> La revue Nunc fête sa dixième année

La revue Nunc fête sa dixième année

Par | 2018-05-21T01:36:21+00:00 3 août 2012|Catégories : Revue des revues|

Et de quelle manière ! Ce 27e numé­ro de la tou­jours très belle revue Nunc, accom­pa­gné de des­sins et de pho­to­gra­phies superbes de sculp­tures de Paul de Pignol, s’organise autour d’un dos­sier consa­cré au poète anglais Gérard Manley Hopkins. Aussi connu et impor­tant dans le monde anglo-saxon que peut l’être Rimbaud dans le monde fran­co­phone. Un poète qui fait d‘ailleurs l’objet d’études régu­lières dans le cadre de la Hopkins Quaterly, revue basée à Philadelphie (www​.hop​kins​qua​ter​ly​.com). À l’évidence, la place accor­dée à ce poète dans nos contrées, ou le peu de place plu­tôt, méri­te­rait un essai à elle toute seule. Tout juste peut-on lire Hopkins en se pro­cu­rant un volume de la col­lec­tion Orphée, col­lec­tion rede­ve­nue depuis peu active, ou bien chez Arfuyen, un pre­mier tome de ses poé­sies tra­duites par Jean Mambrino, en atten­dant le second dont la paru­tion est annon­cée. Un ancien numé­ro de la revue Po&sie aus­si, il y a une dizaine d’années. La col­lec­tion de poche Poésie Gallimard a dû s’endormir. Il y a donc des veilleurs, c’est heu­reux. La revue Nunc est de ceux là, pro­po­sant ce qui est sans aucun doute le plus impor­tant dos­sier jamais consa­cré à Hopkins en langue fran­çaise, avec de nom­breux poèmes dans les tra­duc­tions de René Gallet, Jean Mambrino et Jacques Darras. Hopkins est deve­nu célèbre et impor­tant après sa mort, lui qui n’eut pas le bon­heur de voir ses poèmes édi­tés de son vivant. Outre la force de sa poé­sie, l’importance de ce poète tient à la façon dont il a renou­ve­lé en un geste unique la langue poé­tique anglaise, ce que son tra­duc­teur dis­pa­ru il y a peu, René Gallet, appe­lait le « rythme bon­dis­sant ». Cette écri­ture est ana­ly­sée ici par Emily Taylor Merriman, par ailleurs col­la­bo­ra­trice de la Hopkins Quaterly, dans un article solide, une écri­ture dont elle dit ceci : « Pour ceux qui connaissent peu le prêtre et poète Gerard Manley Hopkins, l’invention du sprung rhythm (ou « rythme bon­dis­sant » dans la tra­duc­tion fran­çaise de René Gallet) et l’usage qu’il en fit peuvent appa­raître comme un étrange mys­tère poé­tique. En véri­té, cette nou­velle forme pro­so­dique n’est guère com­plexe dans son essence, mais cer­taines obs­cu­ri­tés entourent la manière dont le poète a écrit sur le sujet, de même qu’elle ren­ferme cer­tains élé­ments para­doxaux qui l’ont fait appa­raître comme éso­té­rique, rebu­tante voire bizarre, mais aus­si exal­tante. Plus de cent ans après son inven­tion pat Hopkins, le rythme bon­dis­sant conti­nue de sus­ci­ter de l’intérêt dans cer­taines sphères sans tou­te­fois pro­duire un consen­sus (…) La valeur du rythme bon­dis­sant ne réside pas seule­ment dans ses inno­va­tions tech­niques – qui, à l’instar de nom­breuses grandes inno­va­tions, remontent à des formes plus anciennes – mais aus­si dans ses rami­fi­ca­tions qui dépassent le domaine de la ver­si­fi­ca­tion en elle-même pour ouvrir à de dimen­sions à la fois poli­tiques et méta­phy­siques ». De quoi s’agit-il ? De cela :

 

Sévère, outre terre, égal , accordable,│voussuré, déme­su­ré… sai­sis­sant
Le cré­pus­cule œuvre à la nuit incommensurable│l’universelle matrice, demeure, tombe.
Ses tendres lueurs d’ambre, reti­rées en sinuant vers le couchant,│sa lumière grise, déso­lée,
                                                                                                                                           [sus­pen­due là haut
Se dis­sipent ; des primes étoiles,│prééminentes nous sur­plombent,
Célestes figures-de-feu. Car la terre│a dénoué son être ; sa dia­prure est finie, dis-
per­sée, entiè­re­ment confon­due, en cohues ;│l’un trem­pant dans l’autre, se pâtant ; tout
À pré­sent se démé­more, se démembre│en entier. Mon cœur tu me souffles vrai :
Notre cré­pus­cule nous domine, notre nuit│tombe, s’abat pour notre fin.
Seules les branches feuillées en becs dragonesques│damassent le jour morne, au poli
                                                                                                                                       [d’outil ; noires
Profondément noires. Notre oracle, Ô notre oracle !│Que la vie épui­sée, oh que la vie dévide
sa varié­té jadis si dense, tache­tée, veinée│toute sur deux bobines, sépare, parque, enclose
À pré­sent tout entière en deux trou­peaux, deux enceintes – noir, blanc ;│bien, mal, comp­ter
                                                                                               [seuls, faire cas de ces seuls, son­ger
À ces deux seuls ; prendre garde à un monde où ces│deux seuls disent, se contre­disent ;
                                                                                                                                             [à une tor­ture
Où les pen­sées ten­dues, tor­dues d’elles-mêmes, désen­gai­nées, désabritées│crissent contre
                                                                                                                   [des pen­sées gémis­santes.

 

Nous sommes au 19e siècle. On pren­dra garde aujourd’hui, avant de cla­mer sa moder­ni­té à tout va, de lire Hopkins. Car le poète était homme du 19e siècle − et prêtre. Un prêtre catho­lique dans une Angleterre pro­tes­tante, Anglicane. En une époque décul­tu­rée et par­fois fière de l’être, cela dira peu. Pourtant, deve­nir catho­lique dans cette Angleterre-là, c’était un acte plus que cou­ra­geux. C’était se mettre au ban de sa famille et d’une par­tie de la socié­té. Passer à l’ennemi. Donc, poète moderne, bou­le­ver­sant la langue poé­tique anglaise, catho­lique et… Jésuite de sur­croît. De quoi rabattre cer­tains caquets. Hopkins n’a rien pour plaire de nos jours. Si ce n’est que sa poé­sie est une des plus grandes de l’histoire de la poé­sie. Encore faut-il repous­ser au loin ses a prio­ri bien pen­sant pour l’approcher.

Parcourant ce bel ensemble, on lira un texte magis­tral sur la vie et la récep­tion du poète, signé Adrien Graffe, le même ayant diri­gé le dos­sier ; Puis Ron Hansen, l’auteur de L’assassinat de Jessy James par le lâche Robert Ford, roman ayant don­né lieu à un immense film épo­nyme, sur l’amitié pro­fonde et cepen­dant cri­tique entre le poète et l’un de ses pairs, Robert Bridges, très recon­nu en son temps, et qui sera à l’origine de l’édition des poèmes d’Hopkins ; Michael Edwards sur le dit de cette poé­sie ; le phi­lo­sophe Jérôme de Gramont s’interrogeant sur ce qui retient et libère en Hopkins l’écriture du poème ; Michèle Draper sur la nature dans cette œuvre ; Jean-Marie Lecomte sur son lan­gage et l’imagination ; Jean-Baptise Sèbe sur la façon dont Urs von Balthasar a lu le poète ; une pro­me­nade de Claude Tuduri. Le tout se ter­mine par un texte de René Gallet, auquel la revue rend aus­si hom­mage. Les études sont entre­cou­pées par les poèmes d’Hopkins, sous l’égide des trois tra­duc­teurs. Un dos­sier qui per­met une plon­gée extra­or­di­naire dans une œuvre majeure.
Il fal­lait bien cela pour les dix ans d’une telle revue.
Mais Nunc publie aus­si, en son début, et comme à son habi­tude, des poètes contem­po­rains. On trou­ve­ra ain­si, par exemple, les très beaux poèmes (La Peur, en par­ti­cu­lier) de Franco Marcoaldi, tra­duits de l’italien par Roland Ladrière, ain­si qu’une sizaine de poème signés Gwen Garnier-Duguy, dont sa très belle Maison Sacrée. Six poèmes qui se ter­minent par Le sou­lè­ve­ment du vivant. Six poèmes pour dire Le chant des racines. Un ensemble de grande force.
Notons pour ter­mi­ner l’article éclai­rant de Christophe Langlois au sujet de Tranströmer.
Bien sûr, on peut pas­ser à côté de ce numé­ro si on n’est pas concer­né par la poé­sie.

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