile Wajbrot en 2011, inter­roge le rap­port entre l’écriture et la Catastrophe, la Shoah. Toute l’aventure de Fario est ici, dans la poé­sie de Ausländer et dans la publi­ca­tion d’un texte tel que celui de Marcel Cohen, lequel navigue entre écri­ture de sa propre mémoire et pen­sée sur ce qu’est écrire sa propre mémoire, autre­ment dit sur l’impossible qu’est cette écri­ture. Que nous est-il arri­vé à tous dans ce qui est arri­vé aux vic­times des tra­gé­dies du siècle pas­sé, semble deman­der Marcel Cohen, et avec lui la revue Fario, oui, que nous est-il arri­vé, à nous qui pré­ten­dions, et pré­ten­dons tou­jours semble-t-il, être la culture. Nous, qui sommes le lieu de la mise en fonc­tion d’usines à fabri­quer la mort des êtres humains, d’abord, des êtres ensuite.

Revue Fario n° 12, hiver 2012- prin­temps.

Les numé­ros 10 et 11 sont tout aus­si fon­da­men­taux, et l’on gagne­ra à se les pro­cu­rer.

(deux numé­ros par an).

26 rue Daubigny – 75017 Paris.

revue.​fario@​gmail.​com

 Site : http://​www​.edi​tions​fa​rio​.fr/

Abonnement : 50 euros.

Le numé­ro : 28 euros. Chaque numé­ro, autour de 400 pages.

 

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