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La revue Po&sie et la Corée

Par | 2018-02-18T22:43:27+00:00 19 juillet 2012|Catégories : Revue des revues|

300 pages consa­crées à la poé­sie coréenne contem­po­raine, on mesure dif­fi­ci­le­ment l’extraordinaire tra­vail que cela repré­sente pour l’équipe de la revue Po&sie. Ce volume est un monstre. Dans le bon sens du terme, celui qui désigne un ouvrage immé­dia­te­ment incon­tour­nable dans son domaine. Et en effet on ne pour­ra plus se pen­cher sur la poé­sie actuelle de cet endroit du monde sans en pas­ser par ce livre excep­tion­nel. Dix ans après un numé­ro inti­tu­lé « Poésie sud-coréenne », Corée 2012 est consa­cré entiè­re­ment à des poètes d’aujourd’hui. Le volume est divi­sé en deux grandes par­ties, de tailles inégales. La pre­mière, orches­trée par le pro­fes­seur Jeong Myeong-Kyo, pro­pose une antho­lo­gie de la poé­sie coréenne contem­po­raine, laquelle occupe les ¾ du livre. Elle est sui­vie d’une par­tie « essais ».

L’anthologie de poé­sie est elle-même divi­sée en cinq par­ties, « déter­mi­nées par l’histoire propre de la poé­sie au sein de l’histoire géné­rale de la Corée » (p.7) :

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Rencontres

Chaque par­tie réunis­sant plu­sieurs poètes. L’ensemble met en scène une poé­sie mar­quée par l’histoire récente vio­lente de la Corée, entre occu­pa­tions, guerres, dic­ta­tures et divi­sion de la pénin­sule. On est frap­pé à la fois par cette vio­lence et par la volon­té de résis­tance, y com­pris main­te­nant face au mael­ström éco­no­mique contem­po­rain, mais aus­si par la manière dont cette poé­sie a inté­gré la moder­ni­té poé­tique, s’étant inter­ro­gée sur la langue et ayant reçu la « culture occi­den­tale » sou­vent comme une voie de libé­ra­tion. Ce sont donc des sen­ti­ments mêlés, par­fois même contra­dic­toires qui animent la lame de fond des poé­sies ici pro­po­sées aux lec­teurs. Cette par­ti­cu­la­ri­té de l’histoire de la poé­sie coréenne dans l’histoire de la Corée est expli­ci­tée par un texte lumi­neux de Jeong Myeong-Kyo, en ouver­ture. Il écrit par exemple ceci : « Ce que la géné­ra­tion de Jeong Hyun-jong a décou­vert, c’est la démo­cra­tie, et c’est la posi­tion de l’individu moderne. Cependant, Hwang Ji-u, Lee Seong-bok et Kim Hye-soon, qui ont fait leur appa­ri­tion dans le milieu lit­té­raire dix ans après Jeong, ont dou­té de l’indépendance de la sub­jec­ti­vi­té indi­vi­duelle, et leur atten­tion s’est por­tée sur les rela­tions entre cir­cons­tances et exis­tence. Du temps de leur géné­ra­tion, la Corée a connu une crois­sance éco­no­mique ful­gu­rante, mais la moder­ni­sa­tion fut menée par une auto­ri­té répres­sive alors même que la richesse maté­rielle se déployait dans le pays. Dans ces condi­tions, l’oppression poli­tique a gelé le pays. Les sen­sa­tions et les images que Lee Seong-bok nous livre hâti­ve­ment font vibrer, en un indi­vi­du, le monde entier avec toute son agi­ta­tion, un monde où se mêlent asser­vis­se­ment et oppres­sion, plai­sir et dou­leur, espé­rance et péché. La seule chose que le poète a com­prise, dans cette vibra­tion du monde en lui, c’est qu’il faut accep­ter le « pus de l’amour » comme un des­tin, c’est qu’il faut vivre avec ce pus. Ainsi Lee Seong-bok a-t-il trans­for­mé la concep­tion du lan­gage poé­tique. Ce lan­gage poé­tique, chez lui, ne tend pas à repré­sen­ter le monde ou à expri­mer le moi, il vise à (re)connaître le monde. Le lan­gage est pris dans le monde tel qu’il est. Abandonnant la syn­taxe, le lan­gage se fait impur ; il se tord, hurle, rejette. Le lan­gage devient lui-même le pus de l’amour ».

Suivent alors des textes de 27 poètes. De façon toute sub­jec­tive, je retien­drais les poèmes des auteurs sui­vants : Park Yn-hui, Ko Un, Moon Chung-hee, Cho Jung-Kwon, Hwang Ji-u, Hwang In-suk, Song Chan-ho, Huh Su-kyung, Kim Haeng-suk, Jin Eun-young, Yi Jun-gyu, Kang Jeong.
Mais l’ensemble est d’une telle richesse ! Citons cet extrait de Jin Eun-young qui de mon point de vue tra­duit assez l’un des tons de l’ensemble :

 

J’écris des poèmes.

Car il est plus impor­tant de me ser­vir de mes doigts que de ma tête. Mes doigts vont s’étirer au plus loin de mon corps. Regarde l’arbre. Pareille aux branches qui se trouvent au plus loin du tronc, je touche les souffles de la nuit calme, le bruit de l’eau qui coule, l’ardeur d’un autre arbre qui brûle (…)

[extrait de Poème des longs doigts, tra­duc­tion de   Kim Hyun-ja.

 

Ensuite, la par­tie Essais fait elle aus­si immé­dia­te­ment date. J’en retiens en par­ti­cu­lier les textes de Jean-Claude de Crescenzo au sujet de Ko Un, de Jean Bellemin-Noël évo­quant les par­ti­cu­la­ri­tés de la tra­duc­tion à quatre mains en com­pa­gnie de Choe Ae-young, celui de Young Kyung-hee au sujet d’un groupe de 9 artistes (roman­ciers, poètes et peintres), [lu], groupe d’expériences tex­tuelles, choi­si afin de mon­trer le rôle de l’avant-garde dans le contexte coréen. La par­tie com­mence par un texte pas­sion­nant de Ju Hyoun-jin, Poésie, cata­combe de la mémoire. Quelle dis­tance de la poé­sie à l’histoire ?, qui aide à pen­ser ce qu’est le « far­deau » du poète, coréen sans doute – mais pas seule­ment, très cer­tai­ne­ment.

Un numé­ro de revue à lire et à conser­ver pré­cieu­se­ment dans sa biblio­thèque.

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