> La revue Les Hommes sans épaules ou la communauté des invisibles

La revue Les Hommes sans épaules ou la communauté des invisibles

Par |2018-10-16T23:29:39+00:00 11 janvier 2013|Catégories : Revue des revues|

Quel curieux titre d’abord, Les Hommes sans Epaules ! Et quand on com­prend que ce titre se réfère à un livre de J. H. Rosny Aîné, Le Félin géant, aux temps immé­mo­riaux de l’âge des cavernes et de la fic­tion popu­laire, le mys­tère ou le trouble s’épaississent.

Mais, peu à peu, à force de fré­quen­ter la revue et de relire la qua­trième de cou­ver­ture qui inva­ria­ble­ment cite le pas­sage fon­da­teur, la puis­sance de la sug­ges­tion opère : « Zoûhr avait la forme étroite d’un lézard ; ses épaules retom­baient si fort que les bras sem­blaient jaillir direc­te­ment du torse : c’est ain­si que furent les Wah, les Hommes-sans-Épaules, depuis les ori­gines jusqu’à leur anéan­tis­se­ment par les Nains-Rouges. Il avait une intel­li­gence lente mais plus sub­tile que celle des Oulhamr. Elle devait périr avec lui et ne renaître, dans d’autres hommes, qu’après des mil­lé­naires. » Tiens, se dit-on, les poètes ne sont pas seule­ment des pro­phètes ou des phares ou des lin­guistes paten­tés ou des uni­ver­si­taires dés­œu­vrés. Une autre filia­tion est pos­sible, ils sont aus­si (d’abord ?) une com­mu­nau­té, et elle tra­ver­se­rait le temps avec ses rites, son intel­li­gence lente et sub­tile ; une com­mu­nau­té par­fois effon­drée, par­fois renais­sante, ayant un rap­port propre à l’histoire et une façon bien à elle d’épouser le réel et d’imprégner l’aujourd’hui ; une com­mu­nau­té ras­sem­blée par une espèce d’utopie faite de déta­che­ment et d’excès. Tiens, se dira-t-on, voi­là un récit qu’on ne m’a jamais pro­po­sé, une médi­ta­tion que l’on ne m’a jamais ouverte. Cette com­mu­nau­té des invi­sibles serait-elle le propre de la poé­sie ?

Je ne suis pas un spé­cia­liste de l’histoire lit­té­raire. D’autres que moi auraient plus de cré­dit pour situer cette revue dans le pay­sage des soixante der­nières années. Puis, il y a l’excellent site de la revue qui donne toutes les indi­ca­tions néces­saires pour suivre le pas-à-pas de l’aventure que furent les trois périodes de ses publi­ca­tions : 1953 – 1956 ; 1991 – 1994 ; 1997 à nos jours. Toutefois, en recher­chant dans les ori­gines de la revue, il me semble trou­ver les deux pôles autour des­quels s’articule Les Hommes sans épaules (HSE) : le pre­mier pôle tourne autour de la géné­ro­si­té, l’ouverture non pas seule­ment à la poé­sie – ce qui est le mini­mum atten­du d’une revue de poé­sie – mais aux poètes : « Nous invi­te­rons nos amis à s’expliquer sur ce qui leur paraît essen­tiel dans leur com­por­te­ment d’être humain et de poète. » Et aus­si­tôt l’ouverture pro­po­sée est reliée – si j’ose cette méta­phore théo­lo­gique – à la pré­sence réelle de l’homme poète. Le deuxième pôle se trouve dans le texte adres­sé par Henry Miller aux fon­da­teurs lors du début de leur aven­ture : l’appel à la jeu­nesse et avec elle au refus de l’embrigadement : « Ne vous adap­tez pas, ne pliez pas le genou. » Je n’épiloguerai pas sur le thème rebat­tu de la jeu­nesse, mais sur sa condi­tion dic­tée par Miller : le refus de suivre les appels à l’adaptation, et, ce qu’il induit : suivre son che­min, par­fois par la révolte, et le plus sou­vent et le plus dif­fi­ci­le­ment, en res­tant indif­fé­rent à l’ordre don­né.

Une revue serait donc une com­mu­nau­té de poètes… Peut-être convient-il aujourd’hui de s’interroger sur le besoin et la néces­si­té de renouer avec l’être ensemble en poé­sie. Peut-être sommes-nous aujourd’hui trop ermites, trop ana­cho­rètes dans ce mode ; peut-être devons-nous réap­prendre la richesse de la ren­contre en poé­sie, des frot­te­ments, des inter­pé­né­tra­tions, des jeux d’échos et de répons qu’offre une com­mu­nau­té d’hommes et de femmes. La revue porte bien en ses gènes cette ardente voca­tion. Pour Les Hommes sans épaules, comme le rap­pellent ses textes fon­da­teurs, elle en est sa rai­son d’être. En m’y abon­nant il y a plus de quinze ans, je n’en avais que fai­ble­ment conscience et c’est bien ain­si. On n’instrumentalise pas une ren­contre, on la fait.

Fort de ces années ami­cales, je vou­drais redire mon atta­che­ment à cette revue en le résu­mant en trois points : d’abord, me frappe la grande diver­si­té des poètes qu’elle ras­semble. Par elle, j’aime entendre la poly­pho­nie des poètes d’aujourd’hui, entendre une foule en marche, avec ses soli­taires, ses figures stel­laires ou obs­cures. On devine des cor­res­pon­dances, on pressent des enga­ge­ments incom­pa­tibles deux à deux, on touche des uni­vers qui se cou­doient sans s’éprouver. A ce titre, HSE ren­voie une image fidèle d’aujourd’hui, où la poé­sie est écla­tée, fra­gile mais à l’œuvre, sans doute, ser­vie et pro­té­gée par son ano­ny­mat actuel, qui pré­ser­ve­rait la diver­si­té de sa faune et de sa flore. Il faut s’avancer dans le ter­ri­toire d’une revue pour en décou­vrir le champ et la pro­fon­deur. Par son ouver­ture, HSE par­ti­cipe et donne à voir, avec la sim­pli­ci­té d’une revue, la vita­li­té de la poé­sie d’aujourd’hui.

Ensuite, HSE c’est une figure pleine d’histoire(s) – 60 ans l’année pro­chaine ; ce qui se tra­duit par un atta­che­ment et une sen­si­bi­li­té par­ti­cu­lière aux poètes qui tra­ver­sèrent cette période. Elle pro­pose son récit, ses repères, son écoute sur ce temps long, que sans elle, on appré­hen­de­rait – peut-être trop il me semble – en la rédui­sant à quelques figures emblé­ma­tiques. Peut-être croit-on se ras­su­rer en la résu­mant ain­si. Peut-être aus­si que la mise en récit effraie, tant l’ensemble parait hété­ro­clite ? Mais la poé­sie est aus­si une his­toire comme elle a besoin d’histoires pour s’éprouver. Sur elle, s’accrochent les marques du temps, le sou­ve­nir des poètes et des com­mu­nau­tés qu’elle abri­ta, les luttes, les peurs, les quêtes, les illu­sions, les recherches dont elle fut le récep­tacle. A l’écouter par le biais d’une revue, on entend des phra­sés, on écoute des mou­ve­ments qui se dégagent et dans ce récit qui ne se dit pas, se dévoile peu à peu ce dont notre mémoire se tapisse. Ainsi, par cette mise en pers­pec­tive des HSE, par l’illustration offerte plus que par l’explication, sa lec­ture par­ti­cipe à huma­ni­ser le regard sur la poé­sie, et si j’ose, à la mon­trer comme une his­toire d’hommes et de femmes enga­gés par et dans leur créa­tion. Ou pour dire les choses autre­ment, je trouve dans cette revue, un juste équi­libre entre poètes, poèmes et poé­sie.

Enfin, HSE est aujourd’hui une revue à la fois stu­dieuse et géné­reuse. L’effort four­ni pour écrire une bio­gra­phie et une biblio­gra­phie de chaque poète pré­sen­té, de pré­sen­ter une repro­duc­tion sans apprêt de pho­tos, de construire de forts dos­siers, utiles et per­ti­nents, ou encore de pro­po­ser une large palette de recen­sions, tout cet effort sou­ligne à la fois un sérieux et un enga­ge­ment au ser­vice de la poé­sie peu com­muns ; et plus pro­fon­dé­ment encore, der­rière cette éga­li­té de trai­te­ment entre poètes connus et incon­nus, une volon­té de faire lien, de construire une com­mu­nau­té de poètes, posi­tion quelque peu uto­pique, mais si pleine de géné­ro­si­té, et à vrai dire, si néces­saire aujourd’hui.

Voilà, en quelques mots, l’intérêt très per­son­nel que je porte à HSE, à cette com­mu­nau­té des invi­sibles. Cela n’entame en rien, bien sûr, le bien-fon­dé des autres revues de poé­sie, dont Arpa, La Revue de Belles-Lettres, Nunc bien sûr et aujourd’hui Recours au Poème ! Au contraire, c’est par HSE que je me suis ouvert à d’autres revues. C’est pour­quoi aus­si, de manière très sub­jec­tive, il me semble que la place qu’occupe HSE dans le petit monde des revues de poé­sie reste sin­gu­lière car elle tra­duit un besoin et un enga­ge­ment lucides qui doivent être vive­ment sou­te­nus.

Pour tout ren­sei­gne­ment sur cette superbe revue :

http://​www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com/

 

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