> La Traductière et la question fondamentale du contemporain

La Traductière et la question fondamentale du contemporain

Par | 2018-05-23T01:44:32+00:00 19 avril 2013|Catégories : Revue des revues|

 

La revue La Traductière, dont la grande ori­gi­na­li­té est d’être concrè­te­ment ouverte sur le monde, par l’acte de publier des textes en langue ori­gi­nale accom­pa­gnés de leur tra­duc­tion en fran­çais et en anglais, offre son 31e  numé­ro. Une revue dont il peut sem­bler inutile de van­ter la grande qua­li­té tant c’est une évi­dence, et même une réfé­rence du point de vue de l’aventure de Recours au Poème. Cette année, Jacques Rancourt et son équipe pro­posent deux dos­siers intrin­sè­que­ment liés : « Poèmes que nous sommes » et « Domaine rou­main ». Deux ensembles liés de par les noms qui com­posent les dos­siers (des poètes et écri­vains rou­mains inter­viennent au sujet du poème) et par le conte­nu des textes pro­po­sés par le dos­sier rou­main, un dos­sier de très grande qua­li­té. Et même : un dos­sier appe­lé à faire date. Les mots de pré­sen­ta­tion rédi­gés par Rancourt ne peuvent que réson­ner en nos pages : « Sommes-nous, ne sommes-nous pas, en tant qu’êtres humains, des poèmes ? Partageons-nous avec ces der­niers une com­mu­nau­té de des­tin ? ». Ici, nous ne pen­sons pas qu’une telle ques­tion soit incon­grue, bien au contraire. La poé­sie et le Poème ne sont pas le lieu d’un amu­se­ment ou d’un loi­sir, mais celui en effet d’une des­ti­née col­lec­tive. Ce ques­tion­ne­ment est donc, de notre point de vue, une des ques­tions fon­da­men­tales du pré­sent, ques­tion qui conduit au-delà du poé­tique, au cœur de ce que notre ami Paul Vermeulen nomme le « méta-poé­tique » : nous sommes convain­cus que la réponse à ce type d’interrogation est affir­ma­tive, et que c’est l’une des rai­sons pour les­quelles la poé­sie conserve sa charge d’acte poli­tique (méta-poé­tique), sa réa­li­té en tant que forme poli­tique de la résis­tance aux condi­tions faites à l’humain aujourd’hui. Ou plu­tôt : que la poé­sie renaît en tant que lieu même du Politique résis­tant. Les bar­ri­cades d’hier approchent le siècle d’âge. Le fait poli­tique contem­po­rain est autre que les vieux démons sans cesse agi­tés, de condi­tion­ne­ments en condi­tion­ne­ments. Imagine-t-on, vers 1920, des intel­lec­tuels ou des poètes res­sas­sant des évé­ne­ments datant de 1814 ? Agitant sans cesse, un siècle après, le « démon Napoléon » pour effrayer les âmes fra­giles ? C’est un peu ce qui se passe dans l’imaginaire « résis­tant » contem­po­rain, blo­qué sur 1945 et 1968. Peut-être cela per­met-il de se construire une bonne conduite à moindres frais (ces bar­ri­cades-là sont tout de même fort peu dan­ge­reuses en 2013) mais cela ne pose aucune ques­tion essen­tielle sur notre contem­po­rain. Questions essen­tielles ? Par exemple : quel est cet humain qui conti­nue de naître sous nos yeux au cœur de l’arraisonnement subit par ce même humain en ter­ri­toires de tech­no-science débri­dée ? Que devient le monde, et par rico­chets suc­ces­sifs, que deviennent l’homme et la poé­sie quand l’espace devient vir­tuel ? Des ques­tions par­mi d’autres, par sou­ci de saine pro­vo­ca­tion. Et pour insis­ter à ce pro­pos : face à de telles ques­tions, essen­tielles pour com­prendre et sai­sir ce que nous sommes en ce monde, en lequel nous sommes main­te­nant, la poé­sie est, de notre point de vue, une des sources de la résis­tance réelle, un des vec­teurs du com­bat en cours, et sans doute, pen­sons-nous, le vec­teur prin­ci­pal, c’est-à-dire l’acte qui s’oppose le plus en pro­fon­deur aux trans­for­ma­tions pro­duites par la situa­tion mise en œuvre sous cou­vert  de tech­no-science et de vir­tua­li­sa­tion du réel au cœur même de l’âme humaine. Quoi de plus poli­tique ? Cette pers­pec­tive induit aus­si un lien de concor­dance entre la poé­sie et, par exemple, la phi­lo­so­phie, le théâtre ou la danse, et l’immense tra­vail cho­ré­gra­phique en cours sur les souf­frances impo­sées aux corps par le monde contem­po­rain. Ce n’est pas le lieu de déve­lop­per ce point (les liens intrin­sèques entre poé­sie et danse contem­po­raine par exemple) mais Recours au Poème tra­vaille­ra cette matière. Il reste, et on le com­pren­dra aisé­ment, que, face à de telles pers­pec­tives, les petites cha­pelles des « milieux poé­tiques » et les petits débats péti­tion­naires qui semblent par­fois les agi­ter nous paraissent pour le moins insi­gni­fiants. À la ques­tion posée par Jacques Rancourt, Recours au Poème répond par l’affirmative. De par sa simple exis­tence.

Ainsi, par le prisme du poème, La Traductière ne pose pas, en sa der­nière livrai­son, de ques­tion ano­dine. « Poèmes que nous sommes » réunit une cin­quan­taine de poètes, par­mi les­quels quelques poètes et tra­duc­teurs amis et qui col­la­borent sou­vent à notre aven­ture (Elizabeth Brunazzi, Max Alhau, Jean-Luc Wauthier, Marilyne Bertoncini), et pro­pose une série de textes de poètes réflé­chis­sant de diverses manières sur cette ques­tion. Ainsi, Shizue Ogawa : « Le moment d’inconscience arrive et j’incarne une masse phy­sique. Cette expé­rience s’appellerait dans un lan­gage boud­dhiste « kuu », le vide. De l’aboutissement de ce cou­rant natu­rel naît le poème ». On peut le regret­ter ou refu­ser de le sen­tir, reste que l’acte poé­tique en lien avec le Poème, prin­cipe uni­ver­sel de vie, est acte relié au tout d’une vie s’exprimant sous le vocable de sacré. La poé­sie construit le temple de l’Homme au cœur même du Poème. Et tout le reste est amu­se­ments pro­vi­soires, sans pré­ten­tions ni guère d’incidences. Poésie et Poème sont un au-delà du lit­té­raire, une voie ini­tia­tique expri­mée dans la diver­si­té des voix. Tout poète est-il conscient de cela ? Non, bien enten­du. Cependant, l’absence de conscience que j’ai d’une réa­li­té ne signi­fie pas que cette réa­li­té n’existe pas. Ce point est par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat à sai­sir en un moment du contem­po­rain où tout un cha­cun pense que ce qui existe dépend de son unique per­cep­tion. Les temps sont à l’auto-centrage sur des egos illu­soires. Chacun refuse dieu en s’auto pro­cla­mant petit dieu. Ce n’est pas grave : quand quelque chose est à ce point visible et exa­cer­bé, c’est qu’il est déjà mort. Ainsi, oui, ce dieu-là (ou ce dieu démul­ti­plié) est mort. Nietzsche est un pro­phète. Tous les poèmes pré­sen­tés ici ne défendent évi­dem­ment pas ce point de vue, que nous expo­sons en conscience de son sta­tut de simple « point de vue ». Au contraire, la grande qua­li­té de ce dos­sier est de mettre le fait « d’être poème » en débat, et des textes s’opposent entiè­re­ment à ce pos­sible.

Le dos­sier inti­tu­lé « Domaine rou­main » est une vraie res­pi­ra­tion. Proposés par Linda Maria Baros et tra­duits par ses soins, les poèmes du dos­sier offrent un pano­ra­ma de la poé­sie rou­maine contem­po­raine, incom­plet sans aucun doute, c’est la règle du jeu. Un dos­sier n’a pas besoin d’être « com­plet ». On ter­mine ces pages frap­pé par la puis­sance en acte des poé­sies pré­sen­tées. Je pense ain­si aux textes de Stanescu (« La poé­sie, c’est l’œil qui pleure…), Grete Tartler, Cassian Maria Spiridon, Gabriel Chifu ou Dan Mircea Cipariu. On aime­rait main­te­nant lire une par­tie de ces poètes en France, sous forme de recueils. En atten­dant, on se pro­cu­re­ra ce volume, riche et fort.    

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